| Les politiques de lutte contre l'exclusion sociale en Tunisie |
| CHAPITRE III: Les dimensions de l'exclusion sociale |

1. Les dimensions quantitatives de l'exclusion sociale
A. Pauvreté et exclusion
Le concept de pauvreté étant relativement complexe, il importe au préalable de présenter la définition adoptée en Tunisie. En se basant sur les données de l'Institut national de la Statistique (INS), et compte tenu de l'évolution de l'indice des prix à la consommation familiale, les seuils et l'incidence de la pauvreté sont affichés au tableau 2.
Le seuil de pauvreté ainsi calculé n'a qu'une valeur relative propre à la Tunisie. De même, l'appréciation de l'évolution dans le temps n'a de signification que dans la mesure où elle est liée aux choix des mêmes indicateurs. Par ailleurs, la méthode utilisée comporte certaines limites: i) absence de relation entre le besoin énergétique celui-ci est considéré comme invariable et égal à 2200 calories par personne et par jour et l'intensité de l'activité développée qui peut nécessiter, dans certains secteurs d'emploi, plus de 3500 calories; ii) composition plus ou moins équilibrée de la ration alimentaire retenue; iii) choix du 20
e
percentile pour déterminer la part des dépenses non alimentaires dans le budget de consommation du ménage.
Toutefois, au-delà des limites que présente le choix de ces indicateurs, l'adoption d'une même et unique méthode permet une cohérence analytique. Il convient d'ailleurs de l'apprécier par rapport aux autres approches. Parmi celles ci, la méthode de seuil de pauvreté appliquée par l'Institut national de Nutrition (INNTA) diffère de la précédente par la structure qualitative du besoin énergétique minimal, mais retient le même seuil quantitatif de 2200 calories par personne et par jour. Le calcul de seuil de pauvreté selon l'Innta permet de spécifier une ligne de pauvreté globale milieux urbain et rural qui est passée de 208 dinars en 1980 à 326 dinars en 1985, pour atteindre 456 dinars en 1990, contre, respectivement, 80, 121 et 170 dinars selon la méthode BIRD-INS.
Une autre méthode, adoptée par le Bureau international du travail, retient le même besoin énergétique individuel minimum 2200 calories/jour , mais opte pour une structure de la ration alimentaire plus équilibrée, et considère une autre répartition des dépenses 30eme percentile susceptible d'être plus appropriée pour la Tunisie. D'après cette approche, le seuil de pauvreté a évolué de 197 dinars en 1985 à 276 dinars en 1990.
La comparaison entre les résultats dégagés par chacune de ces trois méthodes permet de situer l'évolution du seuil de pauvreté absolue, ainsi que la proportion de la population vivant en deçà de ce seuil (tableau 3). En fait, quelle que soit la méthode utilisée, on observe une diminution de l'incidence de la pauvreté en Tunisie. Cette tendance reflète probablement l'effort important fourni en matière de lutte contre ce phénomène dans le pays. Cependant, on observe que les progrès réalisés varient fortement selon l'approche utilisée. L'optique de la Banque internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD) et de l'Institut national de la Statistique (INS), démontre que l'incidence de la pauvreté a été divisée par cinq au cours des trente dernières années, alors que le calcul de l'Institut national de la Nutrition (INNTA) met en évidence une réduction de la pauvreté absolue deux fois moins importante que la précédente. Quoiqu'il en soit, il importe d'examiner si cette dynamique de régression de l'incidence de la pauvreté ne laisse pas des noyaux durs de pauvres, qui vivent en marge de la société et se trouvent menacés par l'exclusion.
Tableau 2. Evaluation des seuils et de l'incidence de la pauvreté absolue en Tunisie de 1967 à 1993 prix courants, méthode BIRD/INS | Année/Paramètre |
1967 |
1975 |
1980 |
1985 |
1990 |
1993
1
|
| Milieu urbain (dinars) |
63 |
87 |
120 |
190 |
278 |
317 |
| Milieu rural (dinars) |
31 |
43 |
60 |
95 |
135 |
160 |
| Incidence de la pauvreté (%) |
33 |
22,2 |
12,9 |
7,7 |
6,7 |
5,1 |
| Source: A partir des enquêtes de l'Institut national de la Statistique (INS); * = «Estimation provisoire pour 1993». |
Tableau 3. Seuils de pauvreté absolus et incidence de la pauvreté selon différentes approches 1966-90 | Année |
BIRD-INS
Seuil (dinars) |
Incidence (%) |
BIT
Seuil (dinars) |
Incidence (%) |
INNTA
Seuil (dinars) |
| 1966 |
55 |
31,7 |
48 |
41 |
95 |
| 1980 |
102 |
12,9 |
120 |
29,8 |
209 |
| 1985 |
161 |
7,7 |
197 |
22,7 |
329 |
| 1990 |
225 |
6,7 |
276 |
16 |
458 |
| Source: Rapport BIT sur la stratégie de lutte contre la pauvreté en Tunisie. Ministère des Affaires sociales 1992 |
A cet égard, les résultats des enquêtes menées en 1985 et 1990 par l'INS et actualisées en 1993 permettent d'estimer le noyau dur des pauvres à 148.905 familles, dont 46.647 vivent en milieu urbain et 102.258 en milieu rural. Au niveau global, on relève un recul du nombre de pauvres en 1993 par rapport à 1990. Par arpport à la population totale, la pauvreté est passée entre ces deux dates de 6,7 pour cent à 5,1 pour cent (tableau 4).
Ainsi, on constate un certain équilibre au niveau de la dynamique de la régression de la pauvreté qui a touché tout le territoire tunisien. Seule la région du Sud-Est a enregistré une légère augmentation de 0,8 points, alors que les autres régions ont connu une perte de 1,3 (Tunis) à 3,6 (Sud-Ouest) points. De même, cette situation confirme une nette différence entre les régions de l'Est ou du littoral, où la densité des familles pauvres est plus faible, et les régions de l'Ouest ou de l'intérieur, qui enregistrent un taux de pauvreté dépassant nettement la moyenne nationale de 2,8 à 4,4 points.
Dans ce contexte, on observe une relation étroite entre la dynamique géographique du chômage et celle de la pauvreté, comme l'illustre le tableau 5. Premièrement, on constate une forte corrélation entre le chômage et la pauvreté. En effet, la pauvreté est plus ressentie dans les régions qui souffrent d'un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale. Ainsi, le Sud-Ouest, pour lequel le taux de chômage est de 21,8 pour cent alors que le taux global national n'est que de 15,3 pour cent connaît aussi le taux de pauvreté le plus élevé 13,1 pour cent en 1990 et 9,5 pour cent en 1993. Deuxièmement, seul le district de Tunis connaît un taux de chômage élevé supérieur à la moyenne 16,7 pour cent --, alors que le taux de pauvreté est le plus bas du pays 4,2 pour cent seulement; dans ce cas, l'importance des activités informelles contribue à l'amortissement des effets d'appauvrissement induits par le chômage. Troisièmement, entre 1990 et 1993, la régression de la pauvreté a été plus ou moins uniforme dans presque toutes les régions; en effet, au cours de cette période, la plus faible incidence de la pauvreté a
Tableau 4. Evolution de l'incidence de la pauvreté entre 1990 et 1993 selon les régions économiques nombre de pauvres par rapport à la population totale | Indicateurs |
Incidence de la pauvreté, 1990 (%) |
Incidence de la pauvreté 1993 (%) |
| District de Tunis |
4,2 |
2,9 |
| Nord-Est |
4,5 |
3,9 |
| Nord-Ouest |
10,2 |
7,9 |
| Centre-Ouest |
10,3 |
7,9 |
| Centre-Est |
4,4 |
2,9 |
| Sud-Ouest |
13,1 |
9,5 |
| Sud-Est |
5,0 |
5,8 |
| Moyenne nationale |
6,7 |
5,1 |
| Source: Institut national de la Statistique. |
Tableau 5. Comparaison du taux de chômage et de pauvreté selon les régions économiques (%) | Indicateurs |
Taux de chômage
(Enquête INS 1989 |
Taux de pauvreté
1990 (INS) |
Taux de pauvreté
(INS) actualisés 1993 |
| District de Tunis |
16,7 |
4,2 |
2,9 |
| Nord-Est |
14,3 |
4,5 |
3,9 |
| Nord-Ouest |
18,7 |
10,2 |
7,9 |
| Centre-Ouest |
16,2 |
10,3 |
7,9 |
| Centre-Est |
11,2 |
4,4 |
2,9 |
| Sud-Ouest |
21,8 |
13,1 |
9,5 |
| Sud-Est |
11,8 |
5,0 |
5,8 |
| Moyenne nationale |
15,3 |
6,7 |
5,1 |
| Source: Institut national de la Statistique. |
prévalu à Tunis 2,9 pour cent en 1993 , tandis que l'incidence la plus élevée était constatée au Sud-Ouest. De même, si le chômage s'avère un facteur de pauvreté et d'exclusion, l'appartenance d'un certain nombre de familles à des zones d'ombre démunies d'infrastructures et d'équipements est également source d'exclusion.
Ainsi, le déséquilibre en matière de développement économique et social, constaté entre les régions de l'intérieur et celles de littoral, d'une part, et entre les villes et leurs périphéries, d'autre part, est porteur d'exclusion géographique et économique, c'est-à-dire de pauvreté et de marginalisation des familles. En Tunisie, le nombre de zones d'ombre est aujourd'hui déterminé, malgré le caractère multidimensionnel du concept; de même, le nombre de familles pauvres dites nécessiteuses dans le pays est recensé. A cet égard, le nombre de ces dernières est estimé à 148.905, alors que le nombre des zones d'ombre est évalué à 1.085. La décomposition des familles nécessiteuses en sous-groupes permet non seulement de saisir le degré de vulnérabilité de ces familles, mais aussi de discerner les groupes formant le noyau dur de la pauvreté. En définitive, on peut évaluer le nombre des familles nécessiteuses vivant en dessous du seuil de pauvreté à 117.110; en outre, la grande partie de celles-ci sont localisées dans des zones d'ombre marginalisées économiquement et socialement.
B. Chômage et exclusion
Entre 1984 et 1989, le taux de chômage est passé de 13,6 à 15,3 pour cent
(Endnote 26)
. Cette détérioration de la situation du marché du travail a eu lieu malgré une croissance économique de 2,9 pour cent entre 1982 et 1986 et de 4,2 pour cent entre 1987 et 1991
(Endnote 27)
. Les jeunes, âgés de moins de 30 ans, représentent 69,9 pour cent de la population au chômage. Par ailleurs, 68 pour cent des hommes et 74,4 pour cent des femmes sont des jeunes chômeurs, alors que la population féminine au chômage représente 28,7 pour cent de l'ensemble des chômeurs. En réalité, il importe d'examiner la situation de deux groupes de chômeurs. En premier lieu, les jeunes à la recherche d'un premier emploi. En Tunisie, les jeunes à la recherche de leur premier emploi constituent 42,6 pour cent des chômeurs recensés en 1989 et sont répartis comme suit: i) 57,7 pour cent sans instruction ou n'ayant pas dépassé le niveau primaire, dont 43,6 pour cent de sexe féminin; cette population souffre en général d'absence totale de formation professionnelle pour l'exercice d'un métier ce qui explique son exclusion du système productif, après avoir été exclu du système éducatif; ii) 40,3 pour cent des jeunes ayant le niveau du secondaire, dont 32,3 pour cent sont de sexe féminin; ces jeunes éprouvent des difficultés pour accéder au milieu professionnel, d'une part, à cause du nombre limité d'opportunités d'emploi par rapport à leur nombre, d'autre part, du fait qu'ils sont préparés à la vie générale plutôt qu'à la vie professionnelle; iii) 2 pour cent des jeunes ont un niveau d'enseignement supérieur, dont 37 pour cent de sexe féminin; ce chômage, plus ressenti au niveau social, constitue également un problème économique car l'Etat n'arrive pas à rentabiliser les investissements énormes consentis pour faire parvenir ces jeunes à ce niveau d'instruction.
En second lieu, les chômeurs de longue durée. Les chômeurs de longue durée ne constituent pas en réalité une catégorie identifiée à partir des caractéristiques propres aux demandeurs d'emploi, puisque l'on y retrouve aussi bien les jeunes que les expérimentés des deux sexes. Il s'agit plutôt d'une catégorie où sont regroupés les chômeurs en référence à la durée de chômage. L'intérêt de cette approche est d'identifier de manière directe et ciblée les groupes de demandeurs d'emploi qui rencontrent le plus de difficultés en matière d'accès à l'emploi. Ces groupes sont les plus menacés par la marginalisation et l'exclusion de la vie active. Ils forment les groupes qui nous concernent le plus dans notre étude, puisque le premier critère qui mène du chômage à l'exclusion est la durée de la situation de chômage. Par ailleurs, au-delà des conséquences financières du chômage sur la situation économique de l'individu et de sa famille, le manque de revenu dont souffre le chômeur est amplifié par l'absence de participation à la vie active et par la durée d'inactivité. Ce phénomène induit un sentiment de marginalisation, de renfermement sur soi, manque total de confiance dans tout système d'insertion économique ou sociale et d'exclusion effective.
Globalement, les chômeurs de cette catégorie présentent certaines caractéristiques communes dans presque toutes les sociétés, notamment dans les pays en voie de développement. Les principales peuvent se résumer comme suit. Premièrement, un faible niveau d'éducation et de formation professionnelle. Les difficultés d'accès à l'emploi s'amplifient pour les handicapés, les jeunes et les femmes présentant des capacités professionnelles de base limitées. Cette situation est souvent imputable aux exigences du marché de travail, aux limites objectives des mesures et des programmes de régulation du marché de l'emploi et aux coûts sociaux des actions de perfectionnement, de requalification, de reconversion ou de réadaptation professionnelles difficiles à supporter. En effet, la mise en place de programmes de régulation de l'emploi demande d'énormes investissements qui ne sont pas souvent disponibles et qui favorisent, en particulier dans les pays en développement, un surendettement. Certes, il existe un peu partout des programmes ayant une portée sociale qui s'adressent aux chômeurs, sans tenir compte de leur capacité potentielle de travail et à l'instar des systèmes d'indemnisation du chômage ou encore des programmes de chantiers, dont l'objectif est d'assurer une source de revenus. Toutefois, ces dispositifs n'arrivent pas à provoquer une dynamique d'emploi, même si les chantiers présentent l'avantage de rémunérer l'activité. Ce type d'intervention n'est pas générateur d'emplois durables et ne parvient pas à développer un processus d'insertion ni à privilégier la rétribution de l'effort économiquement rentable.
Deuxièmement, parmi les chômeurs de longue durée, on retrouve également certaines catégories de primo-demandeurs d'emploi ayant des qualifications professionnelles attestées par des diplômes de différents niveaux y compris ceux du supérieur --, mais dont l'insertion sur le marché du travail se trouve bloquée par le dysfonctionnement de ce dernier, en particulier par la discordance entre les besoins de l'appareil de production local, régional ou même national et les capacités des ressources humaines disponibles. Cette situation est générée par le choix d'un système d'éducation et de formation basé sur la spécialisation, qui ne tient pas compte de la nécessité d'une adaptation permanente aux réalités des marchés du travail et à leurs évolutions. C'est ainsi que dans un marché où les besoins du secteur des industries extractives sont en régression, il est prévisible que des géologues ou des ingénieurs des mines trouvent des difficultés d'accéder à un l'emploi. Cette réalité prévaut également dans les autres secteurs. Il est évident que le sentiment d'exclusion pour cette catégorie de population est plus aigu et que la mise en uvre de programmes de réadaptation et de reconversion devient nécessaire.
Troisièmement, les pertes d'emploi dues aux restructurations industrielles et économiques des sociétés peuvent être également génératrices d'un chômage de longue durée. Les problèmes posés par la réadaptation et la reconversion des ressources humaines, sont, dans ce cas, non seulement liés aux mécanismes de réinsertion sur le marché du travail, mais également inhérents aux attitudes personnelles des populations concernées, pour lesquelles une nette tendance à la résistance au changement a été observée dans plusieurs études. A ce niveau, le problème a un aspect social, mais concerne aussi les mentalités et la culture. Plusieurs sociétés confondent la stabilité du poste de travail avec la stabilité de l'emploi et ne conçoivent pas l'un sans l'autre. Parmi les populations les plus vulnérables à ce type de chômage on retrouve surtout les femmes ayant une faible qualification professionnelle, provenant notamment des secteurs à forte densité de main-d'uvre, tels que le textile ou les industries manufacturières.
Quatrièmement, les femmes touchées par le chômage de longue durée finissent par abandonner toute recherche de réinsertion parce qu'elles sont souvent exposées à d'autres contraintes, telles que les problèmes du ménage et de l'éducation des enfants. De ce fait, elles ne peuvent que difficilement concilier ces obligations avec l'effort nécessaire pour l'appropriation d'un nouveau métier ou un perfectionnement professionnel, même si l'occasion leur en est offerte. Cette situation provoque une réduction du revenu familial déjà insuffisant, ce qui induit une forme d'exclusion qui ne touche pas uniquement la femme au chômage, mais également son entourage, notamment ses enfants surtout lorsqu'il s'agit de femmes chefs de famille.
Devant cette situation diversifiée de chômage qui pourrait mener à l'exclusion, l'approche tunisienne se caractérise par une capacité d'appréhender ce problème selon une démarche pragmatique. En effet, une répartition des chômeurs en groupes présentant les mêmes profils en fonction de leur environnement local, régional et national permet de déterminer des axes de traitement cohérents et ciblés. Cependant, bien que cette approche soit en mesure de mieux connaître la structure de chômage et de maîtriser son évolution, elle demeure insuffisante pour évaluer l'impact du chômage en termes d'exclusion sur les différents groupes de chômeurs. Il en est ainsi parce que le sentiment d'exclusion ne se dégage qu'à partir du vécu du chômeur et ce, indépendamment du lien entre l'activité et le revenu, puisque le chômage ne signifie pas systématiquement l'absence de revenu. C'est ce constat qui permet d'apprécier à sa juste valeur la pertinence de l'enquête menée sur le vécu du chômage en Tunisie, et de définir, à partir des expériences personnelles de certains groupes de chômeurs, leur perception de l'exclusion.
2. Les dimensions qualitatives de l'exclusion sociale
Bien que les indicateurs quantitatifs permettent d'apporter des éclairages significatifs sur la relation entre le chômage et l'exclusion, une approche qualitative est susceptible de mieux spécifier ce phénomène. Tel est l'objet de l'investigation empirique précédemment indiquée. Sur le plan méthodologique, cette enquête a comporté plusieurs volets permettant d'approfondir l'analyse de l'exclusion à partir de la perception de ce phénomène par trois groupes directement concernés: les chômeurs, les femmes et les opérateurs sociaux.
Les indicateurs choisis pour déterminer la perception de l'exclusion auprès de ces trois groupes ont été sélectionnés en fonction de la spécificité de ces derniers. Tout d'abord, pour les chômeurs, les indicateurs sélectionnés ont été orientés vers la détection des mécanismes existant entre, d'une part, le chômage et, d'autre part, un ensemble d'indicateurs niveau scolaire, qualification professionnelle, causes du chômage indiquées par les chômeurs, vécu du chômage en fonction de la durée, problèmes sociaux, ennuis nés de la situation de chômage, conditions de vie du chômeur et recherche de l'emploi. Ensuite, la partie de l'enquête consacrée aux femmes a été orientée vers deux populations distinctes les femmes au foyer et les femmes qui travaillent de manière à appréhender la perception de l'exclusion par les unes et les autres. Enfin, à partir des politiques mises en uvre, la perception de l'exclusion par les opérateurs a été observée dans la mesure où ils fournissent des informations sur le vécu des populations et de leurs champs d'intervention respectifs. La richesse de leur expérience en matière de diagnostic et de traitement donne un éclairage particulier de nature à améliorer la perception de l'exclusion en Tunisie.
A. Chômeurs et perception de l'exclusion
(Endnote 28)
La persistance de certains aspects socio-économiques caractérisant les demandeurs d'emploi fait apparaître une nouvelle typologie de chômeurs en fonction du type d'expérience vécue du chômage. La vulnérabilité au chômage se diversifie selon le milieu de résidence, le sexe, les relations familiales, les charges, les sources de revenu, le niveau d'instruction, la qualification, les droits aux services de soutien, la durée du chômage, l'âge, etc. Ces variables ont une influence certaine sur le comportement du chômeur et sur la spécificité de l'itinéraire vécu. Si ce dernier, spécifique à chaque type de chômeurs, n'aboutit pas à une insertion professionnelle, il risque de creuser davantage les distances séparant la réalité du monde du travail de la situation de chômage. Le travail devient, pour une partie de chômeurs, une sorte de fait imaginaire le désintéressant progressivement de la réalité
(Endnote 29)
. Cette barrière imaginaire renforce sans doute
Tableau 6. Niveau d'instruction des demandeurs d'emploi selon les régions | Niveau |
Analphabète |
Primaire |
Secondaire |
Supérieur |
Total |
| Tunis |
22,0 |
31,7 |
46,3 |
|
100,0 |
| Kasserine |
56,0 |
24,0 |
16,0 |
4,0 |
100,0 |
| Ensemble |
34,0 |
28,8 |
34,9 |
1,5 |
100,0 |
| Source: Enquête par échantillon réalisée dans le cadre de l'étude (66 personnes). |
l'exclusion et consolide l'impuissance des chômeurs pour accéder à une activité professionnelle.
Dans un contexte de restructuration du système économique, l'exclusion pourrait s'amplifier tout en touchant d'autres couches jusque-là épargnées des méfaits du chômage. En effet, Le programme d'ajustement structurel est accompagné d'un redéploiement des ressources humaines. Ce redéploiement a surtout concerné les entreprises exportatrices appelées à jouer un rôle déterminant en matière de compétitivité, ce qui implique un personnel performant et productif. Compte tenu de l'importance de l'emploi féminin dans ce secteur, les nouvelles réformes économiques ont entraîné une suppression d'un nombre de postes de travail en majorité occupés par des femmes, et l'émergence de besoins en qualifications nouvelles difficiles à satisfaire par les profils disponibles sur le marché
(Endnote 30)
.
L'enquête réalisée sur un échantillon de 66 personnes à la recherche d'un emploi, résidant dans les gouvernorats de Tunis 41 personnes et de Kasserine 25 personnes , a consisté, pour l'essentiel, à appréhender le mieux possible le vécu de chaque individu. A cet égard, la prise en compte de plusieurs paramètres niveau scolaire; qualification professionnelle; durée de chômage; situation et charges familiales; situation psychologique; pauvreté permet d'identifier plusieurs caractéristiques qui induisent l'exclusion
(Endnote 31)
.
En premier lieu, pour beaucoup de chômeurs, le processus d'exclusion de l'activité professionnelle a pour origine l'échec scolaire. Ce dernier entraîne un comportement plus au moins négatif par rapport à l'environnement du travail. L'image défavorable qui émerge dès le début de l'entrée sur le marché du travail, dévalorise leurs capacités d'intégration professionnelle et favorise leur exclusion de la participation active. Le niveau scolaire est un facteur déterminant non seulement pour faciliter l'accès au travail, mais aussi pour pouvoir se maintenir à un poste d'emploi. En effet, la restructuration continue de l'appareil économique et le renouvellement successif des modes de production, exigent une certaine capacité intellectuelle théorique pour pouvoir assimiler et appliquer les nouvelles procédures de travail. D'ailleurs, l'importance du niveau scolaire de base dans le développement de la capacité de production des travailleurs est confirmée par les études du PNUD, indiquant que la productivité est étroitement liée au niveau de base, même dans les travaux qui n'exigent pas de spécialité ou qualifications particulières.
Au niveau du pays, on observe que 70 pour cent des chômeurs sont analphabètes ou ont le niveau du primaire, alors que 28 et 2 pour cent ont, respectivement, le niveau secondaire et le niveau supérieur. A cet égard, l'investigation empirique relative à la présente étude indique une grande disparité structurelle entre les populations au chômage à Tunis et à Kasserine (tableau 6). Dans le premier cas, la proportion de chômeurs analphabètes n'est que de 22 pour cent, alors qu'elle s'élève à 56 pour cent dans le second cas. De même, dans la capitale tunisienne, la proportion des demandeurs d'emploi ayant le secondaire et plus est de 46,3 pour cent, mais seulement de 20 pour cent à Kasserine. Cette situation confirme le contraste entre les régions du littoral et celles de l'intérieur du pays.
En deuxième lieu, la qualification professionnelle. Les procédés de production, l'organisation du travail et les relations entre l'homme et le poste de travail évoluent de façon très rapide. L'introduction de nouvelles méthodes de production nécessite la modification de la qualité du travail exigée par le système de production. Les difficultés d'insertion des chômeurs proviennent en partie du manque de qualifications et de la faible capacité d'adaptation professionnelle pour un bon nombre de jeunes, premiers demandeurs d'emploi. De ce fait, l'inadéquation entre les productions du système éducatif et de formation, d'une part, et les profils exigés par le système productif, d'autre part, constitue le facteur principal de déséquilibre qualitatif entre l'offre et la demande d'emplois. De ce fait, la possession d'une qualification professionnelle apparaît comme un élément essentiel pour faciliter l'intégration sociale des chômeurs. Néanmoins, il est important de signaler que les mutations du système productif sont au coeur des déséquilibres du marché de l'emploi, bien que les situations soient assez contrastées. Ainsi, à Tunis, la qualification à elle seule ne permet pas souvent un accès facile à un d'emploi; par contre, dans d'autres régions, comme à Kasserine, l'absence de qualification est considérée comme étant un handicap principal devant l'insertion au sein de l'appareil de production. De ce fait, l'absence de qualification combinée avec la durée du chômage et le niveau d'adaptation dans la vie active peut mener à l'exclusion et à la marginalisation.
Dans ce contexte, les données de l'enquête qualitative relatives à la qualification des chômeurs indiquent que plus de la moitié de ces derniers 53,8 pour cent ne disposent d'aucune qualification professionnelle. Cette proportion représente non seulement un handicap majeur en soi, mais est aussi un facteur contraignant en termes de politiques en direction du marché du travail. L'absence de qualification est un obstacle fortement ressenti parmi les primo demandeurs d'emploi. La proportion de ces derniers sans qualifications est évaluée à 66,7 pour cent, alors qu'elle oscille autour de 50 pour cent pour les chômeurs ayant déjà travaillé. Ainsi, il apparaît que l'insertion dans la vie active des jeunes à la recherche d'un premier emploi ne peut se faire sans la possession d'une qualification professionnelle répondant à un besoin exprimé sur le marché du travail. Il en est de même pour les individus expérimentés, ce qui pose maints problèmes d'adaptation professionnelle et de reconversion
(Endnote 32)
.
En troisième lieu, l'enquête sur l'emploi de 1989 estime qu'environ les deux tiers des chômeurs recensés sont à la recherche d'un emploi depuis plus d'un an, et que 49,4 pour cent le sont depuis plus de deux ans. A cet égard, les femmes sont plus frappées que les hommes par ce chômage de longue durée; 64,2 pour cent d'entre elles sont au chômage depuis plus de deux ans, contre 44 pour cent pour les hommes. En outre, le chômage de longue durée frappe en grande partie les demandeurs d'un premier emploi qui représentent 42 pour cent de la population au chômage 36,5 pour cent des hommes et 58,4 pour cent des femmes.
Tableau 7. Répartition des chômeurs selon le nombre d'enfants et le lieu de résidence (%) | Enfants |
1-2 enfants |
3-4 enfants |
5 enfants et + |
Total |
| Tunis |
21,9 |
15,6 |
3,1 |
40,6 |
| Kasserine |
9,4 |
12,5 |
37,5 |
59,4 |
| Ensemble |
31,3 |
28,1 |
40,6 |
100,0 |
| Source: Enquête par échantillon réalisée dans le cadre de l'étude. |
Cette spécificité du chômage de longue durée est confirmée par l'enquête qualitative sur le vécu des chômeurs. En effet, d'après cette enquête, la durée du chômage apparaît plus ou moins importante selon le sexe, le milieu, le niveau scolaire, la situation matrimoniale et la qualification du chômeur. D'une façon générale, les données indiquent que 32,4 pour cent des chômeurs sont à la recherche d'emploi depuis moins d'un an, et que 53,8 pour cent le sont depuis au moins un an. Par ailleurs, 57,1 pour cent des hommes sont au chômage depuis au moins un an, contre 47,8 pour cent des femmes.
En quatrième lieu, on observe que, malgré leur situation, certains chômeurs supportent la charge de plusieurs membres de leurs familles en plus de leurs enfants. Cette situation crée une interrelation entre revenu et charges familiales dans le vécu du chômeur et met en évidence, en termes de lutte contre l'exclusion, l'importance de la maîtrise de la croissance démographique pour les populations vulnérables.
La proportion des chômeurs ayant au moins un enfant est légèrement supérieure à 50 pour cent. Parmi ceux-ci, 40,6 pour cent ont plus de 5 enfants, 28,9 pour cent 3 à 4 enfants et 31,3 pour cent 1 à 2 enfants. En outre, l'examen des différentes situations des chômeurs, compte tenu du nombre d'enfants, dégage des disparités importantes en fonction du lieu de résidence, de la durée du chômage et du niveau scolaire. Ainsi, les chômeurs à Kasserine ont, en moyenne, plus d'enfants qu'à Tunis; 70 pour cent des chômeurs qui ont 1 à 2 enfants se trouvent à Tunis, alors que 92,3 pour cent de ceux qui ont 5 enfants et plus résident à Kasserine tableau 7. Il est probable que le vécu des chômeurs chefs de famille nombreuse soit plus difficile et favorise la pauvreté et l'exclusion. Il faut noter également, qu'en moyenne, les chômeurs analphabètes ont plus d'enfants que les autres
(Endnote 33)
.
Mais, comme cela a été précédemment indiqué, certains chômeurs sont dans l'obligation de supporter la charge de leurs frères. Ainsi, l'enquête montre que, quelle que soit leur situation familiale célibataire, marié ou divorcé --, 32,3 pour cent de l'ensemble des chômeurs ont au moins un frère à charge; de plus, parmi ces derniers, 66,7 pour cent sont à la recherche d'un emploi depuis plus d'une année
(Endnote 34)
. La proportion des chômeurs qui ont au moins un frère à leur charge atteint 58,6 pour cent en milieu rural contre 13,5 pour cent en milieu urbain. Enfin, les chômeurs ayant des soeurs à leur charge représentent 7,7 pour cent de l'ensemble des demandeurs enquêtés. Ils sont en majorité résidants en milieu rural et ont une durée de chômage supérieure à un an.
Ces quelques informations mettent en évidence l'ampleur de la solidarité familiale dans le milieu rural par rapport au milieu urbain. En milieu rural, cette solidarité permet d'atténuer les mécanismes menant à l'exclusion et pourrait aussi signifier que le chômage n'est pas nécessairement synonyme d'absence de revenu. En effet, la coexistence du chômage et d'une solidarité familiale incite à penser que certains chômeurs sont en mesure de dériver certains revenus.
En cinquième lieu, la persistance du chômage induit des problèmes psychologiques qui viennent souvent alourdir le poids des difficultés matérielles auxquelles se heurtent les chômeurs. En effet, les données recueillies lors de cette enquête indiquent que les conditions du chômage amplifient parfois certains traumatisme d'ordre relationnel et affectif, générateurs d'exclusion et de marginalisation. A ce sujet, on observe que les primo demandeurs et les chômeurs de longue durée un an et plus ont plus d'ennuis que les autres groupes de chômeurs
(Endnote 35)
. De même, il apparaît que les ruraux rencontrent plus de problèmes que les urbains
(Endnote 36)
.
Les problèmes avec la famille concernent 16,9 pour cent des chômeurs, en majorité 54,5 pour cent à la recherche d'un emploi depuis un an et plus, contre 27,3 et 18,2 pour cent, respectivement, des chômeurs depuis un mois et demandeurs d'un premier emploi. Ces problèmes sont d'ailleurs plus fréquents en milieu rural qu'en milieu urbain. En outre, 35,7 pour cent des chômeurs mariés ont des problèmes avec le conjoint. L'intensité de ce phénomène est plus ressentie chez les femmes que chez les hommes respectivement, 60 pour cent et 30,4 pour cent. Contrairement aux ennuis et aux problèmes familiaux, ce phénomène est relativement plus important en milieu urbain qu'en milieu rural. En effet, 36,8 pour cent des chômeurs en milieu urbain déclarent avoir des problèmes avec leur conjoint, contre 33,3 pour cent en milieu rural.
En dernier lieu, le chômage n'est dans aucun cas vécu de façon positive. A long terme, pour la majorité, il est source de déséquilibres, humiliation et même oppression
(Endnote 37)
. Cette perte de confiance se traduit par un affaiblissement progressif des conditions matérielles et morales du pouvoir d'action au sein de la société. De ce fait, la majeure partie des chômeurs opèrent un repli sur leurs parents et leurs économies pour satisfaire leurs besoins vitaux; d'ailleurs, 33,3 pour cent seulement des chômeurs vivent dans des logements qui leur appartiennent, tandis que 62,1 pour cent demeurent chez leurs parents et 4,5 pour cent chez des amis ou des cousins. Le logement parental accueille 86,2 pour cent des chômeurs en milieu rural, contre 43,2 pour cent en milieu urbain
(Endnote 38)
.
Dans ce contexte, pour satisfaire leurs besoins vitaux, en l'absence de revenu individuel ou du ménage, le recours à la solidarité familiale et aux économies personnelles est la solution la plus adoptée par les chômeurs 52,3 pour cent des chômeurs vivent de leurs économies. Cependant, plus la durée du chômage se prolonge plus la proportion des chômeurs vivant de leurs économies diminue
(Endnote 39)
. De plus, il est à remarquer que les parents ne sont pas toujours prêts à soutenir leurs enfants, les premiers pouvant aussi être frappés par le chômage. En effet, 32,2 pour cent des chômeurs ont des parents au chômage. Ce phénomène touche plus les primo demandeurs constitués en majorité de jeunes 44,4 pour cent contre 33 pour cent des chômeurs de moins d'une année. Naturellement, maints chômeurs 56,9 pour cent souffrent des conditions de vie auxquelles ils sont contraints, notamment ceux qui s'insèrent pour la première fois dans le marché du travail. Mais, ce sentiment, davantage ressenti en milieu rural 72,4 pour cent qu'en milieu urbain 45,9 pour cent, n'exclut pas la solidarité et suggère une rupture dans la chaîne menant du chômage à l'exclusion.
En définitive, trois éléments semblent émerger de la présente enquête. Tout d'abord, l'exclusion est étroitement liée au chômeur à partir de son vécu. En effet, c'est plus la manière de vivre le chômage qui mène à l'exclusion, que le niveau de vie du chômeur, qui lui reste lié aux sources de revenu plutôt qu'à l'activité. Il n'en demeure pas moins que lorsque le travail constitue pour l'individu ou la famille la seule source de revenu possible, le phénomène du chômage se trouve alors ultérieurement amplifié par l'indigence et la pauvreté, ce qui peut accélérer le processus de l'exclusion. Ensuite, plus l'accès à l'emploi est difficile, plus l'individu vit mal la période de chômage. Un tel constat permet de mettre en évidence, d'une part, l'impact de la durée de chômage sur le coût économique et social de la réinsertion et, d'autre part, la nécessité de mettre en place des instruments de traitement spécifiques, qui tiennent compte des caractéristiques propres à chaque catégorie. Enfin, l'exclusion est étroitement liée au rapport entre le niveau d'instruction des ressources humaines et l'environnement. C'est ainsi que les personnes d'un niveau secondaire voire même supérieur dans les zones de l'intérieur, à faible tissu économique, se trouvent plus exposées au chômage et à l'exclusion. Ils constituent des migrants potentiels et, par conséquent, la base des politiques de coopération pour la maîtrise du flux migratoire.
B. Les femmes et la perception de l'exclusion
En Tunisie, la femme dispose depuis 1956 d'un statut qui la place pratiquement au même niveau que l'homme dans tous les domaines sociaux. En d'autres termes, l'intérêt porté à la femme ne résulte pas d'une situation particulière de ségrégation à son encontre, mais plutôt d'une volonté d'assurer une meilleure intégration et un développement quant à sa capacité d'action et de participation. A cet égard, deux cas seront considérés.
En premier lieu, la femme au foyer
(Endnote 40)
. Malgré la présence de perceptions à la fois divergentes et complexes, quelques grandes tendances communes émergent: importance accordée au travail en tant que fonction de participation à la vie sociale, éducation et formation, participation directe dans l'allocation des ressources du ménage.
Il importe de souligner que la perception du degré d'exclusion est fonction du poids des responsabilités de la femme au sein du ménage, du nombre d'enfants à charge, de l'importance du soutien dont elle dispose aux niveaux de l'éducation des enfants, des tâches ménagères et de la répartition des rôles au sein de la famille, de la réussite scolaire des enfants ou de la satisfaction des divers besoins des individus et de la famille. En outre, pour les célibataires, l'appréhension du futur doit être prise en compte.
Considérons le thème de la femme au foyer et de la marginalisation. Tout d'abord, l'investigation empirique indique que les femmes sont au foyer pour des raisons économiques 72 pour cent culturelles 72 pour cent et politiques 32 pour cent. A cet égard, un sentiment de frustration apparaît pour 52 pour cent de celles qui regrettent de ne pas travailler ou encore 60 pour cent de celles qui ont quitté prématurément l'école. Dans ce contexte, 88 pour cent des femmes de l'échantillon soulignent l'importance du travail dans l'intégration sociale. De plus, 48 pour cent d'entre elles considèrent que les femmes les plus intégrées socialement sont celles qui contribuent aux manifestations culturelles. Ce constat permet, au-delà de raisons personnelles ou subjectives, de mettre en valeur l'importance que revêt la participation à la vie active pour les femmes. Par conséquent, il importe d'examiner les raisons qui ont poussé ces femmes à rester au foyer, malgré leur sentiment de frustration. Bien que 40 pour cent d'entre elles n'aient pas évoqué de raisons précises, 28 pour cent imputent leur situation de femme au foyer au manque de possibilités d'emploi, alors que près de 40 pour cent restent au foyer pour pouvoir élever leurs enfants ou encore par la volonté du mari 8 pour cent. Dans ces conditions, la disponibilité de structures éducatives pour les jeunes enfants permettrait à la femme de se libérer en partie des charges familiales pour pouvoir participer à la vie active et se sentir moins marginalisée. En outre, on constate une importance du niveau scolaire dans la perception du sentiment d'exclusion. En effet, ce n'est pas par hasard que 40 pour cent des femmes qui n'ont pas pu s'exprimer sur les raisons de leur maintien au foyer ont en même temps un niveau scolaire ne dépassant pas le primaire. Cette situation a probablement des implications futures en termes de participation au marché du travail. Compte tenu de l'accroissement du nombre de femmes scolarisées dans le secondaire et dans le supérieur, il en résultera une augmentation de la demande d'emploi féminine qui est actuellement de 20 pour cent seulement par rapport à l'ensemble des demandes d'emploi. Il est à remarquer que 36 pour cent des femmes enquêtées ont dû abandonner leur scolarité de manière précoce pour des raisons familiales, tandis que 24 pour cent ont subi des échecs scolaires. Cette tendance est loin d'être irréversible puisque, par exemple, le pourcentage des femmes ayant réussi dans le supérieur est plus élevé que celui des hommes. Par ailleurs, l'enquête révèle que le pourcentage des femmes au foyer qui participent aux activités extra familiales demeure très faible 8 pour cent d'entre elles ont des activités culturelles, sociales ou politiques. Par contre, 50 pour cent sont informées sur la vie de leur quartier, de leur ville, du pays ou du monde. En réalité, près de 70 pour cent des femmes se sentent à l'écart de la vie sociale, et 80 pour cent considèrent que le fait de rester au foyer les isole des événements extérieurs.
En second lieu, les préoccupations des femmes ayant une activité sont différentes. Elles sont davantage liées à la possibilité de concilier leur vie professionnelle et les charges familiales, aux problèmes nés de leur absence du foyer et ses répercussions en matière d'éducation des enfants, à l'adéquation entre le revenu de leur travail et le degré de satisfaction des besoins du ménage, à leur situation professionnelle et à la précarité de l'emploi, à l'équilibre des charges entre les conjoints pour les femmes mariées et à l'appréhension de l'avenir pour celles qui sont célibataires
(Endnote 41)
.
Pour la moitié des femmes qui travaillent, l'exclusion n'est pas seulement issue du chômage ou du manque de ressources financières bien que 75 pour cent considèrent que le travail constitue la base fondamentale de l'intégration sociale. Pour être plus intégrées à la société, 33 pour cent seulement des femmes qui travaillent déclarent avoir le temps de participer à d'autres activités non professionnelles. Par ailleurs, deux raisons essentielles semblent motiver leurs choix de travailler. La première est celle de la satisfaction des besoins économiques, qu'ils soient personnels ou familiaux. La seconde est la participation à la vie active qui traduit un besoin de confirmation de soi par le travail. Mais, contrairement aux femmes au foyer, on constate que 95 pour cent des femmes qui travaillent ont un niveau secondaire ou supérieur. En outre, 40 pour cent d'entre elles ont eu une mobilité sur le marché du travail, essentiellement en raison d'une perte d'emploi
(Endnote 42)
. Cette mobilité est motivée par des initiatives prises en vue de la recherche et se concrétisent par des contacts avec les services de l'emploi, des démarches auprès des proches ou des membres de la famille, l'utilisation de la presse écrite, etc. En réalité, plus de la moitié des femmes considèrent qu'elles ont moins de chance d'accès à l'emploi que les hommes, bien qu'une fois employées, 70 pour cent d'entre elles soulignent qu'elles sont mieux estimées sur le plan professionnel que leurs homologues masculins. Soulignons encore que la participation de la femme active à la vie sociale demeure très faible
(Endnote 43)
.
Contrairement à la femme au foyer qui s'informe plus sur son entourage immédiat, la femme qui travaille semble plus intéressée par les événements mondiaux 75 pour cent les informations nationales 70 pour cent les nouvelles de la famille 25 pour cent et néglige presque totalement la vie de son quartier moins de 10 pour cent. Cette attitude contre nature chez la femme tunisienne en général s'explique essentiellement par les impératifs professionnels. Il faut souligner également que la femme se heurte souvent à la volonté de son conjoint qui préfère la voir au foyer. Or, 71 pour cent d'entre elles refusent toute ingérence en la matière, ce qui ne manque pas de provoquer des tensions et accule la femme à plus de responsabilités pour apporter la preuve pratique de sa capacité d'équilibrer la famille et le travail.
Pour surmonter l'exclusion, la femme active propose le travail 62 pour cent ainsi que diverses activités lui permettant de confirmer sa raison d'être et de dépasser la solitude et l'oisiveté 67 pour cent. Pour 25 pour cent des femmes qui travaillent, la lecture constitue également un moyen d'échapper à l'exclusion et de se maintenir informées sur l'environnement. Enfin, il importe de souligner que la totalité des femmes actives ne considèrent pas le revenu comme facteur d'intégration sociale. Pour celles qui appartiennent déjà au monde du travail, le plus important est la participation.
Ainsi, l'attitude de la femme tunisienne à l'égard de l'exclusion met en évidence trois éléments essentiels. Tout d'abord, la participation à la vie sociale et la volonté de rompre avec la solitude et le silence. Qu'elle travaille ou qu'elle demeure au foyer, la femme tunisienne manifeste un profond désir de s'épanouir par une participation plus active dans la société et de s'exprimer en dehors du noyau familial restreint. Elle pense fermement qu'elle possède un potentiel important d'énergie qui ne demande qu'à se développer. Elle traduit cette volonté d'expression et de participation par l'intérêt qu'elle porte à l'éducation la sienne en premier lieu --, au travail, à la lecture, à l'information et à la culture, et ce, indépendamment du revenu qui, bien qu'insuffisant, ne constitue à ses yeux qu'un élément indispensable pour la satisfaction de ses besoins. On constate que la femme tunisienne trouve dans le travail la voie la plus indiquée qui lui permet de s'épanouir et de satisfaire en partie son besoin de participation. En effet, pour assurer l'équilibre entre ses obligations familiales et professionnelles, elle est souvent obligée de sacrifier ses propres ambitions. A cet égard, l'enquête montre que les femmes ont surtout besoin de structures de soutien, telles que les crèches pour les enfants en bas âge, les associations d'aide spécialisées dans le domaine de l'éducation des enfants ou encore pour parfaire leur culture générale et professionnelle. Il convient à ce propos de souligner qu'en Tunisie les initiatives prises dans ce cadre sont fortement encouragées. On citera notamment l'important programme de lutte contre l'analphabétisation, l'émergence de nouvelles associations féminines telles que l'association des femmes chefs d'entreprise ou encore les clubs culturels féminins et les associations de volontariat, qui viennent s'ajouter à celles d'envergure nationale l'Union nationale des femmes de Tunisie ou aux cellules féminines des associations professionnelles.
Ensuite, l'importance de l'éducation dans l'insertion des femmes. La femme tunisienne réussit parfaitement en matière d'éducation. Les données des dernières années confirment qu'elle dépasse son concitoyen, surtout dans l'enseignement supérieur. D'ailleurs, la population qui fréquente les différents cycles de l'enseignement supérieur tend vers un équilibre entre les deux sexes. Toutefois, l'enquête révèle l'importance des ruptures précoces en matière d'éducation, phénomène qui n'est pas sans relation avec le mode de vie des familles participation aux taches ménagères fortement déséquilibrée; charges en grande partie supportées par les enfants de sexe féminin
(Endnote 44)
. Cette réalité est aussi à l'origine du manque de participation de la jeune fille durant la période de sa scolarité dans les associations de jeunes. La loi réformant l'éducation, promulguée en 1989, en instaurant l'école de base et l'éducation obligatoire jusqu'à l'âge de 15 ans, répond parfaitement à la lutte contre ces handicaps. A cet égard, une récente étude, menée par le Centre de recherche, études, documentation et information sur la femme (CREDIF), a confirmé que le chômage des femmes disposant d'un niveau supérieur même si elles restent au foyer de leur propre volonté constitue un mauvais exemple et porte même préjudice au développement de l'éducation de la femme. Certaines femmes et parents prennent comme référence ces exemples de réussite scolaire qui n'ont pas abouti à l'intégration effective dans la vie active et ont tendance à justifier leurs choix de rupture scolaire par leurs craintes d'aboutir aux mêmes résultats. Pour contrecarrer cette attitude négative qui risque de freiner l'élan d'intégration de la femme et de favoriser la marginalisation de certaines d'entre elles, il importe de développer l'information autour des exemples de réussite, de médiatiser d'avantage les organisations féminines et de développer encore plus les programmes de soutien à la femme en matière d'éducation.
Enfin, l'importance des relations professionnelles au niveau de l'intégration sociale. L'enquête a permis de révéler que la femme active arrive à s'exprimer pleinement dans le milieu professionnel. Toutefois, sa participation syndicale demeure en net recul par rapport à celle de l'homme. De plus, il faut souligner la fragilité de la situation de la femme active dans des secteurs en pleine mutation économique et technologique. De ce fait, il est nécessaire de développer des outils spécifiques à l'intention des populations féminines concernées, afin de soutenir leur promotion professionnelle par le perfectionnement continu, la reconversion et le recyclage. Il est impératif de réduire les pertes d'emploi pour les femmes. En effet, une femme qui a perdu son emploi, après s'être sentie valorisée à travers le travail et avoir contribué directement à l'amélioration du niveau de vie de la famille, se considère écartée de la vie active et sociale, et marginalisée. Ce qui donne à cette situation une dimension plus importante, c'est aussi son impact sur les membres de la famille. De par sa position de mère, de fille ou de soeur, la femme risque de provoquer un effet de mimétisme chez ses proches, ces derniers finissant non seulement par s'allier à la cause de leur parente, mais également par se sentir directement concernés.
Le besoin de participation révélé par l'enquête malgré la taille limitée de l'échantillon confirme la tendance évolutive et soutenue d'une culture participative qui se développe dans la société tunisienne comme résultat d'une émancipation sociale de la femme. Cette volonté est nécessaire pour soutenir un effort spécifique de lutte contre l'exclusion des femmes et développer les mécanismes d'insertion. Cette enquête a aussi démontré que, si l'approche économique en termes de développement des sources de revenu des femmes est indispensable, elle n'est pas suffisante pour créer un processus d'intégration sociale des femmes. En effet, la manière d'organiser la société et de permettre une participation active dans l'élaboration et la gestion du cadre de vie est essentielle dans l'approche participative des femmes.
C. Opérateurs sociaux et perception de l'exclusion
Des investigations ont été menées auprès d'organismes de divers départements et institutions ayant une incidence en matière de politique sociale: ministère des Affaires sociales et de la Formation professionnelle et de l'Emploi; ministère de la Santé; ministère du Développement économique et de la Femme; Union tunisienne de Solidarité sociale; Fonds national de Solidarité; Fonds tunisiens de Solidarité sociale (FTSS) Tunis; Association de Solidarité sociale et Appui au Développement (ASSAD); Union nationale de la Femme tunisienne (UNFT). Les aspects rétrospectifs, le présent et les perspectives ont reçu une attention particulière.
Tous les opérateurs soulignent l'importance des acquis dans leurs domaines respectifs. Ils attribuent cette évolution à l'approche conceptuelle adoptée en matière de ressources humaines, à l'intérêt porté aux problèmes de l'éducation, de la formation, de l'emploi, de la culture et surtout du social. En effet, les opérateurs «attribuent à la cohésion sociale, qui caractérise la vie du pays, une place de choix dans les valeurs à renforcer et à développer pour continuer dans la voie des grandes réalisations sociales, soutenues par une volonté politique déterminée à renforcer les acquis et à relever les défis». A cet égard, les opérateurs sociaux soulignent les défis qui risquent de s'amplifier avec les mutations économiques du pays et qui exigent, selon eux, une action concertée dans cinq directions.
Premièrement, «l'importance de l'approche de la lutte contre l'exclusion, fut introduite par le Président de la République en créant le Fonds national de Solidarité et en développant la volonté politique et la mobilisation nationale pour intégrer les zones d'ombre». La participation de différentes couches populaires dans cet effort propage une culture de solidarité et réanime les traditions de cohésion sociale.
Deuxièmement, la nécessité de mieux connaître les mécanismes qui mènent à l'exclusion pour pouvoir imaginer les voies et les moyens de lutte afin de la réduire. Pour ce faire, ils proposent d'améliorer la capacité d'observation des différents phénomènes qui induisent l'exclusion, et de développer l'échange d'informations entre les opérateurs autour de ces phénomènes à partir d'indicateurs précis et fiables, et ce, en partant de la complexité du phénomène et de son étroite liaison avec le chômage et la pauvreté.
Troisièmement, le développement du volontariat en encourageant la promotion de nouvelles associations spécialisées dans différents domaines de la vie sociale soutien aux personnes âgées, à certains malades, aux femmes chefs de famille, à l'enfance, aux handicapés. Même si un grand nombre de ces associations existent déjà, on considère qu'il est nécessaire de développer davantage la mobilisation autour de la lutte contre la marginalisation. Les opérateurs confirment la nécessité de relais entre l'administration et les populations concernées, pour mieux mobiliser les intéressés autour d'une participation active.
Quatrièmement, la nécessité d'harmoniser les interventions des différents opérateurs, par la mise en place de guichets uniques d'assistance aux pauvres et ce, en mettant en relief la nécessité d'unifier les efforts et de cibler les intéressés.
Cinquièmement, le développement des moyens de lutte contre l'exclusion à partir d'un traitement des mécanismes plutôt que par la recherche du résultat immédiat et ponctuel. Cela se justifie face à l'équilibre précaire de certaines situations sociales, telles que les conditions de vie dans les zones défavorisées, la fragilité de l'emploi des femmes dans certains secteurs d'activité économique, le chômage de longue durée, et autres phénomènes qui demandent des efforts soutenus de recherche et d'intervention.
Ces quelques observations appellent une analyse spécifique des politiques de lutte contre l'exclusion en Tunisie.
Endnote 26:
Ministère du Développement économique [1989].
Endnote 27:
Ultérieurement, elle s'est renforcée pour atteindre 8 pour cent en 1993, ce qui a induit une nette évolution en matière de création d'emploi, puisque le nombre de postes d'emploi créés n'a dépassé les 50.000 postes en Tunisie qu'à partir de 1993.
Endnote 28:
Les éléments exposés dans cette partie du document se référent aux résultats de l'enquête menée dans le cadre de l'étude du cas Tunisien, dont la présentation a été effectuée dans le chapitre consacré à la méthodologie.
Endnote 29:
Le travail n'est possible que pour les autres demandeurs.
Endnote 30:
D'où l'accompagnement du programme d'ajustement par des politiques innovantes et spécifiques en matière de lutte contre le chômage.
Endnote 31:
De même, les données recueillies permettent d'apprécier les difficultés rencontrées par certains groupes de chômeurs quant aux démarches de recherche d'emploi, qui induisent souvent des situations d'insatisfaction.
Endnote 32:
Problèmes qui ne peuvent être résolus sans la mise en uvre de programmes et d'outils d'intervention en vue d'adapter les profils disponibles aux besoins du marché.
Endnote 33:
Ainsi, parmi les chômeurs qui ont des enfants, 59,4 pour cent sont des analphabètes, 31,3 pour cent ont le niveau de l'enseignement primaire et 9,4 pour cent ont fréquenté les classes de l'enseignement secondaire.
Endnote 34:
On note que 44,4 pour cent des primo demandeurs ont des frères ou soeurs à leur charge, contre 21,5 pour cent et 14,3 pour cent des demandeurs d'emploi, respectivement, depuis plus d'un an et moins d'un an.
Endnote 35:
Soit 33,3 pour cent des demandeurs d'un premier emploi et 25,7 pour cent des chômeurs depuis un an et plus, contre 19 pour cent des chômeurs dont la durée est inférieure à un an.
Endnote 36:
Soit 44,8 pour cent contre 10,8 pour cent.
Endnote 37:
Même si au départ il apparaît pour quelques uns comme une libération à l'égard d'un travail pénible ou comme une opportunité pour pouvoir réaliser d'autres projets ou rêves personnels.
Endnote 38:
Les femmes au chômage sont logées chez les parents quant elles ne possèdent pas de logement personnel.
Endnote 39:
66,7 pour cent des chômeurs depuis moins d'un an vivent de leurs économies, contre 57,1 pour cent de ceux qui sont à la recherche d'un emploi depuis un an et plus.
Endnote 40:
Vingt-cinq femmes ont constitué l'échantillon de l'enquête.
Endnote 41:
L'enquête a été menée auprès des 24 femmes qui travaillent.
Endnote 42:
Ce qui confirme la précarité de certains emplois féminins dans les secteurs d'activité économique en pleine restructuration textile, confection, agro-alimentaire, électronique.
Endnote 43:
Vingt et dix pour cent, respectivement, participent à la vie culturelle et sociale. Par contre, les femmes sont satisfaites du degré de participation dans les structures des entreprises dans lesquelles elles travaillent.
Endnote 44:
Ben Salem [1994].
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