| L'exclusion sociale au Cameroun |
| CHAPITRE 2: Les racines de l'exclusion sociale |
L'analyse de l'exclusion sociale au Cameroun exige préalablement une appréhension du contexte historique, socio-culturel et économique. En effet, les phénomènes d'exclusion identifiés aujourd'hui s'expliquent, en grande partie, par un héritage historique et socio-économique.
I. Le legs de l'histoire
Même si ses manifestations et ses causes ont changé de forme au cours du temps, l'exclusion sociale est au Cameroun un phénomène à la fois historique et conjoncturel.
1. Les formes pré-coloniales
Pendant la période pré-coloniale, à la suite des guerres et/ou des migrations ayant entraîné des clivages entre groupes ethniques, plusieurs peuplements se sont établis. Cette période a été caractérisée par des conquêtes, des guerres inter tribales et de grands bouleversements. La conséquence de cette situation a été la naissance et la constitution, notamment dans les savanes et les plateaux, des chefferies et des royaumes. Les antagonismes entre ces derniers furent à l'origine de nombreux transferts involontaires de populations. Le XIX
e
siècle fut une période particulièrement mouvementée, car des communautés entières du Nord au Sud furent repoussées sur de longues distances par des adversaires plus puissants et se réfugièrent dans la forêt ou dans les montagnes. Tel fut le cas des Bamiléké de l'Ouest du Cameroun qui, partis de la plaine Tikar par vagues successives depuis le XVII
e
siècle, furent contraints à se réfugier dans la région des hauts plateaux située entre les rivières Noun et Nkam
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. De même, au XIX
e
siècle, un grand nombre de communautés païennes du Nord Cameroun les Kirdi, par exemple se sont réfugiées dans les massifs de Mandara pour mieux résister aux invasions des Peuhl islamisés, lancés à la conquête de nouveaux territoires par l'émir de Sokoto. Pour des motifs semblables, d'autres migrations forcées de groupes humains, plus ou moins organisés, eurent lieu dans les zones forestières jusqu'à la bordure côtière.
Dans ce contexte, l'exclusion sociale s'analyse en termes de perte de jouissance par un groupe social donné, du fait de l'hégémonie d'un autre groupe plus puissant.
2. Les formes coloniales
La fin du XIX
e
siècle est marquée par l'avènement de la conquête coloniale européenne au Cameroun. Cette nouvelle situation met progressivement un terme aux conflits entre groupes tribaux rivaux. Mais, une nouvelle forme d'exclusion sociale naît, à partir des rapports antagonistes entre les colonisateurs et les populations indigènes. Quelques exemples permettent de fixer les idées.
Premièrement, les Allemands (1884-1916), ayant la volonté de définir les limites d'un Etat au sens moderne du terme et de doter celui-ci d'infrastructures, ont procédé à des réquisitions forcées de main-d'uvre en zone forestière et près de la côte pour la réalisation de grands chantiers de construction de lignes de chemin de fer. Ce faisant, ils ont privé bon nombre de camerounais des jeunes, robustes pour la plupart de leur droit de jouissance de l'espace vital habituel et de leurs droits sociaux droit au salaire pour un travail effectué, droit à la liberté, etc.
Deuxièmement, en 1916, le peuple Batanga de Kribi, qui avait servi de base arrière aux allemands lors de la première guerre mondiale, a vu une partie des siens déportés à Tiko, Bolifamba et Moliko près de Buéa, dans le Sud-Ouest actuel du pays. Ainsi, pour des raisons de collaboration avec l'ennemi allemand, les Batanga ont non seulement été déplacés, mais ils ont été également victimes de barbaries
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.
Troisièmement, toutes les régions du pays où les vestiges de la présence des allemands étaient identifiés, ont été isolées et mises en quarantaine par la puissance coloniale française. Il en est résulté une privation de certains avantages, par exemple en termes d'infrastructures socio-économiques collectives telles que les voies de communication. On peut citer le cas de Yoko, des départements de l'Océan, du Nkam, etc.
Quatrièmement, durant toute la période coloniale, de nombreuses populations des zones forestières ont été obligées de quitter de force leurs villages d'origine pour aller s'installer le long des routes et des pistes créées, afin de desservir les agglomérations ou faciliter l'évacuation des produits vers la mer. Le but de cet exode forcé était de permettre aux colonisateurs une administration efficace et un meilleur contrôle des populations, de manière à prévenir tout soulèvement populaire au cours de la période coloniale et de celle sous mandat.
Ainsi, l'hégémonie d'ethnies plus puissantes cède le pas à celle de la puissance coloniale. Par conséquent, le champ d'exclusion s'élargit considérablement, allant de la perte de jouissance de l'espace vital d'origine à celle des droits sociaux, sans oublier celle des biens collectifs.
3. Les formes post-coloniales
Au Cameroun, les formes d'exclusion sociale observées après l'indépendance constituent le prolongement, voire les conséquences, de celles qui existaient pendant la période précédente.
C'est ainsi que les régions marginalisées par la puissance coloniale française, pour les raisons ci-dessus évoquées, ont continué de l'être après l'indépendance par exemple, privation de toute infrastructure sociale nouvelle en dehors de celles laissées par les Allemands. De ce fait, certaines régions, notamment les départements du Nkam et du Haut Nkam, sont demeurées sous état d'urgence jusqu'en 1990.
Il faut également rappeler que pendant la période coloniale, certains groupes ethniques eurent des contacts privilégiés avec les colonisateurs, d'une part, à cause de leur situation géographique proximité des côtes et, d'autre part, parce qu'ils n'opposèrent pas de véritable résistance à l'installation des colonisateurs. Ces groupes bénéficièrent en premier de la scolarisation, du travail salarié et des infrastructures de développement. Ces privilèges permirent la formation d'une élite instruite, utilisée comme relais de la puissance coloniale. A l'aube et au lendemain de l'indépendance, cette élite sera le réservoir de la nouvelle classe dirigeante de l'administration et des premiers gouvernements
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, même si ceux qui étaient originaires d'autres groupes ethniques furent également associés à la formation des partis politiques, des gouvernements et des cadres de l'administration publique et privée. Quels que soient les groupes ethniques considérés, la logique des recrutements reposait sur une base tribale. Parmi les groupes ayant bénéficié de ces privilèges, on peut citer les Béti dirigeants de partis, gouvernement, administration centrale et les Douala dirigeants de partis, emplois libéraux, cadres et agents de maîtrise du secteur privé, art musical. Cette forme d'exclusion sociale, qui entérinait la primauté d'attribution de droits sociaux réservés à certaines ethnies, s'est renforcée par la suite et s'observe encore de nos jours
(Endnote 13)
.
Enfin, une autre conséquence de l'exclusion sociale de l'avant indépendance est ce que l'on peut appeler «le phénomène Bamiléké». Les membres de cette ethnie, refoulés au XIX
e
siècle sur les Hauts Plateaux de l'Ouest par les Bamoun, ont été très tôt confrontés au problème d'exiguïté des terres et de surpeuplement. La pénurie des terres cultivables s'est accentuée après l'introduction de la culture du café dans les «grassfields» et dans le littoral (Mungo) par les Français.
Devant cette situation, nombre de populations, surtout rurales, abandonnèrent leur terroir et se dirigèrent vers la zone forestière du littoral, dans le but d'acquérir de nouvelles terres ou de devenir des salariés agricoles dans les plantations coloniales, situées non loin de la côte. Le cas échéant, ils cherchaient un emploi dans l'administration en milieu urbain. Cet exode massif des Bamiléké fut très soutenu entre 1958 et 1963, pendant les troubles politiques qui secouèrent l'Ouest et le pays Bassa
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. On estime que 300.000 personnes environ, fuyant le maquis et la répression, migrèrent vers Douala, le Mungo et à Makenéné. Cet exode massif des populations contribua à la formation du «prolétariat urbain» dans les quartiers Kongo et New Bell de Douala. Bien que leur intégration en tant que planteurs ou ouvriers agricoles dans le Mungo
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se soit effectuée sans trop de heurts, leur entrée dans l'administration s'est faite assez lentement. Deux raisons principales expliquent cette situation. D'une part, la faible scolarisation de la région des «grassfields» d'où ils étaient originaires et, d'autre part, la préférence de la classe dirigeante administrative à s'entourer en priorité des personnes des mêmes groupes ethniques qu'eux.
Face à cette exclusion de fait du champ politique, les Bamiléké explorèrent d'autres possibilités d'autodéveloppement, en particulier l'exercice du commerce. Mais, cette nouvelle stratégie comportait quelques difficultés. En effet, le groupe Douala avait le quasi-monopole de l'emploi salarié dans les comptoirs et les maisons de commerce localisées surtout à Douala. Mais, faute de moyens financiers pour pouvoir s'installer à leur compte, les Douala furent supplantés par les Bamiléké car ces derniers entrèrent dans ce secteur, non pas à titre d'employés, mais en tant que «petits patrons». A cet égard, le capital investi au départ était fréquemment dérisoire et les activités exercées étaient, pour la plupart, de petits métiers: vente ambulante de produits cosmétiques et manufacturés de peu de valeur ou petite échoppe de quartier. L'entrée et le dynamisme des Bamiléké dans le secteur commercial fut possible grâce aux financements informels générés par les tontines et à la petite épargne individuelle et familiale résultant de la faible consommation de biens et de services domestiques [Geschiere, Konings, 1993]. Ultérieurement, on notera une expansion des natifs Bamiléké dans cette profession et un quasi-monopole de celle-ci par ce groupe ethnique. D'ailleurs, après l'indépendance, lorsque certains colons ont abandonné leurs anciennes maisons de commerce pour rentrer définitivement en Europe, les Bamiléké se sont vite portés acquéreurs de ces dernières, grâce à la puissance de leur tontine.
Mais, le monopole de cette activité, qui a généré l'exclusion des autres ethnies, a été facilité par des éléments idéologiques et des mécanismes de la société traditionnelle inhérents aux Bamiléké. En particulier, des mécanismes de solidarité se sont manifestés par la possibilité d'effectuer, dans le cadre familial, un apprentissage professionnel sur le tas, et de constituer, par le biais des tontines et des cotisations, des capitaux pour faire fonctionner les activités commerciales. Ainsi naquit une nouvelle élite commerçante. Grâce aux revenus procurés par les tontines et l'épargne individuelle, les Bamiléké ont créé de nouvelles voies d'ascension sociale pour réduire leur niveau d'exclusion du champ administratif et politique.
L'analyse précédente illustre, dans une certaine mesure, les modèles d'exclusion évoqués dans l'introduction. Pendant la période précédant l'indépendance du pays, l'exclusion sociale a pour origine l'instauration de barrières au sein de la société. D'un côté, une infime partie de personnes dictent leurs lois grâce au monopole que leur confère leur puissance guerrière pour les unes et coloniale pour les autres; d'un autre côté, une majorité de gens dominés, subissent toutes sortes d'injustices et d'aliénations de la part des premiers. L'exclusion fondée sur l'occlusion sociale est en ce sens illustrée. En outre, au cours de la période post-coloniale, la prédominance du commerce et de la fonction publique implique un processus de spécialisation ethnique à l'égard de ces activités et un renforcement des liens de solidarité au sein des groupes concernés. Dans ces conditions, les modèles de société mentionnés, et qui s'expriment en termes de différenciation sociale spécialisation et de rupture sociale solidarité au sein des groupes , présentent un intérêt certain.
II. Appartenance ethnique et exclusion sociale
Le Cameroun compte 206 groupes ethniques. La région septentrionale Nord Cameroun englobe les paléo-soudanais et les néo-soudanais
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. Dans la région méridionale Sud Cameroun se trouve les pygmées qui constituent la population originelle. Mais, il faut distinguer les Bantou et les Bantoïdes. Le peuplement de cette région, essentiellement forestière, concerne majoritairement les Bantou
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. Les Bantoïdes ou semi-Bantou constituent le troisième groupe
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.
Sur le plan quantitatif, certains groupes ethniques sont plus importants que d'autres, bien qu'occupant un territoire limité. Ainsi, les Bamiléké dans le groupe semi-bantou représentent 16,5 pour cent de la population, tandis que l'importance relative des Béti est de 12,5 pour cent
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.
Le Cameroun a cette particularité d'avoir connu, successivement ou simultanément, la domination de trois puissances coloniales. Découvert par les Portugais au 16eme siècle, il fut d'abord colonisé par les Allemands puis, après la seconde guerre mondiale, par les Français et les Anglais qui se partagèrent le pays. Dans ce contexte, l'influence de ces différentes colonisations sur les activités socio-économiques des populations, le statut des individus et l'exclusion sociale est grande. Et, si certaines bases ethniques de l'exclusion sociale précèdent cette colonisation elle a été renforcée par la colonisation. Mais, qu'elle soit ancienne, pré-coloniale, post-coloniale ou même récente, l'exclusion sociale reposant sur des bases ethniques présente plusieurs traits dominants.
1. Appartenance ethnique et solidarité de groupe
Le premier trait de l'exclusion se fonde sur la solidarité de groupe. Son principe est basé sur une identité sociale commune et une communauté de vie. Une ethnie vit généralement sur un espace donné village, région; par conséquent, lorsqu'elle est hors de son milieu d'origine, elle a le souci de reconstituer cette communauté spatiale au sein de quartiers surtout en ville. C'est ainsi que, dans plusieurs villes du pays, existent des quartiers Haoussa ou Bamiléké. En outre, afin d'entretenir cette solidarité, des centres culturels ont été créés pour accueillir des réunions ethniques. Cette identité est le produit à la fois de la mémoire collective et de la communauté de normes, attitudes et comportements culturels entre les membres du groupe dans le cadre de leurs différentes activités. Une ethnie distingue ses membres d'autres ethnies par le principe de la différence. Au Cameroun, cette différence est liée à la localisation spatiale, la langue parlée, les traits physiques, les valeurs et l'idéologie en cours dans chaque groupe ethnique la valeur dominante notamment , les règles de conduite régissant ses rapports avec les autres groupes et les principes régulant l'organisation politique, économique, etc.
Les individus issus de la même ethnie partagent un si grand nombre d'éléments culturels la langue en particulier qu'ils développent un sentiment d'appartenance réciproque suscitant de multiples mécanismes de solidarité. Ainsi, dès le bas âge, on enseigne aux enfants comment reconnaître un individu du même groupe ethnique et se comporter envers lui dans le sens de la promotion de ce groupe. Concrètement, cela se traduit quotidiennement par une répartition prioritaire des bénéfices accordés aux individus originaires du même groupe ethnique. Par ailleurs, dans certains cas, il existe des structures et des moyens susceptibles de susciter et de développer cette solidarité ethnique: associations parentales, actions entreprises au niveau du village en direction des membres du groupe ethnique, réunions, tontines, promotion d'infrastructures collectives dans les villages, assistance en cas de malheur, etc.
Quelques exemples peuvent illustrer cette solidarité de groupe. Ainsi, un Peulh, berger par tradition, sera extrêmement solidaire d'autres Peulhs, sachant qu'ils exercent la même profession. De même, un Bamiléké, originaire de villages organisés selon une structure politique centralisée et comportant une hiérarchie de statut assez rigide, sera solidaire d'un individu appartenant à un même groupe ethnique ou se sentira plus proche d'une personne originaire d'un groupe ayant la même structure politique. Les populations des hautes terres de l'Ouest ont des liens de solidarités réciproques. Ils partagent une similitude d'organisation politique et de moeurs agriculture, rites, commerce. La communauté de localisation spatiale génère aussi ce type de solidarité spontanée.
Nécessairement, la contrepartie de cette attitude est une certaine réserve, voire une répulsion, à l'égard de celui qui n'appartient pas au même groupe ethnique. Alors que le partage de valeurs communes implique intégration et solidarité, la différenciation ethnique suggère l'exclusion du bénéfice de certains échanges: la propriété terre ou héritage l'emploi, l'accès à certaines consommations, services et droits sociaux.
2. Appartenance ethnique et spécialisation économique
Selon l'appartenance ethnique, l'environnement physique et certains facteurs exogènes, des groupes ethniques se sont spécialisés dans diverses activités économiques: agriculture, élevage, chasse, pêche, fabrication d'objets d'art, mais aussi commerce et administration publique. Si, dans la majorité des cas, l'environnement naturel et la localisation de ces tribus ont influencé cette spécialisation, l'idéologie et les mentalités y ont également contribué. Ainsi, dans le nord du pays, se côtoient des Peulhs, éleveurs, et d'autres groupes ethniques essentiellement agriculteurs. De même, le Mbororo est associé à l'élevage du bétail, tout comme le Batanga de la côte atlantique est associe à la pêche. Et, le Mbororo considère l'élevage comme l'activité économique la plus prestigieuse, alors que l'inverse prévaut pour les populations de la forêt du sud, vivant de l'agriculture et de la chasse
(Endnote 20)
. Dans le même sens, la fonction publique représente un emploi prestigieux pour le Béti originaire du sud, alors que le Bamiléké la méprise à cause des faibles revenus qu'elle génère, comparativement à ceux obtenus par le commerce.
Les mécanismes de solidarité ethnique influencent le processus d'apprentissage, dans la mesure où ce dernier se trouve encouragé en priorité dans les structures familiales. De ce fait, la reproduction sociale va contribuer à établir des spécialisations et à renforcer l'exclusion sociale. Au Cameroun, il est rare que la coexistence de spécialisations professionnelles différentes se fasse sans être accompagnée de considérations idéologiques, valorisant telle activité et méprisant telle autre activité. Et, de ce processus de valorisation résulte une exclusion mutuelle des individus et des groupes
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. Par exemple, le commerçant Bamiléké enseigne à son fils, son cousin ou son neveu les rouages de l'activité commerciale, mais il ne formera que rarement un apprenti étranger. De même, le berger Peulh forme les membres de sa famille à l'élevage et il ne viendra pas à l'esprit d'un individu extérieur à son ethnie de lui demander de lui apprendre ce métier. Le même mécanisme prévaut dans le contexte des institutions modernes. Ainsi, en dépit des critères de sélections officiels, l'octroi des bourses d'études se fait souvent selon des affinités parentales et ethniques. Il en est de même de l'accès au salariat, qu'il s'agisse de la fonction publique ou des emplois dans le secteur privé.
Un autre mode d'exclusion sociale est issu de l'instauration de barrières par des individus et des groupes ethniques bénéficiant d'une certaine spécialisation, l'objectif étant d'interdire l'accès à autrui à des qualifications ou à des échelons supérieurs dans une activité donnée. Ainsi, le commerce import-export est essentiellement le fait des Bamiléké et des Foulbé. Dans ce cas, l'exclusion résulte d'un accès aux mécanismes d'épargne et de crédit et aux circuits d'approvisionnement. De même, un monopole professionnel existe pour les postes de décision dans la fonction publique et dans certains emplois.
Dans cette optique, l'exclusion n'est pas nécessairement liée à la pauvreté; il s'agit surtout d'un processus induisant une non-participation au développement. En milieu rural, l'exclusion de l'accès à la terre et de l'activité agricole se fait sur cette base ethnique. A cet égard, il faut souligner que si ce type d'exclusion a généré des stratégies d'intégration, il a aussi été une source d'exclusion supplémentaire. Toutes les tontines, organisées sur une base ethnique et visant l'expansion professionnelle dans le domaine du commerce, ouvrent à leurs membres des perspectives d'expansion dont sont exclus les individus ethniquement différents. Il en est de même des coopératives agricoles qui, pour la plupart, regroupent des membres de la même ethnie et ont accès à certains crédits ou services, dont sont exclus les autres groupes.
L'existence des monopoles, précédemment évoqués, a été à l'origine d'une représentation ethnique nationale déséquilibrée en termes de scolarisation, de formation professionnelle, d'accès à certains emplois et à certains avantages et droits sociaux. Dans ce contexte, si des groupes ethniques n'ont jamais été intégrés, d'autres, à la suite de circonstances données, ont été dépossédés du pouvoir de monopole dont ils bénéficiaient auparavant. En définitive, deux aspects de l'exclusion semblent prévaloir au Cameroun. D'une part, une exclusion «originelle», résultant de la culture propre à chaque ethnie et des rapports que les ethnies entretiennent entre elles; cette exclusion a souvent été renforcée lors des changements inhérents à la colonisation ou à l'indépendance. D'autre part, des réponses et des réactions au premier type d'exclusion génèrent d'autres formes d'exclusion. En élaborant des stratégies d'adaptation, les exclus sont à l'origine de nouvelles formes d'exclusion.
III. Transition et déstabilisation macro-économique
Avant l'indépendance, l'économie du Cameroun était organisée autour de plantations, dont la taille et le mode de gestion variaient selon le colonisateur. Le système des plantations était destiné à produire des matières premières nécessaires à la métropole par des colons privés qui en assuraient aussi l'évacuation. La main-d'uvre utilisée, essentiellement indigène, était réquisitionnée de force et travaillait gratuitement. En fait, à cause de l'arrêt brutal de toute activité économique à la fin de la première guerre mondiale, au système des grandes plantations allemandes succéda le système français de la plantation indigène de petite taille, utilisant une main-d'uvre familiale et des techniques rudimentaires
(Endnote 22)
. D'ailleurs, pour s'assurer d'une production suffisante, les colonisateurs prirent un certain nombre de mesures libérales, incitatives ou contraignantes
(Endnote 23)
.
Dans ce contexte, le développement de ces cultures de rente a favorisé l'émergence d'une nouvelle classe d'opérateurs économiques, les exportateurs, qui constituèrent avec l'administration des bénéficiaires importants du système. Mais, les indigènes étaient pratiquement exclus de ces activités, propriété exclusive des colons français et de quelques négociants grecs et syro-libanais. Toutefois, beaucoup sont devenus de petits fonctionnaires locaux ou de petits auxiliaires de l'administration coloniale.
L'indépendance politique de la République du Cameroun intervient en janvier 1960 dans un environnement socio-politique et économique trouble
(Endnote 24)
. De 1960 à 1972, le Cameroun indépendant est principalement caractérisé par les éléments suivants: i) une administration publique formée d'une petite classe de fonctionnaires autochtones appuyés et conseillés par les anciens colons
(Endnote 25)
; ii) une économie reposant essentiellement sur une agriculture de rente et un tissu industriel et commercial encore rudimentaire; iii) des infrastructures sociales embryonnaires, pour la plupart concentrées dans les centres urbains éducation, santé ou construites pour desservir les grandes agglomérations et évacuer les produits à exporter vers la mer infrastructures routières.
En fait, l'appréhension de l'exclusion sociale au Cameroun conduit à mettre un accent particulier sur le processus de transition et de déstabilisation économique qui a prévalu au cours des 25 dernières années.
1. Expansion économique et libéralisme planifié: 1970-1985
A partir des années 1970, sous l'impulsion du président Ahidjo, le gouvernement camerounais a mis en uvre, dans le cadre d'une planification souple et indicative, un programme économique s'appuyant largement sur un secteur public productif, tout en essayant de promouvoir une politique favorisant l'émergence d'un tissu national de petites et moyennes entreprises. Par ailleurs, à partir de 1976 environ, le pétrole a constitué une source très importante des revenus pour le gouvernement.
A. Les indicateurs économiques
L'évolution du PIB met en évidence deux grandes phases. Alors que la croissance moyenne annuelle du PIB est de l'ordre 4,5 pour cent en termes réels au cours de la période 1971-79, entre 1979 et 1985, sous l'influence des exportations de pétrole, la croissance réelle de la richesse nationale est de 8 pour cent l'an. Dans ce contexte, la progression annuelle du PIB par tête a été d'environ 4,8 pour cent en termes réels au cours de la première moitié des années 1980.
En fait, l'analyse de la structure de la production met en évidence la régression continue de la part du secteur primaire au profit du secondaire, notamment grâce à l'apport des revenus pétroliers en 1978-79. De plus, compte tenu du fort taux d'investissement public 21 pour cent en 1979-80 et 24,7 pour cent en 1986-87 et de la progression élevée de la consommation finale, la balance commerciale est restée constamment déficitaire entre 1978-79 et 1982-83.
Par ailleurs, trois éléments ont affaibli le processus de développement au Cameroun. Premièrement, le gouvernement a maintenu fictivement des excédents budgétaires jusqu'en 1986, en puisant de plus en plus dans les réserves de l'Etat pour conserver une situation financière saine. Ces réserves se sont épuisées en 1987. Deuxièmement, le gouvernement a entrepris une politique d'endettement. Le poids de la dette publique croît régulièrement, surtout depuis la découverte du pétrole (tableau 1). Troisièmement, l'investissement est largement financé par l'apport des fonds étrangers et la création monétaire. En effet, jusqu'en 1982-83, les crédits à l'économie et le PIB ont évolué dans le même sens et au même rythme. Mais, après cette date, une baisse brutale du taux de croissance du PIB et un taux d'inflation élevé ont été observés (tableau 2).
Tableau 1. Evolution de la dette publique (en milliards de FCFA) | Année |
1970 |
1975 |
1981 |
1982 |
1983 |
1984 |
1985 |
1986 |
| Dette publique à long terme |
236,1 |
693,9 |
2639,8 |
2597,8 |
2642,0 |
2506,7 |
2449,8 |
2854,7 |
| Service de la dette |
8,9 |
35,9 |
186,1 |
205,8 |
269,3 |
203,9 |
221,9 |
238,0 |
| Dette publique/ exportation (%) |
47,2 |
55,3 |
99,7 |
91,4 |
91,3 |
86,1 |
67,8 |
69,2 |
| Service dette /exportation |
3,2 |
5,3 |
8,9 |
9,2 |
12,6 |
9,6 |
8,7 |
8,3 |
| Source: World Debt Tables, 1986 |
Tableau 2. Evolution comparée des crédits à l'économie, de la dette privée extérieure, de l'épargne et de la formation brute du capital fixe | Année |
1970 |
1975 |
1980-81 |
1981-82 |
| Crédits à l'économie |
416,6 |
559,7 |
678,7 |
808,7 |
| Crédits à l'économie/épargne brute (%) |
110 |
151 |
115 |
99,5 |
| Epargne brute/FBCF (%) |
72,3 |
72,7 |
90,0 |
100,5 |
| Taux de croissance des crédits à l'économie (%) |
28,7 |
34,3 |
21,2 |
19,5 |
| Taux de croissance de la dette privée |
| non garantie (en %) |
39 |
39 |
39 |
39 |
| Taux de croissance du PIB |
| - Nominal |
25,3 |
19,9 |
22 |
20 |
| - Réel |
10,7 |
7,4 |
4,8 |
4,6 |
| Source: Direction de la statistique et de la Comptabilité Nationale |
B. Les indicateurs démographiques et sociaux
a) Emploi et distribution des revenus
Les déterminants de l'offre et de la demande de travail conditionnent en grande partie le niveau de l'emploi et la répartition des revenus. Dans ce contexte, plusieurs observations peuvent être formulées.
En premier lieu, la démographie a exercé une influence considérable sur le niveau de l'emploi au cours de la période prise en compte. La population du Cameroun est passée d'environ 6,8 millions habitants en 1970 à 9,9 millions en 1985, soit un taux de croissance annuel moyen de 3,1 pour cent. C'est une population essentiellement jeune 56 pour cent ont moins de 15 ans et majoritairement féminine 51 pour cent. La population active représente 38,5 pour cent de la population totale, cette part étant plus importante en milieu rural qu'en ville où sévit le chômage
(Endnote 26)
. L'espérance de vie à la naissance a progressé
(Endnote 27)
et reflète le recul constant de la mortalité infantile; mais, elle est plus élevée en milieu urbain qu'en milieu rural. En outre, le Cameroun connaît à cette période une nette progression du phénomène de l'urbanisation dont le taux est passé de 28 pour cent en 1976 à 38 pour cent en 1987.
En second lieu, au lendemain de l'indépendance, les activités industrielles et commerciales du pays sont concentrées essentiellement dans les zones urbaines, notamment à Douala, Edéa et Yaoundé. Cette tendance s'est amplifiée entre 1970 et 1985. En effet, malgré les conditions incitatives offertes par les pouvoirs publics dans le cadre des codes d'investissement, l'immense majorité des investisseurs ont préféré s'installer dans les métropoles où ils pouvaient bénéficier des économies d'échelle, grâce à l'existence d'un niveau non négligeable d'infrastructures socio-économiques de base et d'une main-d'uvre abondante. Seuls l'Etat et les exploitants forestiers ont développé des activités en milieu rural, tout en prenant soin, dans la plupart des cas, de maintenir leur siège social en ville, notamment à Douala et à Yaoundé. La conséquence de cette situation est que les grandes villes, en même temps de grands centres administratifs, sont devenues des pôles d'attraction des populations. Il faut aussi dire que la division du pays en trois zones différentes de salaires n'a fait qu'aggraver cette situation
(Endnote 28)
.
En troisième lieu, l'emploi urbain au cours de cette période se caractérise par plusieurs traits. Tout d'abord, un déficit important de main-d'uvre qualifiée face à une industrie naissante, résultant d'un système éducatif qui a privilégié, dès le départ, l'enseignement général au détriment de l'enseignement technique
(Endnote 29)
. Ensuite, une expansion des emplois indépendants dans les secteurs formel et informel bâtiment, fournitures de bureau, commerce général
(Endnote 30)
. Enfin, un chômage déjà important 6,1 pour cent en 1976 et 7,7 pour cent en 1987 surtout dans les centres urbains 16,4 pour cent en 1987 et frappant essentiellement les jeunes de 15-24 ans 22,6 pour cent au niveau national. L'exode rural, les déperditions scolaires, les conditions préalables à remplir pour obtenir un emploi et surtout une formation scolaire non adaptée aux besoins réels du marché du travail expliquent en grande partie l'ampleur du chômage au cours de cette période.
En quatrième lieu, l'intensité de l'exode rural et le vieillissement des planteurs ont provoqué un déficit de la main-d'uvre agricole en milieu rural où l'agriculture est l'activité la plus importante. Ce déficit en main-d'uvre a nécessité un recrutement externe de travailleurs pour exploiter les grandes sociétés agro-industrielles. La conséquence directe de ce phénomène a été la baisse de la productivité dans les exploitations paysannes et, de ce fait, une diminution des revenus ruraux. Qui plus est, l'interventionnisme de l'Etat fixation des prix pour les produits de rente, nécessité de posséder un permis de collecte pour les produits vivriers, rétention des recettes d'origine agricole conduisit inexorablement à un appauvrissement du milieu rural. En effet, selon l'enquête budget-consommation réalisée en 1983-1984, la pauvreté au cours de cette période est un phénomène essentiellement rural puisque: i) 87 pour cent des ménages pauvres s'y trouvent contre 12 pour cent pour le monde semi-rural et 1 pour cent seulement pour le milieu urbain; ii) la consommation totale moyenne est deux à quatre fois plus élevée dans les grandes villes que dans les milieux semi-urbain et rural.
b) Le développement humain
Quelques éléments permettent d'appréhender certains aspects du développement humain au cours de cette période.
Premièrement, l'éducation. Ce secteur a connu une évolution appréciable si l'on s'en tient à l'évolution des dépenses effectuées en sa faveur
(Endnote 31)
. Malgré cela, face à une forte demande sociale d'éducation due à une explosion démographique, l'offre est demeurée insuffisante
(Endnote 32)
. Cette évolution a influencé les rendements internes et externes. Dans la mesure où l'éducation dispensée ne correspond pas aux besoins réels du système productif, un déséquilibre entre l'offre et la demande d'emplois prévaut
(Endnote 33)
. D'ailleurs, au cours de cette période, le taux de chômage des personnes ayant atteint le niveau supérieur était de 30 pour cent environ contre 4 pour cent seulement pour les «sans instruction». En outre, il faut relever certaines faiblesses de la politique de l'offre d'éducation à l'origine de situations préjudiciables. On peut citer, par exemple, l'absence d'une planification de la distribution spatio-temporelle des écoles et la forte concentration des enseignants dans les villes au détriment des campagnes. De même, la politique d'expansion et d'amélioration du système éducatif menée par le gouvernement, matérialisée par une pléthore d'établissements publics, a porté préjudice à l'enseignement privé, qui, devant l'incapacité de s'autofinancer, faute d'effectifs d'élèves raisonnables, n'a pas pu avoir l'essor escompté.
Tableau 3. Evolution du budget national et du budget de la santé entre 1970-71 et 1984-85 (en millions de FCFA) | Année Budgétaire |
Budget national |
Budget santé |
% Budget santé |
| 1970/71 |
54.669 |
3.008 |
5,5 |
| 1974/75 |
74.500 |
3.951 |
5,3 |
| 1980/81 |
313.500 |
16.600 |
4,3 |
| 1984/85 |
620.000 |
29.700 |
4,8 |
| Source: Rapport sur le développement humain au Cameroun, PNUD, Yaoundé (1993). |
Deuxièmement, la santé. Au cours de la période 1970-85, bien qu'une baisse du taux de mortalité infantile et une hausse de l'espérance de vie à la naissance aient été observées, l'accès aux services de santé de bonne qualité a été limité à quelques privilégiés ayant d'importants moyens financiers. Dans une société où la sécurité sociale formelle et l'accès aux services médicaux et aux médicaments gratuits n'existent pas, il faut s'attendre à ce que de très nombreux malades, appartenant aux catégories les plus pauvres, soient exclus du système sanitaire officiel. Cette exclusion a plusieurs origines: l'insuffisance de la couverture sanitaire générale du pays, les disparités villes-campagnes dans la répartition des infrastructures de santé, la lente agonie des structures publiques de santé progressivement privées de l'essentiel des subventions de l'Etat, l'émergence des structures de santé privées de nature capitaliste et la monétarisation inéluctable des actes médicaux. Le tableau 3 indique l'ampleur de la baisse des investissements publics au cours de cette période. On observe que la part du budget national affectée à la santé a baissé d'année en année en valeur relative; elle est restée inférieure au seuil de 10 pour cent recommandé par l'OMS. Le retrait progressif de l'Etat de l'espace sanitaire implique l'exclusion de millions de malades pauvres, ces derniers étant obligés de recourir aux formes de médication informelles. Ces milliers d'exclus de la santé se recrutent dans la clientèle des nouvelles médecines de l'agora, en particulier les pharmacies de rue
(Endnote 34)
.
Sur le plan alimentaire, le Cameroun a connu au cours de cette période une relative auto-suffisance, grâce à son potentiel agro-pastoral qui lui permettait de supporter une charge démographique importante. Mais, il est à relever que la production alimentaire par tête tendrait à régresser actuellement. Dans ce contexte, l'enquête nationale de 1978 sur la nutrition fournit des informations quelque peu inquiétantes: i) 22,1 pour cent des enfants présentaient des signes d'une sous-alimentation chronique; ii) 21,1 pour cent des enfants souffraient d'une insuffisance de poids; iii) 44,7 pour cent des jeunes enfants de 6 à 59 mois étaient anémiques
(Endnote 35)
.
En définitive, la période 1970-85 a été marquée par une expansion économique reposant essentiellement sur le pétrole. En fait, il est probable que le Cameroun n'a pas su profiter pleinement du surcroît de richesses générées par les exportations pétrolières à partir de l'exercice 1977-78, pour créer les conditions et les bases d'un développement durable qui aurait pu résister plus longtemps aux importants chocs extérieurs intervenus à partir de 1985-1986 [PNUD, 1993].
2. Crise économique et ajustement structurel: 1986-1994
Au Cameroun, l'exercice 1986-87 marque la fin de l'approche du développement économique et social fondé sur les plans quinquennaux, et l'avènement des plans d'ajustement structurel pour combattre la crise économique. Les nouvelles règles de gestion de l'économie nationale inhérentes aux programmes d'ajustement structurel modifient la distribution des revenus et créent de nouvelles formes d'exclusion.
La chute des exportations à partir de 1985 et la dépréciation du dollar américain ont montré la fragilité structurelle de l'économie camerounaise. La dégradation des termes de l'échange et le déficit de la balance des paiements ont contribué à la chute des investissements et des importations, et, par conséquent, à la baisse de la croissance économique négative de 1987 à 1989 et du niveau de vie
(Endnote 36)
. Par ailleurs, la contraction des liquidités bancaires, due à la baisse des recettes d'exportation, combinée à une fuite des capitaux et au déficit budgétaire, ont constitué un handicap supplémentaire au processus de croissance. Parallèlement à cette dégradation économique, les tendances structurelles du marché du travail migration rurale et urbaine, stagnation de l'emploi industriel, progression de l'emploi dans les services s'affirmaient, alors que la production du système éducatif inégale selon les régions et relativement inadaptée évoluait indépendamment de toute considération économique.
Pour rétablir à moyen et long terme la croissance économique, les autorités camerounaises ont mis en uvre à la fin de 1989 un programme d'ajustement structurel dans le cadre d'un prêt d'ajustement portant sur une période de 18 mois. L'objectif de ce plan était de restructurer l'économie en adoptant un ensemble de réformes macro-économiques et sectorielles. Par ailleurs, afin de limiter l'impact social de l'ajustement, le gouvernement a inséré dans sa stratégie un programme social intitulé Dimension sociale de l'ajustement (DSA). A partir de 1990, ces orientations de politique économique sont poursuivies, bien que le deuxième programme d'ajustement structurel, qui devait être exécuté avec l'appui du FMI dès 1991, se soit heurté à quelques obstacles, compte tenu de l'incertitude de la situation politique à cette époque.
Au Cameroun, l'environnement macro-économique, caractérisé par une profonde crise économique, exerce de puissants effets sur les modes d'accès au marché du travail, aux revenus et à la consommation des biens et services de base. A cela il faut ajouter que, dans le milieu rural, où la possession de la terre est un déterminant du rang social, le mode actuel de gestion étatique et coutumière de celle-ci n'est pas de nature à atténuer les chocs de la crise.
Cette situation économique et sociale doit être précisée, afin de permettre une meilleure appréhension des processus d'exclusion sociale examinés par la suite.
a) Dégradation du marché du travail et déclin des revenus réels
Entre 1985-86 et 1991-92, l'emploi salarié a diminué de 19,2 pour cent, tandis que la population sans emploi augmentait de 57,7 pour cent au cours de la même période
(Endnote 37)
. Plusieurs éléments expliquent cette aggravation de la situation du marché du travail: i) le ralentissement, voire l'arrêt, des grands projets d'investissements publics dans le secteur de la construction et de l'équipement; ii) le gel des recrutements dans la fonction publique; iii) le non-paiement de la dette intérieure, obligeant de nombreux entrepreneurs à licencier leur personnel; iv) la suspension ou la réduction des subventions aux entreprises publiques, contraignant la plupart d'entre elles au ralentissement de leurs activités et à la mise au chômage technique de leurs effectifs.
Le secteur para-public en cours de restructuration a payé un lourd tribut social à la crise économique. A la suite des privatisations, des liquidations et de la réhabilitation des entreprises publiques, près de 30 000 emplois ont été supprimés sur un effectif global d'environ 75.000 salariés du secteur public productif
(Endnote 38)
. En fait, c'est surtout dans le secteur privé que l'impact de la crise sur l'emploi a été le plus ressenti.
A cet égard, l'un des indicateurs de la dégradation du marché du travail est l'expansion du chômage (tableau 4). Actuellement, le taux de chômage est estimé à environ 15 pour cent de la population active, alors qu'en 1987 il n'était que de 6,7 pour cent. En fait, ce chiffre masque des disparités régionales et sociales, les provinces du Centre, du Littoral et du Sud, ainsi que les villes de Douala et Yaoundé respectivement, 22 pour cent, 20 pour cent, 14 pour cent, 11,6 pour cent et 20 pour cent étant les plus touchées
(Endnote 39)
. De même, la tranche d'âge des 15-30 ans constitue actuellement près de 57 pour cent de la masse des demandeurs d'emploi. Et, cette population ne cesse de croître, en raison de l'arrivée chaque année sur le marché du travail de plus de 5.000 diplômés de l'enseignement supérieur et d'un nombre au moins égal de diplômés ou exclus de l'enseignement secondaire, généralement sans qualification professionnelle.
Contrairement à ce qui était observé dix ans auparavant, le chômage actuel frappe davantage les diplômés de l'enseignement supérieur (tableau 4). Cette situation n'est qu'une conséquence de l'accentuation de l'inadéquation quasi-permanente entre la formation et l'emploi.
Tableau 4. Evolution du taux de chômage déclaré entre 1987 et 1993 selon le niveau d'études | Instruction |
Sans niveau |
Primaire |
Secondaire |
Moyenne |
Total |
| 1987 |
9,4 |
14,9 |
16,5 |
9,4 |
14,7 |
| 1993 |
6,5 |
23,8 |
26,7 |
30,9 |
24,6 |
| Sources: Recensement général de la population et de l'habitat (RGPH), 1987 enquête 1-2-3 (1993). |
A cela, il faut ajouter l'arrivée des paysans et ouvriers agricoles qui, découragés par la faiblesse des prix
(Endnote 40)
offerts pour les cultures de rente, ont tendance à migrer vers les agglomérations urbaines dans l'espoir d'y trouver un emploi rémunéré et une vie meilleure. L'on doit aussi tenir compte des préretraités et de certaines catégories de personnel de l'administration, appelées autrefois à accomplir des tâches temporaires dans le domaine de l'agriculture entretien phytosanitaire ou des travaux publics entretien routier et qui se retrouvent aujourd'hui sans travail, du fait de la contraction de divers budgets publics d'investissement et de fonctionnement.
Face à la saturation du marché du travail formel, des stratégies de survie particulières se développent, en particulier en direction du secteur informel. Les jeunes et surtout les femmes s'y activent plus que d'autres car ce secteur, bien que pourvoyeur d'emplois vulnérables, permet d'allier tâches domestiques et activités économiques. D'ailleurs, l'avantage qu'offre ce secteur est aussi apprécié par certains jeunes qui combinent école et travail, même si les perspectives en matière d'attente professionnelle demeurent réduites. En dernier ressort, on note une tendance à la «sédentarisation» des jeunes dans ce secteur qui les éloigne définitivement de l'école.
Dans ce contexte, on observe une nette diminution des salaires nominaux dans tous les secteurs d'activité. Dans la fonction publique, par exemple, à la suite des deux mesures gouvernementales intervenues en janvier et novembre 1993, les salaires ont diminué en valeur nominale de l'ordre de 60 à 70 pour cent. En outre, la dévaluation de 50 pour cent du franc, en janvier 1994, est venue amplifier cette baisse.
Au cours des décennies futures, la société camerounaise devra faire face à un défi majeur compte tenu de la dynamique de l'offre de travail. Afin d'éviter une tension continue à la baisse sur les gains réels, la demande de main-d'uvre doit suffisamment augmenter pour pouvoir absorber à la fois les chômeurs d'aujourd'hui et l'accroissement net de la main-d'uvre. De plus, la crise de l'emploi, aggravée par la crise économique, alimente à son tour celle-ci en hypothéquant toute perspective de relance économique à travers la baisse de la demande de consommation intérieure.
b) Les progrès mitigés du développement humain
Au cours de la période inhérente à l'ajustement structurel, les progrès en termes de développement humain ont été mitigés. Quelques observations concernant l'éducation et la santé permettent de fixer les idées.
Sur ce plan de la santé, la situation du Cameroun est analogue à celle de la plupart des pays à faible revenu de l'Afrique subsaharienne
(Endnote 41)
. De plus, la baisse de 30 pour cent du budget consacré à la consommation alimentaire par habitant entre 1983 et 1993 a entraîné une détérioration importante du régime alimentaire des camerounais, en général, et des enfants, en particulier. A cet égard, les données de l'Enquête démographique et Santé (EDS, 1991) montrent que 25 pour cent des enfants camerounais de moins de 5 ans souffrent d'un retard statural, 14 pour cent d'une insuffisance pondérale et 4 pour cent d'une émaciation
(Endnote 42)
. En outre, une grande partie des investissements du secteur de la santé au Cameroun va aux régions côtière, occidentale, centrale et australe, celles précisément où la situation nutritionnelle s'est sensiblement améliorée. Par ailleurs, le SIDA menace le Cameroun tout entier y compris les zones rurales; selon les estimations disponibles, environ 2 pour cent de la population urbaine sexuellement active est séropositive, mais les taux de prévalence varient selon les groupes à risque et les provinces.
En ce qui concerne l'éducation, malgré la pression démographique, les taux de scolarisation se sont nettement améliorés au cours de ces quinze dernières années. Ainsi, entre 1976 et 1987, le taux d'analphabétisme des personnes de 11 ans et plus a été ramené de 53 pour cent à 41 pour cent, tandis que le taux d'inscription scolaire pour le groupe de 6 à 14 ans passait de 67 pour cent à 73 pour cent. Cela a permis de réduire les disparités entre garçons et filles et entre villes et campagnes, même si des différences sensibles persistent encore. En effet, l'accès à l'école varie encore considérablement d'une région à l'autre. En 1983-84, 25 pour cent des habitants de Yaoundé et de Douala n'étaient jamais allés à l'école, contre 38 pour cent et 47 pour cent, respectivement, dans le Sud urbain et rural, et 70 pour cent et 86 pour cent, respectivement, dans le Nord urbain et rural. L'analphabétisme des adultes est inférieur à 20 pour cent dans les provinces du Littoral, du Sud et du Centre, mais s'élève à 30-45 pour cent dans les provinces du Sud-ouest, de l'Ouest, de l'Est et d'Adamaoua, pour atteindre jusqu'à 70 pour cent dans le Nord et l'Extrême Nord
(Endnote 43)
.
Cependant, la tendance des inscriptions selon les divers types d'enseignement et le taux de fréquentation des écoles sont en baisse constante depuis 1987. D'après le ministère de l'Education nationale, environ 300.000 élèves ne sont pas allés à l'école en 1993. Pour l'année scolaire 1994-95, année au cours de laquelle les effets de la baisse drastique des salaires de la fonction publique et de la dévaluation du franc se sont fait le plus ressentir, on estime à près d'un million le nombre d'enfants qui n'ont pas été à l'école. Cette déscolarisation progressive est due non seulement à la crise, mais aussi au faible degré d'adéquation entre les qualifications générées et les structures des emplois disponibles, d'où l'image d'une école qui «fabrique» des chômeurs
(Endnote 44)
. La reconversion des diplômés dans d'autres activités ne relevant pas du domaine de la formation ni de la spécialisation, l'inadéquation entre formation, éducation et emploi ne fait que s'aggraver. Aussi, l'école est-elle devenue un «danger» comme le soulignait Ela
(Endnote 45)
. Ainsi, dans la société camerounaise actuelle, le chômage et la misère de la majorité des diplômés de tous niveaux d'enseignement réduit lentement mais sûrement l'envie des parents de continuer à supporter les charges éducatives de leurs enfants.
Pour les décideurs, prévenir la baisse des niveaux d'enseignement est critique. Certes, le marché du travail donne des signaux négatifs sur la valeur de l'éducation, mais les bénéfices de celle-ci ne se limitent pas à la rémunération puisqu'ils constituent un avantage social qui dépasse le cadre du marché du travail. Trouver des moyens de soutenir l'éducation au cours des prochaines années, notamment pour les filles, est une question critique pour les décideurs.
c) Institutions sociales et accès à la terre
Dans un pays agro-pastoral comme le Cameroun, posséder le droit d'accès à la terre, et aux ressources qui lui sont inhérentes, est crucial pour assurer les moyens d'existence. Dans le contexte de la lutte contre la pauvreté à plus long terme, il importe de comprendre les tendances de l'administration foncière et de voir si les schémas qui émergent offrent des possibilités d'action cohérentes permettant de soutenir les moyens d'existence des pauvres. Dans la plupart des communautés locales, la terre représente beaucoup plus qu'un facteur économique de production. L'attachement des populations rurales à leurs terres, quel que soit le degré de fragmentation de ces dernières, est le principal garant de leur statut social
(Endnote 46)
.
Le régime foncier au Cameroun a un point commun avec celui des autres Etats francophones d'Afrique: l'importance accordée à la possession du sol. Si au Cameroun, l'objectif est d'améliorer les moyens d'existence des pauvres, il est indispensable d'étudier l'impact d'une réforme du régime d'occupation des sols qui ne met pas l'accent que sur l'individualisation des propriétés. Il est possible qu'une politique qui prône l'individualisme ait pour conséquence de saper les autres dispositifs de sécurité sociale qui reposent essentiellement sur l'esprit d'appartenir à la communauté.
Tableau 5. Terres disponibles par province (estimation) | |
Totale |
Superficie par habitant |
Superficie par exploitant |
Densité Population (Km
2
)
|
| Arable(ha) |
Utilisable |
Arable (km
2
) |
Utilisable |
| Extrême Nord |
1,98 |
0,40 |
1,49 |
0,48 |
1,76 |
95,1 |
| Nord |
11,16 |
2,26 |
8,37 |
2,77 |
10,27 |
8,8 |
| Adamaoua |
14,67 |
2,97 |
11,00 |
4,17 |
15,45 |
6,2 |
| Est |
22,88 |
1,13 |
17,16 |
1,45 |
22,01 |
4,3 |
| Centre |
3,93 |
0,52 |
2,95 |
1,03 |
5,81 |
22,5 |
| Sud |
11,61 |
1,54 |
8,70 |
2,33 |
13,16 |
6,5 |
| Littoral |
1,21 |
0,14 |
0,90 |
0,62 |
4,14 |
59,7 |
| Sud-Ouest |
3,02 |
0,30 |
2,27 |
0,55 |
4,25 |
24,1 |
| Nord-Ouest |
1,42 |
0,48 |
1,06 |
0,62 |
1,36 |
60,1 |
| Ouest |
1,04 |
0,28 |
0,78 |
0,34 |
0,96 |
93,1 |
| Cameroun |
4,46 |
0,65 |
3,34 |
1,03 |
5,27 |
19,3 |
| Source: Cameroun, Rapport sur le secteur de l'agriculture, Banque Mondiale, 1989 |
.
Sous sa forme actuelle, l'inscription des terres au cadastre provoque une situation où ceux qui n'ont pas besoin de la terre pour assurer leurs moyens d'existence sont justement ceux qui y enregistrent leurs parts. Cela accentue la pénurie de terres pour les personnes vivant en milieu rural. Ainsi, entre 1974 et 1985, plus de 50 pour cent de ceux ayant fait enregistrer des terres au cadastre travaillaient dans la fonction publique. Si 65 pour cent des camerounais vivent en milieu rural, 5 pour cent seulement des propriétaires fonciers inscrits sont des paysans
(Endnote 47)
.
Dans ce contexte, la situation des femmes est préoccupante puisqu'elles sont quasiment absentes des registres fonciers 3,2 pour cent des titres enregistrés dans la province du Nord-Ouest, soit 0,1 pour cent des terres enregistrées. Ainsi, les femmes des zones rurales, dont les moyens d'existence dépendent de la terre, n'enregistrent pas leurs droits comme le prescrit la loi. Si cette tendance se poursuit, le Cameroun risque de se retrouver dans une situation analogue à celle de certaines régions d'Asie et d'Amérique latine, où ne pas être propriétaire de ses terres devient le sort commun de tous les pauvres des campagnes. Des conflits ont surgi entre les divers usagers de la terre, notamment entre les bergers nomades et les cultivateurs sédentaires. Les terres arables, pastorales et protégées sont convoitées par tous. Du fait de la rapidité de la croissance démographique et de l'augmentation du nombre des têtes de bétail, la pénurie grandissante des terres a conduit à considérer les terres utilisables comme un «produit» pour lequel les conditions d'accès varient d'une région ou d'une province à l'autre. Ainsi, d'après le rapport de la Banque mondiale sur le secteur de l'agriculture paru en 1989, les provinces de l'Ouest, du Nord-Ouest et du Littoral ayant de fortes densités de population connaissent de réels problèmes d'accès à la terre (tableau 5).
Outre la forte pression démographique, les difficultés d'accès à la terre dans ces zones s'expliquent aussi par la faiblesse des infrastructures; de ce fait, la capacité de charge des terres ayant presque atteint ses limites, l'agriculture intensive prédomine. Mais, il faut aussi noter que, même dans les régions à faible densité de population comme la province du Sud, l'accès à la terre est très limité pour des raisons culturelles et coutumières, notamment pour le non-autochtone
(Endnote 48)
.
d) Crise et stratégies de survie
Face à la paupérisation croissante, les populations les plus démunies ont opposé deux types de réactions. La première est d'ordre économique et se caractérise par le repli sur le secteur informel plus apte à pourvoir des emplois, même si ces derniers sont vulnérables. La deuxième, plutôt sociale, se caractérise par la création et/ou le renforcement des chaînes de solidarité à base ethnique et familiale; l'objectif essentiel est de permettre aux divers membres l'accès aux droits sociaux. Ces chaînes de solidarité se tissent par le biais d'associations et/ou de tontines.
Une association est un groupe de personnes se rassemblant volontairement sur la base de critères donnés, partagés en commun, en vue de la réalisation d'objectifs déterminés. Les tontines ne représentent qu'un type d'association dont l'objectif est financier. En fait, au Cameroun, l'observation de la réalité montre que les associations ont presque toujours un volet tontine, minime soit-il
(Endnote 49)
. D'ailleurs, l'un des modes privilégiés d'exercer la solidarité est celui de la participation à la tontine.
La typologie des tontines de mutuelles et de crédit, élaborée par Nzemen, distingue [Nzemen, 1993]: i) la tontine de troc; ii) la tontine de travail; iii) la tontine d'épargne et crédit; iv) la tontine de projets (agricoles, biens importés, etc.). En outre, dans les mutuelles d'épargne et de crédit, Nzemen identifie un certain nombre de types de caisses collectant les cotisations en vue de répondre à divers besoins: i) caisse de rentrée scolaire; ii) fonds de solidarité qui assure un soutien financier ponctuel aux membres ayant connu un événement malheureux
(Endnote 50)
; iii) fonds de roulement ou fonds de caisse qui est un crédit alloué à des membres avec intérêt; iv) caisse de développement village, quartier ou groupement; v) caisse de couvertures
(Endnote 51)
; vi) caisse savon pour achat de savon; vii) caisse malheur; viii) caisse d'ustensiles de cuisine; ix) caisse d'impôts pour le paiement d'impôts des hommes.
Dans ces conditions, il apparaît que les associations et tontines permettent à des personnes d'accéder ou d'acquérir différents biens, droits et services qui, en temps normal, ne leur seraient pas accessibles. Par conséquent, cette stratégie recouvre un mécanisme d'intégration sociale. Dans cette perspective, l'activité commerciale florissante des Bamiléké est à la fois une réponse à leur exclusion sociale et, grâce aux associations et tontines, une source d'accès à une profession, les non-membres des circuits associatifs de crédit se trouvant limités à la promotion de leur commerce.
En définitive, les associations et/ou tontines à base ethnique sont à la fois une conséquence et une source de l'exclusion sociale des individus. Certains groupes ethniques les Bamiléké ont une longue tradition associative qui a été exploitée, renforcée et diversifiée ces dernières années. Il s'agit en quelque sorte d'une réponse à la multiplication des processus d'exclusion inhérents à la modernisation de la société. Les chapitres suivants permettent d'approfondir cette question.
Endnote 10:
Ils furent contraints notamment par les Bamoum, organisés en puissance guerrière.
Endnote 11:
Notamment des massacres de population.
Endnote 12:
Ngayap [1983] analyse les «critères de recrutement du personnel gouvernemental». Ces «critères» sont un ensemble de considérations subjectives ou objectives, qui président à la sélection des gouvernants et à l'exclusion de certaines personnes, groupes sociaux ou ethniques du champ d'exercice politique.
Endnote 13:
Sur cette question, la littérature sur l'exclusion totale ou partielle de la participation de certains groupes sociaux ou ethniques dans la gestion des affaires de la cité est abondante. Citons entre autres Collectif, «Changer le Cameroun» [1992] et Ngayap [1983].
Endnote 14:
Entre 1955 et 1966, les pays Bamiléké et Bassa connurent une crise sociale sans précédent due à la guerre d'indépendance. Au cours de ces années troubles, les villages furent en proie au phénomène du «maquis». Pour combattre les «maquisards» retranchés dans les campagnes, les populations rurales furent déplacées obligatoirement et installées dans des camps de regroupement. Sur le phénomène des regroupements dans l'Ouest Cameroun, on peut consulter, entre autres, Hurault [1962] et Socpa [1990].
Endnote 15:
Ce territoire peu peuplé, facilement accessible grâce aux voies de communication mises en place par les Allemands, est doté de riches terres volcaniques inexploitées; il en a été de même, mais dans une moindre mesure, à Makenéné.
Endnote 16:
Les premiers forment deux groupes: l'un de langues tchadiennes Mandara, Mofu, Kapsiki, Guidar, etc. , installé sur les Mandara et les plaines du Tchad, l'autre de langues adamaoua-oubanguiennes Mboum, Dourou, Koutine, Laka, Méré, etc., occupant certains secteurs de l'Adamaoua et de la cuvette de la Bénoué. Les seconds Massa, Mousgoum, Kotoko, etc. se sont installés dans la vallée du Logone. Il est à noter que les Arabes-choa et les Foulbé, installés, respectivement, autour du Lac Tchad et dans la cuvette de la Bénoué, constituent des groupes quantitativement moins importants.
Endnote 17:
Dont les Maka, les Njem, les Douala, les Bassa, les Banen, les Bafia Yambassa, les Fang-Béti, etc.
Endnote 18:
Bamiléké, Bamoun, Tikar, Nso, Wimboum, Widikum, etc.
Endnote 19:
Le Cameroun compte 12,9 millions d'habitants en 1994.
Endnote 20:
Dont les Béti.
Endnote 21:
Cette exclusion est aussi la conséquence de la priorité donnée dans le partage des privilèges, avantages sociaux et propriétés à l'individu ayant la même appartenance ethnique.
Endnote 22:
Les plantations furent abandonnées et l'outillage détruit ou non entretenu; les indigènes, quant à eux, ont délaissé la cueillette et ont fui les abords des voies de communication par peur de la réquisition et d'autres exactions.
Endnote 23:
Distribution gratuite des semences, décorations des meilleurs, institution du code de l'Indigénat et de l'impôt de capitation, encadrement technique des planteurs indigènes, organisation grâce à un financement extérieur, mesures forcées d'auto-financement par les indigènes eux-mêmes institution des caisses de stabilisation des prix.
Endnote 24:
En effet, à partir de 1955 il y eut une répression de toute personne soupçonnée de militer pour l'Union des populations du Cameroun, parti politique nationaliste entré en rébellion armée au lendemain de son interdiction en 1955, sur décision de l'administration coloniale française. Sur la situation socio-politique du Cameroun de l'époque, lire Mbembé [1992].
Endnote 25:
Cette administration sera toute puissante et parfois répressive, grâce à une panoplie de textes réglementaires dont les plus tristement célèbres demeurent celui de 1962 portant répression de la subversion et celui 1967 baptisé loi sur la liberté d'association.
Endnote 26:
16,4 pour cent en 1987.
Endnote 27:
Elle est passée de 47 ans en 1976 à 53,4 ans en 1987.
Endnote 28:
L'installation de «zones de salaires» avec les montants dégressifs de la première à la troisième, fait partie, avec les avantages accordés dans le cadre du code des investissements, d'un ensemble de mesures pour inciter les investisseurs éventuels à s'installer dans les zones enclavées ne bénéficiant pas d'infrastructures de base (eau, électricité, téléphone, routes).
Endnote 29:
A cet égard, les résultats du premier recensement général de la population de l'habitat de 1976 montre que les personnes ayant reçu une formation professionnelle ne constituent que 4,5 pour cent de l'ensemble des actifs.
Endnote 30:
Les raisons de ce vaste déploiement d'activités sont diverses. Elles proviennent des affinités ethniques. Par exemple, certains cadres de l'administration adjugent à leurs frères et soeurs du village des «petits marchés», dont les coûts sont généralement surestimés. Elles proviennent aussi des solidarités ethniques surtout chez les Bamiléké qui, grâce à leurs tontines, ont presque monopolisé le commerce général et l'import-export.
Endnote 31:
Ainsi, d'après le rapport sur le développement humain au Cameroun, PNUD (1993), les dépenses totales pour l'éducation sont passées de 7.804 millions de FCFA en 1970-71 à 23.687 millions en 1974-75, pour atteindre le chiffre de 112.686 millions en 1984-85.
Endnote 32:
Parmi les faiblesses structurelles du système éducatif camerounais, citons: «la domination des contenus didactiques théoriques; la capacité d'absorption trop faible des écoles primaires et secondaires; le manque de personnel enseignant qualifié tant pour la scolarité générale que pour les branches de formation technique; les disparités régionales marquées dans l'équipement en matériel et en ressources humaines des écoles, particulièrement lors de la comparaison de la partie Nord du pays avec sa partie Sud; le taux d'échec important aux examens dans toutes les branches scolaires» (Eurostat 1992).
Endnote 33:
Ainsi, d'après Inack Inack [1983], la situation en 1980-81 était la suivante: i) enseignement supérieur: 1.827 diplômés, 937 emplois trouvés; ii) secondaire: 7.435 diplômés, 2.758 emplois trouvés; iii) primaire: 44.372 diplômés, 3.063 emplois trouvés.
Endnote 34:
En réaction aux coûts élevés des prestations médicales et des médicaments dans les formations sanitaires et les officines, la pratique de la vente des produits pharmaceutiques dans le secteur informel s'est développée. Cette forme populaire de distribution des médicaments est un phénomène médical d'actualité au Cameroun. Les résultats d'une recherche anthropologique en cours Socpa [1995] sur la consommation des pharmacies de rue à Douala montrent que 92 pour cent des acheteurs-consommateurs de médicaments distribués dans l'informel appartiennent aux couches pauvres et en cours de paupérisation.
Endnote 35:
Toutes ces situations étant plus alarmantes en campagne qu'en ville.
Endnote 36:
Le PNB par tête diminua de 19 pour cent entre 1987 et 1989.
Endnote 37:
Recensement général de la population et de l'habitat (RGPH) du Cameroun 1987 et estimation du ministère chargé du Plan de stabilisation; 85 pour cent des sans emploi sont des sortants du système éducatif.
Endnote 38:
D'après le rapport d'analyse de la Direction nationale du 2
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Recensement général de la population et de l'habitat (RGPH) en 1987, plus de 20 000 emplois ont été supprimés dans la seule ville de Douala.
Endnote 39:
Le chômage est de 3,8 pour cent dans les zones rurales.
Endnote 40:
Mais, depuis la dévaluation du franc , le niveau de ces prix a doublé, ce qui rend de nouveau certaines filières très compétitives. En particulier, la dévaluation a contribué à rehausser le revenu des paysans.
Endnote 41:
La mortalité infantile est de 65 pour 1000 naissances vivantes, et la mortalité pour les moins de 5 ans est de 126 pour 1000 naissances vivantes.
Endnote 42:
Le retard statural a diminué dans toutes les provinces, mais beaucoup moins dans celles de l'Adamaoua, du Nord, et de l'Extrême-Nord et de l'Est. L'insuffisance pondérale s'est accrue dans la région de l'Adamaoua, du Nord, de l'Extrême Nord et de l'Est, mais a chuté dans toutes les autres provinces. L'émaciation a quadruplé dans la région de l'Adamaoua, du Nord et de l'Extrême Nord pendant la période 1978-1991.
Endnote 43:
Ces deux dernières provinces ont également le plus faible taux de fréquentation scolaire: quels que soient le sexe et le groupe d'âge, moins de la moitié des enfants de 6 à 14 ans allaient à l'école en 1987 contre 90 pour cent dans les provinces de la Côte, du Sud, de l'Ouest et du Centre. Les taux de fréquentation scolaire dans les autres provinces vont de 50 pour cent à 70 pour cent.
Endnote 44:
Les thèses du développement des pays du Tiers Monde par l'éducation sont aujourd'hui remises en cause. Ela [1971].
Endnote 45:
Ela [1971] souligne que «La croyance que l'école vous juge et vous classe correctement tend à se perdre à partir du moment où, plus on est monté haut dans l'échelle scolaire, plus on a de difficultés à prendre un travail non seulement dans l'industrie mais dans la campagne».
Endnote 46:
Dans la plupart des communautés africaines, il est admis qu'il existe un lien ontologique entre la terre et l'individu. Voir sur ce point Melone [1972] et Meillassoux [1980].
Endnote 47:
Sur l'idéologie de l'expropriation des paysans de leurs terres voir Présence Africaine [1952].
Endnote 48:
Culte du tombeau des ancêtres chez les Boulou et les Bassa, notamment. D'après Ndjock Balock, «le seul mode d'accès à la propriété foncière pour un allogène dans le Dja et Lobo est l'octroi de la terre par un autochtone. Il s'agit généralement ici d'un allogène définitivement adopté, c'est-à-dire définitivement installé dans le village et ayant fondé une famille avec une fille de ce village. La terre lui est alors cédée par sa belle famille comme part d'héritage qui revient à sa femme. L'accès à la terre par l'achat d'une parcelle est interdit ou pour le moins rare.» Ndjock Balock [1994].
Endnote 49:
Mais les associations religieuses ou scientifiques peuvent ne pas avoir de tontine.
Endnote 50:
Maladie, décès d'un proche, promotion sociale élections, nominations à un poste naissances ou célébrations diverses.
Endnote 51:
Achat de couverture pour se protéger contre le froid, notamment par de jeunes mariés ou des femmes venant d'accoucher.
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