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Conférence sur L'avenir du travail, de l'emploi et de la protection sociale
Annecy, 18-19 janvier, 2001

Back to the main page of the conference * Programme
* Liste des participants
* Introduction au Colloque par Mme Guigou
* Allocutions par M. Somavía
* Document de base
* Documents de la conférence d'Annecy
* Communiqué de presse du BIT

Le traitement scolaire du chômage et ses limites


Christian Baudelot
Département des sciences sociales
Ecole normale supérieure
48, boulevard Jourdan
75 014 PARIS
France

On m'a demandé d'envisager dans quelle mesure la formation pouvait être une solution possible aux problèmes qui nous rassemblent.

Partons d'un constat simple et universel : la formation des hommes et des femmes est à la fois un facteur global de production et de croissance. C'est en même temps, un placement rentable au niveau individuel et ce doit être un facteur de justice sociale.

Cet investissement à la fois individuel et collectif, privé et public, économique et familial dans la formation a été accéléré par la montée du chômage. Mais il plonge ses racines dès la fin de la deuxième guerre, où il s'agissait alors, pour les responsables de la politique économique, de doter le pays d'une force de travail hautement qualifiée, capable de moderniser l'économie française et de rivaliser avec les puissances les plus compétitives. Après les chocs pétroliers, une autre tendance est venue renforcer la première avec d'autres motivations : la volonté de lutte contre le chômage ; la prolongation des études est probablement la mesure anticrise la plus efficace, qui a convaincu et mobilisé les familles, y compris les plus défavorisées. L'idée juste maintes fois martelée et démontrée, selon laquelle le niveau de chômage ou de vulnérabilité était inversement proportionnel aux diplômes s'est très rapidement popularisée. Face à la dégradation des conditions d'insertion des jeunes, chacun a compris très vite, dans tous les milieux sociaux, que l'école représentait une planche de salut.

On se trouve donc devant un cas de figure relativement rare où convergent trois forces, d'habitude plus contradictoires : une éthique productiviste qui valorise l'innovation et l'investissement dans les générations à venir, ce qui en fait une composante économique; une éthique familiale de la reconnaissance individuelle et de la promotion sociale; une éthique républicaine et méritocratique à la française, qui attribue un rôle croissant à la compétition scolaire.

La convergence, rare dans une société, entre ces trois forces a déclenché depuis 30, 40 ou 50 ans, (tout dépend de la période retenue), un effort sans précédent d'investissement dans la formation. Les crédits alloués par les budgets de l'éducation nationale à la formation d'une cohorte, il y a trente ans, aujourd'hui ont été multipliés par huit ou neuf. Comme les cohortes d'aujourd'hui sont plus abondantes la somme allouée à chaque individu a été multipliée par 5 environ. Les effets se sont vite fait sentir : 14 pour cent seulement des individus nés en 1940 continuaient des études après l'âge de 20 ans ; ce chiffre a été doublé pour les cohortes nées dans les années soixante.

Cette accroissement numérique des effectifs s'est accompagné d'une forte hausse du niveau. Mais, et là réside un grand problème, les aspirations des familles et des jeunes ont cru dans des proportions plus fortes. Ce phénomène capital est aussi une source de dissonance. Alors que dans les années soixante, le niveau d'aspiration formulé par les parents pour leurs enfants coïncidait à peu près, dans toutes les catégories sociales avec la trajectoire des destins observés, ce niveau d'aspiration s'est élevé dans tous les milieux, et particulièrement dans les milieux d'origine populaire qui, il y a trente ans, se contentaient, même en maugréant, du destin scolaire et professionnel réservé à leurs enfants.

Un premier bilan de tous ces investissements croissants de l'Etat et des familles dans la machine scolaire, conclut à un bon ajustement d'ensemble. Sur trente ans les évolutions de la structure des diplômes, d'un côté, et de la structure des emplois, de l'autre, ont évolué dans le même sens selon des courbes très parallèles. En hausse, les diplômes égaux et supérieurs à la licence (bac + 3) ont cru parallèlement aux emplois de cadre supérieur. A l'autre bout de l'échelle des diplômes, le tracé à la baisse des sorties du système scolaire sans diplôme est parallèle à la diminution spectaculaire des emplois non qualifiés.

Ajustement donc, au niveau macro-social ou macro-économique. La sophistication et l'intellectualisation de l'appareil productif ont visiblement trouvé leur répondant dans l'élévation du niveau scolaire. Ils ont contribué l'un et l'autre à modifier la donne. L'élévation du niveau a bien répondu, parfois en l'anticipant, aux demandes de qualifications croissantes des cadres supérieurs, des entreprises et de l'Etat.

Les aspirations des femmes à l'activité ont été relayées et étayées par des scolarités qui ont sans cesse été améliorées, et le développement de la certification a été beaucoup plus vif pour les femmes qui partaient de beaucoup plus bas dans les années soixante.

Cela dit, plusieurs raisons obligent à nuancer cette vision plutôt rassurante offerte par les ajustements d'ensemble. La première, c'est que les femmes trouvent, en termes de qualifications, des bénéfices très inférieurs à ceux auxquels elles pourraient prétendre compte tenu de leur performance scolaire. Au niveau bac + 3, les points de la courbe des qualifications mesurées par les diplômes se situent toujours au-dessus de la courbe de développement des postes de cadres moyens ou supérieurs. Deuxièmement, et c'est le phénomène le plus important, les postes non qualifiés ont diminué beaucoup plus vite que n'a diminué le nombre des jeunes sortis sans diplôme ou des personnes dotées de très faibles qualifications.

De là un processus massif de déclassement en cascade. En gros, au cours des années soixante, l'essentiel des licenciés masculins (bacs +3 ), sont des cadres supérieurs, une part non négligeable de non-diplômés pouvant également accéder au statut de cadre supérieur, tandis qu'aujourd'hui, les chances d'occuper un poste de cadre supérieur avec un bac +3 ont beaucoup diminué, l'essentiel de ces emplois étant exclusivement occupés par des diplômés.

De là un phénomène de frustration croissante : les titulaires d'un diplôme supérieur sont de plus en plus nombreux à devoir trouver des emplois inférieurs à leur qualification scolaire.

Ce phénomène de cascade, ou de cumul, produit ses effets maxima en bas de la hiérarchie sociale où se trouvent souvent en concurrence déloyale diplômés et des non-diplômés en particulier dans les nouvelles entreprises de services (restauration rapide en particulier).

Bref, il n'y a pas assez d'emplois non qualifiés pour les non-qualifiés. C'est en bas de la hiérarchie à la fois scolaire et sociale que se posent les problèmes les plus difficiles. Alors qu'en haut l'ajustement se produit à peu près avec des écarts assez faibles.

La formation permanente n'arrange rien car les bénéficiaires de la formation permanente sont en France surtout les personnels qualifiés du secteur concentré, à l'exclusion des autres. Souhaitons que la loi sur la validation des acquis professionnels transforme durablement cet état de fait.

Comparons, pour terminer, la situation française à celle d'autres pays. Pour le modèle scandinave, la formation, vigoureuse et appliquée à tous et à tous les niveaux, joue un rôle important ? C'est la solution la plus égalitaire car elle répare les dégâts du progrès. Le modèle allemand consiste en une surformation théorique pour assurer la polyvalence et transformer complètement les cadres et faire en sorte que la polyvalence permette d'affronter les modifications et les changements. Le modèle japonais est un système homogène de formation générale avec d'immenses inégalités entre les établissements supérieurs. Dans le modèle allemand et dans le modèle japonais, toute la formation technique et professionnelle est déléguée aux entreprises. La position de la France est un peu hybride. Le fossé provient de l'héritage de la tradition religieuse et catholique du système scolaire français, qui a toujours privilégié la formation du bon chrétien, d'abord, puis du bon citoyen, mais jamais du travailleur. Le modèle français est donc un modèle qui forme généralement un esprit général et rechigne à former des professionnels. Le divorce constant entre écoles et entreprises dont les relations sont conflictuelles plombent gravement les solutions possibles à long terme. Les formations données par les entreprises sont considérées par l'école comme des formations à court terme qui ne permettent pas la polyvalence et la transformation.

La France est aussi le pays qui a poussé le plus loin le modèle du traitement scolaire du chômage, lequel n'a pas toujours coïncidé avec une formation réellement professionnelle mais plutôt avec un prolongement du maintien de masses croissantes d'élèves au sein du système scolaire.

Comment va se régler, aujourd'hui, avec le regain, le renouveau et la reprise de l'emploi, le problème des plus démunis? On observe une certaine décroissance du maintien dans l'appareil scolaire. La solution est là : moins d'école et plus de travail, car l'aspiration au travail - et toutes les enquêtes le disent - des jeunes et de ceux qui sont dans des situations difficiles est très grande. La deuxième difficulté à résoudre est compliquée, mais pourquoi ne pas s'y atteler ? Il s'agit d'une redistribution interne du capital scolaire entre le professionnel, le technique et la formation générale.

Mise à jour par VR. Approuvée par AP. Dernière modification: 29 juin 2001.