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L'exclusion sociale au Cameroun
CHAPITRE 3: Marché du travail urbain, pauvreté et exclusion sociale
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Le non-accès au marché du travail urbain constitue une dimension essentielle de l'exclusion, dans la mesure où il induit une privation des moyens d'existence. Dans cette optique, l'approche en termes de statuts, en permettant d'identifier le travail vulnérable, présente un intérêt évident par rapport au paradigme d'exclusion sociale précédemment avancé (Endnote 52) . La présente recherche s'inscrit dans ce contexte et se propose d'examiner les relations entre les statuts du travail, la pauvreté, les institutions sociales et l'accès aux droits sociaux.

I. Statut du travail, pauvreté et exclusion sociale

1. Incidence et mécanismes de l'exclusion sociale

Tout d'abord, il faut souligner que la participation au marché du travail ne signifie pas l'absence d'exclusion sociale. En effet, l'examen des résultats de l'enquête auprès des ménages à Yaoundé (1994) (Endnote 53) montre que la structure du marché du travail selon le statut est la suivante: travailleurs protégés: 6 pour cent; travailleurs non protégés: 18,5 pour cent; indépendants marginaux: 24,5 pour cent; irréguliers: 16,5 pour cent; chômeurs: 28,5 pour cent; inactifs: 6 pour cent. Ainsi, plus de la moitié des individus, bien qu'étant des actifs, exercent des activités précaires ­ salarié non protégé, indépendant marginal et travailleur irrégulier. De plus, on observe que 25 pour cent des chefs de ménage sont pauvres (Endnote 54) . D'ailleurs, le revenu que les ménages tirent de leurs activités permet à peine à 2 pour cent des ménages de satisfaire tous les besoins essentiels.

S'agissant du chômage, l'enquête met en évidence sa forte accentuation. En effet, les trois quarts des chômeurs de 1994 exerçaient une activité en 1991 (Endnote 55) . La situation actuelle du marché du travail résulte du fait de la forte récession économique qui oblige les entreprises, tant du secteur public que du secteur privé, à réduire considérablement leurs effectifs. A cet égard, la fréquence du chômage au cours de la carrière professionnelle est la plus élevée pour les travailleurs irréguliers et les chômeurs. D'ailleurs, l'exclusion du marché du travail est si forte que l'accès à ce dernier est essentiellement dominé par des canaux informels. En effet, deux personnes sur trois obtiennent leur emploi grâce aux interventions des amis et/ou de la famille. Ajoutons que plus de la moitié des personnes n'ont pas changé de travail au cours des 12 derniers mois.

L'examen du statut selon l'âge montre que: i) deux travailleurs protégés sur trois ont plus de 40 ans; ii) plus de la moitié des non protégés ont moins de 40 ans; iii) un travailleur irrégulier sur deux a moins de 34 ans; iv) trois chômeurs et/ou inactifs sur quatre ont plus de 40 ans (tableau A2). De ce fait, l'insertion des jeunes sur le marché du travail a tendance à se raréfier au sein des emplois protégés, ce qui est source d'exclusion. D'ailleurs, ce sont les jeunes de moins de 35 ans qui sont régulièrement au chômage (tableau A3).

L'examen de la situation selon le sexe montre que les femmes sont moins exclues du marché du travail que les hommes, puisqu'elles sont relativement moins nombreuses à être au chômage (13,8 pour cent des chômeurs) ou à exercer des emplois irréguliers (17,6 pour cent des emplois irréguliers). Ceci est une caractéristique des ménages «vulnérables»; les épouses des chefs de ménages ont tendance à développer des activités lucratives ­ surtout le commerce ­ lorsque l'époux est au chômage ou travailleur irrégulier.

Enfin, on constate qu'entre 1991 et 1994, l'exclusion du marché du travail est croissante. En effet, d'après le tableau A2, plus de la moitié des travailleurs protégés de 1991 sont devenus des chômeurs en 1994. On note également une forte stabilité des effectifs ­ plus de la moitié ­ inhérents aux statuts vulnérables ­ indépendants marginaux, irréguliers et chômeurs. Cette situation reflète le contexte socio-économique des ménages urbains qui s'est considérablement détérioré du fait de la crise économique.

Une analyse discriminante a été utilisée pour examiner dans quelle mesure les caractéristiques socio-économiques du ménage et de son chef ont la capacité de prédire correctement les différents statuts de travail auxquels les chefs de ménage appartiennent. Les groupes de l'analyse discriminante sont ceux repérés par la stratification du marché du travail inhérente à l'enquête de 1991 [Lachaud, 1994]. Les variables de prédiction sont de trois types: i) caractéristiques des chefs de ménage ­ âge, profession, ethnie, occupation, formation, etc.; ii) niveaux de vie et satisfaction des besoins essentiels ­ consommation de viande, nombre de repas, accès à l'eau, etc.; iii) adhésion à des associations et mode d'assistance en cas de maladie et de sinistre (Endnote 56) . L'étude de la variabilité totale entre les groupes montre que la première fonction discriminante explique 64 pour cent de la variance au seuil 0.000 ­ la deuxième explique 18 pour cent ­ et qu'elle discrimine le plus entre les salariés protégés et les chômeurs. De plus, l'examen des coefficients standardisés montre l'importance relative des variables «situation dans l'emploi» (Endnote 57) et «appartenance à une association» (Endnote 58) dans la contribution à la première fonction discriminante, tandis que les coefficients de corrélation avec cette même fonction révèlent plusieurs variables particulièrement significatives (Endnote 59) . Ainsi, il semble que l'ethnie et l'adhésion à une association ethnique déterminent dans une large mesure l'appartenance à un statut de travail donné. On notera que la deuxième fonction discrimine le plus entre les deux ethnies, Béti et Bamiléké, ce qui laisse présager le rôle capital que ces dernières jouent dans le processus d'accès au marché du travail urbain d'aujourd'hui.

Une des causes fondamentales de l'exclusion du marché du travail est la formation professionnelle. En effet, l'enquête montre que les personnes qui occupent des emplois protégés ont toutes reçu une formation formelle; or, cette situation prévaut pour seulement un peu plus de la moitié des travailleurs non protégés. Quant aux autres travailleurs, leur formation est essentiellement informelle, financée par la famille, l'employeur, et par les personnes elles-mêmes. Finalement, l'on observe que quel que soit le statut du travail, le non-accès à la formation a pour cause principale le manque de moyens financiers; mais, cette tendance se renforce pour les travailleurs vulnérables pour lesquels le manque de motivation apparaît décisif. On note également qu'un tiers des travailleurs non-protégés, bien qu'évoluant dans le secteur formel, n'ont pas de contrat, ce qui implique l'absence de couverture sociale.

2. Exclusion et pauvreté

Dans la présente étude, un ménage est considéré pauvre si: i) la fréquence hebdomadaire de consommation de viande est inférieure à deux; ii) le nombre de repas quotidien est inférieur à deux, et; iii) il n'y a pas d'installation d'eau. Ainsi 25 pour cent des ménages enquêtés à Yaoundé sont pauvres. A cet égard, les résultats des enquêtes précédemment évoquées appellent quelques commentaires.

Premièrement, la pauvreté semble frapper davantage les travailleurs non protégés et les chômeurs. Mais, l'absence de contrat de travail caractérise également l'exclusion des pauvres du marché du travail, car il apparaît que l'exercice d'une activité dans le secteur informel et la non-immatriculation à la Caisse nationale de prévoyance sociale jouent un rôle important. De même, l'absence de moyens financiers est une source d'exclusion des pauvres de la formation.

Deuxièmement, s'agissant de la vie associative, on constate qu'en cas de sinistre, les pauvres sont aidés par la famille alors que les non pauvres ont recours aux associations et/ou aux tontines. Quel que soit le niveau de vie, l'aide concerne essentiellement l'alimentation. En cas de perte d'emploi, l'assistance aux pauvres consiste à leur fournir un logement et de la nourriture, alors que pour les non pauvres, à l'alimentation, s'ajoute la réinsertion dans l'activité économique. Mais, l'exclusion de la vie associative frappe davantage les ménages pauvres que non pauvres ­ 38 pour cent contre 11 pour cent. A cet égard, si cette exclusion reste modérée dans les associations ethniques ­ 62 pour cent ­, elle est plus forte dans les associations politiques ­ 95 pour cent ­ et professionnelles ­ 100 pour cent. L'exclusion des pauvres des associations s'explique par le manque de moyens financiers. En effet, on observe qu'une des conditions majeures d'appartenance à une association est la participation au fonds de solidarité de celle-ci.

La conséquence immédiate de la pauvreté est d'être exclu d'un droit comme l'éducation de base. En effet, en règle générale, la majorité des enfants des ménages enquêtés n'accèdent pas à l'école à cause de l'insuffisance des moyens financiers; mais, c'est surtout dans les ménages pauvres que les enfants ne peuvent s'inscrire dans les écoles désirées par leurs parents.

Troisièmement, l'exclusion des besoins essentiels n'est pas la seule particularité des ménages pauvres. Lorsqu'un problème de santé survient dans les ménages pauvres, seul le chef paraît concerné, alors que pour les ménages non pauvres le support familial et les associations jouent un rôle majeur. On note aussi que la majorité des ménages pauvres présentent des conditions d'occupation de logement précaires. En effet, plus de la moitié d'entre eux sont locataires contre près d'un tiers pour les non pauvres. Par ailleurs, un tiers des ménages pauvres n'ont pas accès à l'information par le biais de la radio; cette proportion est de 20 pour cent dans les ménages non pauvres. Les fréquences de consommation de viande et de fruits, d'achat de vêtements et de chaussures de seconde main et de repas par jour sont en moyenne inférieures d'un tiers dans les ménages les plus démunis (tableau A4).

Alors que la connexion entre pauvreté et non-accès aux besoins de base est étroite, des enquêtes menées en 1983 et 1993 montrent une évolution croissante de la pauvreté, notamment dans les zones urbaines (Endnote 60) . Si moins de 1 pour cent des ménages de Yaoundé et de Douala vivaient au-dessous du seuil de pauvreté en 1983, ils sont en 1993, respectivement, 20 et 30 pour cent. Les données pour Yaoundé semblent indiquer que la consommation moyenne par habitant a été réduite de 50 pour cent au cours de cette période.

En fait, la baisse de la consommation n'a pas été la même pour tous les groupes sociaux. Les ménages pauvres se sont révélés les plus vulnérables (Endnote 61) . En effet, les ménages travaillant dans le secteur «moderne» ont été relativement protégés, subissant toutefois une réduction de 20 à 30 pour cent de leur consommation par tête. Les ménages travaillant dans le secteur informel ont pâti d'une contraction de la demande et d'une baisse des prix des biens et des services qu'ils vendaient, et leur consommation a reculé d'environ 40 pour cent. Enfin, les ménages dans la catégorie «inactifs-chômeurs» ont été les plus touchés: leurs revenus se sont effondrés et leur consommation a diminué de plus de 60 pour cent. Ainsi, les inégalités, déjà grandes en 1983, continuent de poser problème en 1993. A Yaoundé, l'accroissement substantiel de la pauvreté signifie que des disparités considérables existent toujours entre les niveaux de consommation des divers groupes socio-économiques.

II. Différenciation ethnique et exclusion sociale

1. Les manifestations de l'exclusion sociale

A partir des données de l'enquête de 1994, plusieurs éléments peuvent être mis en évidence.

En premier lieu, on observe que: i) la plupart des chômeurs sont des Béti ­ 62 pour cent; ii) les Bamiléké et les Béti occupent surtout des emplois protégés; iii) les Bamiléké occupent plus de la moitié des emplois indépendants (tableau A2). Par ailleurs, l'analyse de l'inactivité ­ fréquence du chômage et emploi au cours des 12 derniers mois (tableau A3) ­, confirme la plus forte fréquence du chômage pour les Béti. Cette situation s'explique en partie par la préférence plus prononcée des Béti, par rapport aux autres groupes ethniques, pour les emplois protégés de l'administration publique. Or, depuis 1987, l'arrêt des recrutements dans la fonction publique a entraîné une exclusion relative de ce groupe du marché du travail.

Une analyse en composantes principales permet de mieux appréhender les liens entre le chômage et l'ethnie. Les variables retenues sont principalement des variables ethniques ­ Béti, Bamiléké, autres groupes ­ et des caractéristiques socio-économiques des ménages ­ chômage, scolarisation des enfants, aide à l'investissement, qualité des repas. L'analyse se fait sur les six premiers axes qui expliquent à peu près 60 pour cent de l'inertie. L'examen de la matrice d'inertie et du premier plan factoriel laisse entrevoir nettement deux groupes opposés, les Béti et les Bamiléké. Les Béti sont positivement correlés au chômage et négativement à un ensemble de variables liées à l'alimentation du ménage. Les Bamiléké, quant à eux, sont positivement correlés aux variables relatives à l'alimentation, au statut d'indépendant et aux associations ethniques; par contre, ils sont négativement liés à la variable chômage. A cet égard, le premier axe factoriel est l'axe ethnique: il traduit l'opposition Bamiléké-Béti sur le marché du travail. Le second axe traduit les caractéristiques qui opposent les deux tendances en matière d'habitudes de consommation ­ satisfaction des besoins primaires alimentaires ­ et d'adhésion aux associations à caractère ethnique (Endnote 62) . Compte tenu des éléments ci-dessus, il importe d'examiner la configuration de l'exclusion dans les activités du commerce et de la fonction publique.

En second lieu, les données de l'enquête relative au commerce montrent une prédominance de commerçants Bamiléké par rapport aux autres ethnies (Endnote 63) . Dans ce contexte, plusieurs différences significatives apparaissent. S'agissant du financement initial de l'activité commerciale, on note que, quelle que soit l'ethnie, les fonds propres jouent un rôle majeur. Toutefois, pour les non-Bamiléké, les financements provenant de tontines viennent au deuxième rang, alors que l'inverse prévaut pour les Bamiléké. Le financement en cours d'activité, dont sont exclus les non-Bamiléké, empêche ces derniers de maintenir et de développer leur activité commerciale. L'exclusion de l'accès à un type de financement ­ tontine ­ au début ou en cours d'activité commerciale exclut les non-Bamiléké de cette activité professionnelle. En outre, toutes origines ethniques confondues, peu de commerçants du présent échantillon ont bénéficié de financements bancaires en cours d'activité. Par ailleurs, l'intégration sur le marché du travail des commerçants non-Bamiléké est plus ancienne ­ plus de 5 ans ­ que celle des commerçants Bamiléké. Enfin, l'affinité avec un fournisseur attitré est plus répandue pour les commerçants Bamiléké que parmi les commerçants des autres groupes ethniques.

En troisième lieu, les investigations statistiques auprès des services administratifs montrent que les relations ethniques déterminent l'accès à la fois aux postes de responsabilité et aux postes subalternes. En effet, les Bamiléké et les Béti monopolisent à eux seuls la majorité des postes de responsabilités ­ 56 pour cent; or, les données du recensement général de la population de 1987 montrent qu'ils sont minoritaires par rapport à toutes les autres ethnies du pays ­ 29 pour cent de la population totale.

2. Différenciation ethnique et processus d'exclusion

Il s'agit d'examiner dans quelle mesure l'exclusion sociale résulte de la spécialisation professionnelle. L'exclusion se manifeste par l'absence d'un contrat de travail. Par exemple, les Béti et les Bamiléké, compte tenu de leur engagement dans le secteur informel, sont relativement moins pourvus d'un contrat de travail. En outre, par rapport aux Bamiléké et aux Béti, les autres ethnies sont les plus exclues de la formation professionnelle, surtout par manque de moyens financiers. De ce fait, l'insertion relative des Béti et des Bamiléké sur le marché du travail apparaît comme étant spécifique.

a) Le secteur commercial

Premièrement, examinons la situation des commerçants par rapport à trois dimensions de l'exclusion. Tout d'abord, l'accès au financement par le biais de l'épargne. Il a été constaté que le financement au démarrage de l'activité provient en majorité de fonds propres, ensuite de sources familiales et des tontines. Cette situation est dans une certaine mesure le reflet d'une diversité des chaînes de solidarité quant au soutien des parents au démarrage d'une activité commerciale (Endnote 64) . Mais, l'importance du financement provenant des fonds propres ­ 42 pour cent ­ s'explique aussi par une forte propension des Bamiléké à thésauriser. Par rapport aux autres ethnies, les Bamiléké ont une capacité exceptionnelle à vivre du strict minimum. Grâce à cette aptitude, les Bamiléké sont en mesure d'épargner et de constituer en peu de temps le capital de base indispensable au lancement d'une activité commerciale. Au sein d'autres groupes ethniques, le prestige est souvent acquis par le biais de la dépense ostentatoire, ce qui limite la possibilité d'accumulation du capital (tableau A7). Mais, d'autres raisons expliquent cette exclusion, en particulier le rôle des institutions bancaires. On observe que les Bamiléké ont moins de comptes bancaires que les autres ethnies (57 pour cent contre 62,5 pour cent), la raison invoquée étant la non-disponibilité de la somme minimale requise pour ouvrir un compte ­ 50.000 FCFA. En fait, la réalité est plutôt celle du choix volontaire de garder l'argent au sein des tontines, compte tenu des avantages qu'elles procurent en termes de facilités d'accès au crédit et de réduction des frais à payer pour garder son argent (Endnote 65) . Ainsi, en ce qui concerne l'activité en cours, 63 pour cent des enquêtés Bamiléké ont eu recours à un financement par la tontine, contre 11 pour cent pour non-Bamiléké. De ce fait, les autres ethnies sont défavorisées dans l'exercice de leur activité commerciale, dans la mesure où en leur sein le mécanisme et la stratégie des tontines sont peu étendus. En définitive, on observe que certains groupes ethniques sont exclus du financement de l'activité commerciale par la tontine. Les Bamiléké utilisent cette source de financement en excluant les autres par l'instauration de barrières telles que le préavis d'accès à la tontine et l'appartenance ethnique.

Ensuite, l'approvisionnement en marchandises est à l'origine d'une exclusion sociale en termes de faveurs et de privilèges, accordés par les fournisseurs aux commerçants sur une base ethnique. Pour les Bamiléké, l'affinité la plus courante est de type ethnique et elle s'établit par le biais de l'appartenance à la même association ­ 42 pour cent. Or, seulement 11 pour cent des commerçants non-Bamiléké ont ce type d'affinités avec leur fournisseur attitré. L'affinité d'origine amicale est plutôt rare. Concrètement, il apparaît que beaucoup de contacts commerciaux sont réalisés au sein de réunions de tontines et d'associations ethniques, à l'origine de réseaux dont sont exclus les non-membres de ces associations. Dans cette perspective, il faut remarquer que les commerçants Bamiléké profitent plus que les autres de la facilité de paiement accordée par le fournisseur avec qui ce dernier a des affinités. Le mécanisme consiste à prendre une marchandise à crédit chez le fournisseur et de ne payer qu'après la vente de celle-ci. Cet avantage permet à ceux qui ne disposent pas d'un grand capital de commencer et de poursuivre leur activité commerciale en dépit d'une faible accumulation. Le commerçant est alors en mesure de générer des bénéfices lui permettant de constituer ou d'augmenter son capital et, de ce fait, de développer son commerce. C'est l'un des mécanismes privilégiés par lequel les Bamiléké ont exclu les autres ethnies de cette profession, notamment du commerce de gros.

Enfin, s'agissant de l'appartenance à une association ou une tontine, 84,6 pour cent des personnes interrogées ont répondu par l'affirmative. A cet égard, on remarque que les Bamiléké épargnent plus dans les tontines ­ 88,4 pour cent ­ que les non-Bamiléké ­ 66,7 pour cent. Il en est ainsi parce qu'ils adhèrent en plus grande proportion à des associations ou des tontines que les seconds, et utilisent beaucoup plus ces structures. L'examen des conditions d'adhésion à ces associations montre que l'appartenance ethnique intervient dans les deux tiers des cas, le reste étant partagé entre le parrainage, le paiement des droits d'adhésion et d'accès à la caisse secours. D'ailleurs, les deux tiers des associations dont font partie ces commerçants présentent une coloration ethnique. Ainsi, 83,3 pour cent des Bamiléké font partie d'une association dans laquelle l'appartenance ethnique est l'une des conditions d'adhésion, contre 50 pour cent seulement pour les non-Bamiléké (Endnote 66) . Lorsque l'on examine les raisons de cette faible adhésion, on observe peu de différences entre les Bamiléké et les non-Bamiléké (Endnote 67) . De plus, l'appréhension des motifs d'épargne révèle quelques éléments intéressants. Par exemple, le pourcentage de commerçants Bamiléké ayant épargné dans une association ou une tontine, dans le but d'entretenir la solidarité du groupe en cas de décès, est supérieur à celui des autres. De même, 74,4 pour cent des Bamiléké épargnent en vue de l'agrandissement de l'activité commerciale, contre 33,3 pour cent des non-Bamiléké.

Ainsi, la spécialisation des Bamiléké dans la mobilisation d'une épargne au sein des associations et des tontines, en vue du développement de leurs activités commerciales, est telle qu'elle génère l'exclusion des autres ethnies de l'accès à un certain essor commercial. Cette stratégie de spécialisation s'est greffée sur un type de structure et de solidarité traditionnelles existantes et a été renforcée par le non-accès de ces commerçants à d'autres types d'activités. Cette solidarité a entraîné, de manière indirecte, la quasi-exclusion des non-Bamiléké de l'activité commerciale.

b) La fonction publique

Deuxièmement, le rôle des affinités ethniques quant à l'accès à la fonction publique est également substantiel. Au Cameroun, les Béti et les Bamiléké «monopolisent» largement la fonction publique. Dans les années 60, conscient de ce risque, le gouvernement avait mis en place une politique d'équilibre régional qui consistait à s'assurer que toutes les ethnies avaient accès à la fonction publique en proportion de leur représentativité dans la population totale. Malheureusement, cette politique d'équilibre régional, caractérisée par la fixation de quotas par région, s'est avérée à la longue inefficace et même discriminatoire à cause de la non-homogénéité des régions prises en compte, aussi bien du point de vue des ethnies en présence que de celui du développement des infrastructures. Ainsi, les ethnies suffisamment représentées dans la fonction publique ­ Béti, Bamiléké ­, localisées dans des zones déjà viabilisées, ont continué à l'être davantage au détriment de celles insuffisamment présentes et généralement issues des zones enclavées.

Selon Nkemegni [1983], la prise en compte de l'élément géopolitique dans le fonctionnement de l'appareil d'Etat met en évidence trois techniques d'intégration géopolitique: i) la participation ­ chaque région est représentée dans l'espace social considéré par la présence de ses ressortissants; ii) l'égalité ­ chaque région a un nombre égal de représentants; iii) la proportionnalité ­ les régions sont représentées dans l'espace considéré, proportionnellement à leur poids démographique. Au Cameroun, ce dernier principe a été adopté. Cependant dans sa mise en pratique, Mandeng Nyobe [1988] a constaté que, au cours de la période étudiée (1978 et 1982), des déséquilibres entre les différents segments géopolitiques de l'Etat s'étaient opérés au sein de la fonction publique. Sur la base du recensement général de la population de 1976, l'auteur montre que les déficits sont importants pour la province du Nord (tableau 6). D'une manière générale, les situations excédentaires ou déficitaires sont étroitement liées au taux de scolarisation de chaque province, ce taux étant lui-même explicable par l'évolution historique et sociologique de chaque région administrative (Endnote 68) . Ainsi, la province du Nord (Endnote 69) a été défavorisée en termes de scolarisation, d'où les difficultés d'accès à la fonction publique de ses ressortissants. Par contre, les provinces du Centre-Sud ­ en majorité Béti ­ et de l'Ouest ­ en majorité Bamiléké ­, ayant connu des forts taux de scolarisation, bénéficient d'une forte représentativité dans les divers corps de la fonction publique.

Tableau 6. Accès à la fonction publique selon les provinces
Provinces Proportion Excédents normale (%) Déficits
Centre-Sud 19,0 + 9,2 -
Est 4,0 - - 0,5
Littoral 12,0 - - 2,2
Nord 30,0 - - 18,5  
Nord-Ouest 12,0 + 1,0 -
Ouest 13,0 + 12,0 -
Sud-Ouest 8,0 + 1,0 -
Source: Ministère de la Fonction publique.

Ensuite, s'agissant du contrôle des espaces de gestion publique étatique, on observe, d'une part, une prépondérance des ressortissants des provinces du Centre et du Sud et de l'Ouest et la sous représentation des ressortissants des autres provinces et, d'autre part, l'inégale participation géopolitique dans le contrôle des espaces de gestion publique étatique. En particulier, le tableau 7 montre que les provinces du Centre et du Sud ont un excédent de représentation de 17 pour cent, alors que la province de l'Ouest a un excédent de 10,2 pour cent. De même, la population cumulée de ces trois provinces représente 29 pour cent de la population totale du Cameroun, alors que leur poids dans le contrôle des espaces de gestion publique étatique représente 56 pour cent de l'étendue totale de ces espaces. Le déficit de contrôle implique une insuffisance d'accumulation de ressources dans le processus de participation à la gestion publique étatique, et doit s'interpréter comme une exclusion.

Tableau 7. Population et espaces contrôlés selon les provinces

Provinces Population (A) Espaces contrôlés (B) Ecart %(A/B)
  Effectif (%) Effectif (%)  
Centre et Sud 1.476.478 13,7 526 29,5 + 17,0
Ouest 1.647.713 15,3 476 26,7 + 10,2
Autres provinces 7.617.107 71,0 780 43,8 - 27,2
Total 10.741.30 100,0 1.782 100,0  
Note: populations de Yaoundé et de Douala exclues.
Source: Nos estimations sur la base des données du Recensement général de la population et de l'habitat (RGPH) de 1987.

Cependant, l'utilisation de la notion provinciale de représentation mérite d'être appréciée de manière critique. L'organisation de la fonction publique sur cette base est fondée sur l'émergence d'une entité locale. Mais, l'expression de ces entités locales s'opère de manière différentielle et autonome par rapport au territoire provincial. Ainsi, le département, l'arrondissement, le district, la tribu, le village et la famille expriment des identités propres à des niveaux «intraprovinciaux» et la clé de prise en compte des valeurs qu'elles portent ne se dégage pas d'un simple choix de la

province comme niveau d'expression de l'équilibre dans l'accès à la fonction publique. Dans ces conditions, il en découle un mode non-écrit de régulation «intraprovinciale» qui s'impose de manière conflictuelle toutes les fois qu'une identité se révèle réfractaire à une assimilation spatiale intégrante. Ainsi, il se constitue de manière déstructurée, un non-espace provincial, constitué de l'ensemble des représentations non investies sur les espaces légaux de recrutement définies par la loi de la fonction publique. Ce non-espace est mouvant, et son contenu est variable au rythme d'une marginalisation appréhendée par la frontière entre le sentiment d'appartenance et la volonté de non-appartenance ou par la limite entre les logiques partielles d'inclusion et l'idée dominante d'exclusion. Cet espace déviant est un lieu d'émergence de formes multiples d'exclusion où s'expriment de préférence la tribu, le village, la famille, un ensemble d'identités que la loi de la société étatique maintient dans les zones obscures de la société globale.

III. Institutions sociales et exclusion

Le modèle en termes de rupture des liens sociaux entre l'individu et la société est vraisemblablement plus adapté aux sociétés avancées où la structuration sociale repose essentiellement sur la solidarité organique. Malgré la progression de l'individualisme, notamment dans les zones urbaines, la solidarité communautaire africaine demeure la force prédominante de cohésion sociale. Le fait que la crise économique actuelle n'entraîne pas de choc social majeur prouve l'ampleur de la sécurité sociale informelle africaine [Lachaud, 1994]. De ce fait, l'association est identifiée comme une technologie d'inclusion et/ou d'exclusion du marché du travail urbain au Cameroun. Dans cette optique, la création, ces dernières deux dernières décennies, d'un certain nombre d'associations, semble inciter les exclus sociaux à constituer une force de solidarité permettant la survie sociale en termes d'accès à certains droits, biens, services et types d'emploi.

Les différentes investigations empiriques permettent de préciser dans quelles circonstances les associations sont en mesure de créer, entre les exclus, des réseaux de solidarité (Endnote 70) en termes de couverture sociale: santé, éducation, assistance en cas de décès, promotion professionnelle ou accès aux droits professionnels.

1. Associations et intégration économique et sociale

Remarquons préalablement qu'environ la moitié des 62 associations enquêtées ­ 52 pour cent ­ ne sont représentées qu'au niveau régional (tableau A8), ce qui met en lumière des stratégies de création limitées dans l'espace. En effet, les associations naissent souvent à partir d'un nombre très réduit de membres, motivés soit par une tradition associative ­ regroupements familiaux pour les Bamiléké ­ soit par la pression du besoin d'intégration en termes d'accès à des droits sociaux dont ils sont privés. Les associations dont la représentation nationale tend à être la plus élevée sont en majorité ethniques ­ 47 pour cent des Bamiléké et 27 pour cent des autres ethnies. Malgré la possibilité d'un biais d'échantillonnage (Endnote 71) , ce phénomène est inhérent à la structure démo-ethnique du Cameroun.

De plus, peu d'associations sont inscrites au fichier du ministère de l'Administration territoriale, chargé de délivrer des autorisations de fonctionnement et de reconnaissance légale; 36 pour cent seulement de ces associations sont reconnues par ce ministère, dont 9,5 pour cent d'associations professionnelles. En général, ce sont les associations ethniques autres que Bamiléké qui se font enregistrer.

L'objectif poursuivi par la majorité des associations ­ 74 pour cent ­, en particulier les associations ethniques Bamiléké, est celui de l'épargne (tableau A8). Ceci traduit à la fois un besoin évident de pallier la défaillance des systèmes d'épargne et de crédits officiels ou traditionnels dont sont exclus les individus, et une confiance plus marquée pour l'épargne domiciliée dans ces associations. Au Cameroun, l'existence de relations ethniques favorise la mobilisation de l'épargne au sein des associations, ceci au détriment des structures d'épargne et des crédits bancaires officiels qui sont peu attrayants (Endnote 72) .

A cet égard, il apparaît que l'affiliation aux associations ethniques Bamiléké vise plutôt des buts commerciaux ­ crédit et épargne ­ alors que la promotion du métier et la protection de la profession sont davantage des préoccupations des associations professionnelles.

Au sein des membres des associations, la solidarité est créée par des aides à l'occasion de décès (Endnote 73) , mais aussi en cas de maladie (Endnote 74) Nécessairement, l'absence de prise en charge par un système généralisé de couverture sociale (Endnote 75) incite les exclus de ces avantages à recourir aux services offerts par les associations et/ou les tontines. Dans ce contexte, il faut remarquer que l'objectif d'aide en cas de mariage ne donne pas lieu à une mobilisation importante de la solidarité au sein des associations ethniques. Il en est de même de l'éducation, sauf au sein des associations ethniques non-Bamiléké. A ce niveau, il existe une spécialisation des rôles des associations. Les Bamiléké renforcent le monopole sur le commerce par la mobilisation de l'épargne et du crédit, pendant que les autres ethnies renforcent le monopole de l'instruction. Ce dernier leur permet d'exercer aussi ­ notamment pour les Béti ­ un monopole quant aux postes de responsabilité dans la fonction publique (Endnote 76) . Néanmoins, les associations ethniques ne négligent pas pour autant l'objectif de la promotion sociale qui passe souvent par la sollicitation d'interventions des élites pour soutenir une candidature à un poste de responsabilité, faciliter l'accès à une formation ou obtenir une bourse de stage. En vue de la promotion sociale, les opérations sont usuellement appelées «godasses» ou «parapluies» en langage populaire local. Elles entretiennent ou renforcent les mécanismes d'exclusion sociale, en donnant une préférence à un candidat sur la base de son appartenance ethnique et non sur celle de ses compétences.

2. Participation et adhésion aux associations

L'appartenance à l'ethnie, de naissance ou par alliance, est une condition d'adhésion au sein des associations ethniques. Seules trois associations ethniques sur les 35 enquêtées admettent des exceptions à cette règle. Ces associations visent l'intégration sociale maximale de leurs membres exclus d'autres cercles ethniques. La logique et le mécanisme de l'exclusion sont les mêmes d'un groupe ethnique à un autre. En ce qui concerne les grands groupes ethniques, ils s'excluent mutuellement. Par contre, les associations de quartiers, professionnelles et religieuses sont pluriethniques; elles ne retiennent pas l'appartenance ethnique comme condition d'adhésion. Pour ces associations, la résidence dans le quartier et l'exercice de la profession sont des conditions obligatoires d'adhésion.

La participation au fonds de secours ­ ou de solidarité ­ est également une condition importante d'adhésion, excepté au sein des associations professionnelles et religieuses. A l'évidence, l'un des rôles de ces associations est de créer, entre ses membres, un réseau de relations visant à promouvoir une sorte de sécurité sociale ­ maladie, décès ­ pour des personnes traditionnellement exclues des réseaux et des droits officiels. D'ailleurs, au Cameroun, même pour des personnes jouissant de certains droits ­ emploi ou assurances privées ­, on sollicite le recours aux fonds, aux crédits ou à l'épargne des associations dont on est membre pour couvrir certaines dépenses. C'est pour cette raison que le paiement des droits à la caisse de secours est une condition d'adhésion que l'on retrouve dans la quasi-totalité des associations.

3. Ressources, coopération et développement des associations

Le tableau A8 indique qu'au sein des associations ethniques Bamiléké, les cotisations des membres constituent la source principale de financement ­ 58 pour cent; mais, les dons et les legs, généralement offerts par des élites en vue de promouvoir le progrès matériel et social des originaires de la même contrée, sont aussi importants ­ 38 pour cent. Ces dons, en espèces ou en nature, sont utilisés à des fins diverses: construction de centres d'activités culturelles ­ pour la célébration de funérailles, de mariages, la présentation de danses traditionnelles ­, constitution de bibliothèques, de coopératives, organisation de cours pour étudiants, aménagement de routes, construction d'hôpitaux et d'écoles dans les villages, installation d'eau courante et d'électricité. Il est à noter que les subventions sont quasiment absentes, alors qu'au sein des associations professionnelles et religieuses, elles représentent environ un tiers des sources de financement.

Les investigations empiriques montrent qu'une forte majorité d'associations ­ 87 pour cent ­ entretiennent des relations entre elles. Mais, ce sont les associations ethniques qui coordonnent le plus leurs activités, tandis que seulement la moitié à un tiers des associations culturelles, de quartiers et professionnelles adoptent cette stratégie. L'absence de relations entre les associations provient surtout d'un manque d'information quant aux avantages qu'elles peuvent retirer d'une coopération. Il faut souligner que les associations n'entretiennent aucune relations avec les organisations syndicales, à l'exception de quelques associations professionnelles et religieuses. En fait, les associations ethniques, culturelles et de quartier opèrent là où les associations syndicales ne peuvent agir en tant qu'institutions d'intégration sociale. Cependant, le manque de relations avec certaines organisations syndicales provient, la plupart du temps, de l'ignorance de la part des responsables (Endnote 77) . Mais, le rôle mitigé des médias à l'égard des associations est un phénomène ressenti par la plupart des responsables des associations (Endnote 78) .

Bien que la majorité des associations ­ 61 pour cent ­ ne dispose pas de plan de développement à moyen ou à long terme, toutes les associations Bamiléké ont recours à de tels plans ­ 19 pour cent. Cette particularité est probablement liée à une relative autosuffisance dans le fonctionnement de la plupart des associations; estimant que les objectifs poursuivis sont atteints et qu'il existe de multiples associations du même type dans d'autres centres urbains et villages, les membres considèrent qu'il n'est pas nécessaire de s'investir dans des plans de développement ayant des dimensions plus étendues. Lorsque les stratégies de développement économique existent, elles se concentrent essentiellement sur la redistribution de l'épargne collective du groupe. Par contre, l'objectif de solidarité implique un ciblage sur le fonds de solidarité.

Dans cette optique, un modèle logistique binaire a tenté de quantifier les liens entre, d'une part, l'ethnie, l'appartenance à une association et les caractéristiques du ménage et du chef de ménage et, d'autre part, l'exclusion en termes de pauvreté. Les résultats obtenus tendent à renforcer les analyses précédentes (tableau A9). En effet, deux variables sont particulièrement significatives et inversement liées à la pauvreté: l'appartenance à l'ethnie Bamiléké et l'appartenance à une association.

IV. Exclusion et droits sociaux

Pour faire face aux problèmes de la vie quotidienne, les ménages urbains ont développé un certain nombre de stratégies qui varient selon l'ethnie et le statut d'emploi.

1. Droits sociaux et statut d'emploi

Les données des diverses enquêtes permettent de formuler plusieurs observations. Premièrement, on constate qu'en cas de sinistre, la famille est majoritairement sollicitée par des chômeurs et des travailleurs non protégés. Ainsi, l'importance du soutien familial, pour les individus ayant des statuts d'emploi vulnérables, dénote une faible intégration de ces types de travailleurs au niveau social. Cette tendance se confirme également en cas de perte d'emploi où l'aide apportée par les associations et/ou les tontines est en faveur des travailleurs non protégés et indépendants marginaux, ainsi que des inactifs.

Deuxièmement, il existe une association étroite entre précarité du statut du travail et moindre accès aux droits sociaux. En effet, 97 pour cent des personnes n'ont aucune couverture en matière de maladie et ne bénéficient pas de garantie d'emploi au bout d'un mois d'indisponibilité, et seulement 3 pour cent des personnes interrogées disent bénéficier des repas payés par l'employeur. Il s'agit essentiellement des travailleurs indépendants et irréguliers. Quant aux coûts des transports, ils sont entièrement à la charge des travailleurs. Cependant que le manque d'intérêt pour la vie politique s'observe surtout parmi les travailleurs ayant un statut précaire, on constate que les chômeurs, dans leur immense majorité, ne font pas partie des associations. Ceci est dû au fait qu'ils ne sont pas en mesure de s'acquitter des droits exigés à chaque membre actif; toutefois, il faut signaler que beaucoup de travailleurs protégés ne font pas partie d'associations professionnelles.

Troisièmement, la faible intégration sur le marché du travail des chefs de ménage a également pour effet l'exclusion de leurs enfants de l'école. Ces derniers sont des travailleurs ­ 16 pour cent ­, des demandeurs d'emploi ­ 37 pour cent ­, des inactifs ­ 46 pour cent. Par ailleurs, hormis les catégories protégées, plus de 80 pour cent des ménages ­ notamment ceux dont le chef a un statut d'emploi précaire ­ déclarent que, faute de moyens financiers, leurs enfants sont exclus de certaines écoles.

Quatrièmement, il apparaît que la contribution des membres secondaires au revenu du ménage croît avec le degré d'exclusion de ce dernier. C'est également dans les ménages dont le chef exerce un emploi précaire que la contribution économique des enfants est la plus importante: 50 pour cent, 29,4 pour cent et 28 pour cent, respectivement, pour les chômeurs, les irréguliers et les indépendants marginaux. En fait, il apparaît que l'accès à certains types de biens n'est pas seulement lié au statut d'emploi, mais également à la situation globale du marché du travail où la rémunération décroît depuis 1987. Entre 1991 et 1994, le niveau de vie en général a chuté et ce sont les travailleurs indépendants marginaux, les irréguliers et les chômeurs qui sont les plus exclus notamment de certaines consommations de base telles que l'eau et l'électricité.

2. Droits sociaux et ethnie

Les données issues des enquêtes indiquent qu'en cas de sinistre 47 pour cent des Bamiléké ont recours aux associations et/ou aux tontines, alors que 66 pour cent et 48 pour cent, respectivement, des Béti et autres ethnies font plutôt appel à la famille (tableau A11). Ainsi, de toute évidence, les Bamiléké, plus que les autres groupes ethniques, maintiennent une tradition de vie associative plus poussée (en ville) du fait de leur organisation sociale. Cette tradition leur permet d'agir efficacement en cas de perte d'emploi. En effet, alors que les autres ethnies concentrent leur aide sur l'alimentation en cas de perte d'emploi, les Bamiléké s'efforcent de promouvoir la réinsertion sur le marché du travail, facteur essentiel de lutte contre l'exclusion et la pauvreté.

Mais, les mécanismes d'intégration sur le marché du travail sont spécifiques à chaque ethnie. Ainsi, en matière d'initiative pour la recherche d'emploi, on constate que les Bamiléké recourent d'abord aux amis, ensuite aux associations et enfin aux parents. Les Béti, par contre, recourent aux agences d'emploi et après aux amis. Les autres ethnies quant à elles sollicitent les amis.

S'agissant des droits sociaux, on remarque, en premier lieu, une absence quasi totale de couverture en matière de maladie, quelle que soit l'ethnie, et, dans maintes situations, le non-respect de la législation du travail. Par ailleurs, si l'intégration dans une communauté quelconque implique l'appartenance à l'association de cette dernière, c'est au niveau des associations ethniques que les plus grandes divergences apparaissent. En effet, seuls les Bamiléké y accordent une réelle importance. De plus, il est à noter que 97 pour cent des personnes ne font pas partie d'associations professionnelles. Cette situation est le reflet du non-développement de l'activité syndicale après l'indépendance ­ malgré son caractère ancien ­, en partie à cause du monolithisme politique qui s'est installé de 1966 à 1990.

En second lieu, il existe quelques différences selon le groupe ethnique quant à la scolarisation des enfants. En effet, 40 pour cent des enfants Bamiléké vont à l'école contre 30 pour cent des enfants Béti et 44 pour cent des enfants des autres ethnies. En outre, si 42 pour cent des enfants scolarisés sont Bamiléké, la proportion n'est que de 28,6 pour cent pour l'ensemble des autres groupes ethniques. Cette différenciation ethnique en termes de scolarisation des enfants semble également imputable aux meilleures capacités d'organisation collective des Bamiléké.

En troisième lieu, les résultats de l'enquête montrent une exclusion totale des ménages urbains de l'assurance maladie formelle, ce qui fait qu'en cette matière les chefs de ménage comptent essentiellement, soit sur eux-mêmes ­ 48 pour cent ­ soit sur le conjoint ­ 38 pour cent ­, soit enfin sur les associations ­ 14 pour cent. La majeure partie des personnes avouent ne pas consulter le médecin et recourir à un praticien traditionnel ­ une personne sur deux ­ ou à l'automédication. Le recours aux pharmacies informelles s'est aussi généralisé, surtout depuis 1994 lorsque la dévaluation du franc a induit une augmentation des prix des médicaments importés ­ 70 pour cent en moyenne. Dans ces conditions, l'exclusion des ménages en termes de santé implique le recours à la société traditionnelle, notamment pour les Bamiléké où le rôle des associations ethniques apparaît déterminant.

En quatrième lieu, l'exclusion des besoins essentiels est quasi-totale (Endnote 79) . Mais il semble que, par rapport aux autres groupes ethniques, les Bamiléké soient en mesure de mieux les satisfaire. Toutefois, la contribution des épouses et des non-membres du groupe au revenu du ménage apparaît plus importante pour les Béti que pour les Bamiléké. Il est probable que les premiers, défavorisés à l'égard du marché du travail, doivent recourir à l'aide des enfants et autres non-membres du ménage pour accéder à un minimum de consommation essentielle. Enfin, alors que les conditions relatives au logement semblent un peu meilleures pour les Bamiléké, pour maints biens semi-durables, ces derniers ont un taux d'équipement souvent inférieur par rapport aux autres groupes ethniques (Endnote 80) .

La présente recherche a mis en évidence l'importance des institutions de la société traditionnelle ­ famille, amis, associations ethniques et/ou tontines ­ pour les processus d'accès à l'emploi, notamment lorsque le statut du travail est précaire. L'appartenance ethnique joue un rôle majeur dans l'accès au travail indépendant. Les réseaux de la société traditionnelle facilitent davantage l'obtention de capitaux aux travailleurs indépendants marginaux et irréguliers, ce qui, comparativement, n'est pas la pratique suivie par les institutions formelles. Plus généralement, les processus d'accès à l'emploi, influencés par l'appartenance ethnique, déterminent les points d'entrée sur le marché du travail et, dans une certaine mesure, la mobilité professionnelle. Les processus de segmentation qui en résultent sont souvent le reflet de mécanismes d'exclusion.

Cette différenciation quant à l'accès aux moyens d'existence par le biais du marché du travail induit inévitablement une inégalité d'accès à certains biens et services de base. Cette inégalité est en partie compensée par l'intervention du système de sécurité sociale informel. Les relations étroites entre la pauvreté, l'exclusion et la nature de la participation au marché du travail suggèrent un approfondissement de la réflexion au niveau des politiques économiques en direction du marché du travail.

Endnote 52:
Les fondements de l'analyse de l'exclusion sur le marché du travail liés au concept de statut du travail peuvent se résumer comme suit. L'idée de base est que les modèles dualistes fondés sur la dichotomie moderne-informel ne semblent pas appropriés pour examiner le lien entre les niveaux de vie et les modes de participation au marché du travail. De ce fait, la prise en compte des critères de régularité, d'autonomie et de protection peut conduire à rapprocher des catégories d'emplois des secteurs informel et moderne. Par exemple, de ce point de vue, les agents subalternes du secteur moderne ne sont pas différents de certains travailleurs ­ marginaux ­ du secteur informel. C'est dans cette optique que Rodgers [1986] a opéré la classification suivante des formes de travail en Inde, reprise par Lachaud [1988] dans le cas de la Côte d'Ivoire: i) le travail salarié protégé par des contrats de travail, des contraintes légales et des barrières à l'entrée inhérentes au marché; ii) le travail salarié, régulier et concurrentiel exposé aux forces du marché, mais réalisé de manière continue et probablement avec des contrats de travail; iii) le travail salarié non protégé, relativement hétérogène (travail occasionnel, travail salarié dans le petit commerce, etc.) caractérisé par l'insécurité et/ou l'irrégularité; iv) le travail à propre compte et le travail familial des petites unités de production; v) les activités «marginales», qui sont avant tous des activités faiblement productives de la rue ou des activités semi-légales ou illégales. Voir pour une analyse comparative dans plusieurs pays africains Lachaud [1994].

Endnote 53:
On ne perdra pas de vue la faiblesse de l'échantillon de cette enquête.

Endnote 54:
Critère de pauvreté défini par rapport à l'accès à certains biens et services.

Endnote 55:
On rappelle que l'enquête de 1991 est en partie basée sur l'échantillon de celle de 1994.

Endnote 56:
L'analyse de variance ­ test F ­ montre que pour 6 variables ­ en particulier l'occupation actuelle et l'ethnie ­ l'hypothèse que les moyennes de tous les groupes sont identiques peut être rejetée. L'examen des coefficients Lambda de Wilks conduit aux mêmes conclusions.

Endnote 57:
Un emploi, deux emplois ou sans emploi.

Endnote 58:
Appartenance ou non à une association.

Endnote 59:
Situation dans l'emploi, existence d'une occupation, ethnie Béti et appartenance à une association.

Endnote 60:
Il est bien évident que les deux enquêtes ne sont pas strictement homogènes.

Endnote 61:
Dans la présente analyse, les ménages sont classés en trois groupes, selon deux axes. Premièrement, en fonction de la consommation par habitant: i) les ménages «pauvres», dont la consommation est en deçà du seuil de pauvreté (20 pour cent des ménages à Yaoundé); ii) les ménages «intermédiaires», dont la consommation est entre une et deux fois le seuil de pauvreté (30 pour cent) et; iii) les ménages «non pauvres», dont la consommation est plus de deux fois supérieure au seuil de pauvreté (50 pour cent). Deuxièmement, en fonction de leur statut du point de vue de l'emploi: i) «secteur moderne» (privé/public), où le chef de famille touche un salaire ou une rémunération; ii) «secteur informel», où le chef de famille n'est pas salarié et; iii) «inactif/chômeur», où le chef de famille n'a pas d'emploi, ce qui le place, a priori, dans un groupe désavantagé et vulnérable.

Endnote 62:
L'exclusion pour âge avancé, constatée pour les Béti, prouve que ces derniers sont en plus des exclus de longue durée.

Endnote 63:
L'enquête n'étant pas exhaustive, ces données traduisent néanmoins des tendances réelles.

Endnote 64:
On note au sein des autres ethnies (exceptés les Foulbé et Haoussa), un certain individualisme dans le cadre de cette solidarité.

Endnote 65:
En effet, dans le cadre des tontines, les procédures d'accès au crédit sont aisées ­ procédure administrative presque verbale ­ bien que le taux d'intérêt et la durée du crédit soient moins favorables que dans les banques.

Endnote 66:
L'affiliation à une association non ethnique régissant l'activité professionnelle est quasi nulle parmi les enquêtés, quel que soit le groupe ethnique. Ceci est largement dû au fait que ces associations sont en nombre limité au Cameroun.

Endnote 67:
Toutes ethnies confondues, les raisons de cette non adhésion sont, par ordre d'importance: i) ignorance, 58,3 pour cent; ii) manque d'information, 17 pour cent; iii) manque de confiance, 12,5 pour cent; iv) conditions d'adhésion difficiles, 8,2 pour cent; v) convictions religieuses, 4 pour cent.

Endnote 68:
Le taux de scolarisation de chaque Province se présentait ainsi en 1987: Centre et Sud: 93,2 pour cent; Est: 76,9 pour cent; Littoral: 93,5 pour cent; Ouest: 93,6 pour cent; Sud-Ouest: 86,2 pour cent; Nord-Ouest: 78,4 pour cent; Nord: 50,2 pour cent. Ministère de Plan et de l'aménagement du territoire [1991].

Endnote 69:
Cette région a éclaté en trois provinces en 1983 (Extrême-Nord, Nord et Adamaoua).

Endnote 70:
Différents types d'associations ont été retenues dans l'échantillon: i) ethniques ­ les plus nombreuses; ii) professionnelles; iii) religieuses et autres. L'intérêt de retenir une forte proportion d'associations ethniques est de savoir si dans les mécanismes d'exclusion sociale ayant pour fondement le désir de renforcer des réseaux de cohésion sociale, le critère privilégié d'exclusion est celui de la tribu ou de l'ethnie.

Endnote 71:
L'échantillon a 26 associations Bamiléké pour 12 associations d'autres groupes ethniques.

Endnote 72:
En réalité, les structures officielles des banques et des bureaux d'épargne de la poste ne cadrent pas avec la tradition de relations personnalisées offertes par les associations.

Endnote 73:
La totalité des associations.

Endnote 74:
Cent pour cent des associations ethniques, de quartier ou religieuses.

Endnote 75:
Il n'existe que pour les salariés des secteurs privé, para-public et de la fonction publique, ainsi que pour d'autres personnes capables de se payer une assurance maladie ou décès.

Endnote 76:
Les associations de quartiers ­ notamment celles regroupant les jeunes ­ et religieuses ont aussi un intérêt quant aux actions de solidarité en termes d'instruction de leurs membres ou de leurs proches.

Endnote 77:
Cependant, 31 pour cent des leaders justifient la l'inexistence des relations par le caractère non professionnel de leurs associations.

Endnote 78:
Rôle marginal dans les associations religieuses et ethniques Bamiléké, mais important pour les associations professionnelles.

Endnote 79:
98 pour cent des ménages ne couvrent pas tous les besoins essentiels.

Endnote 80:
La faiblesse de l'échantillon handicape l'analyse à ce niveau.

Mise à jour par RS. Approuvée par AVJ. Dernière modification: 19 juillet 2004.