Permettez-moi tout d'abord de vous souhaiter à tous la bienvenue à cette Conférence qui, avec celles d'Amsterdam, d'Arusha et de Cartagène, est l'un des événements les plus marquants de l'actualité internationale cette année. Vous êtes venus des quatre coins du monde, dirigeants, chefs d'organisations d'employeurs et de travailleurs et représentants de groupes de défense des droits de l'enfant, dans l'objectif commun de combattre le travail des enfants, conformément au Programme d'action que nous nous proposons d'adopter au terme de cette conférence. C'est pour nous un immense plaisir et un très grand honneur d'avoir été invités par le Gouvernement de la Norvège à collaborer, avec l'UNICEF, à l'organisation de cette Conférence.
Permettez-moi de commencer par une déclaration audacieuse: le combat contre le travail des enfants est bien engagé et peut être gagné dans les quinze années à venir dans tous les pays.
Pourquoi une telle affirmation ?
Pour commencer, les gouvernements, les organisations d'employeurs, les organisations de travailleurs ainsi que la société civile dans son ensemble ne perçoivent plus de la même manière le phénomène du travail des enfants. Le temps où l'on se voilait la face est révolu. Aujourd'hui, le travail des enfants occupe une place prioritaire à l'ordre du jour de la communauté internationale. L'implication accrue de l'UNICEF et de multiples ONG dévouées à la cause des enfants n'a pas peu fait pour transformer une préoccupation locale accessoire en un véritable mouvement mondial. Ainsi, on a assisté à un changement radical d'attitudes où les pays riches partagent avec les pays en développement une préoccupation commune face au problème du travail des enfants et la conviction commune que les enfants jouent un rôle essentiel dans le développement.
En conséquence, depuis quelques années, les gouvernements témoignent d'une volonté croissante de lutter de front contre le travail des enfants. De plus en plus de pays cherchent assistance auprès du Programme international pour l'abolition du travail des enfants (IPEC). Il y a dix ans, très rares étaient les pays qui avaient une politique ou un programme national d'action contre le travail des enfants. Aujourd'hui, dans toutes les régions du monde, nombreux sont ceux qui, avec l'IPEC, ont introduit des réformes législatives et adopté des politiques et programmes d'action nationaux.
Au niveau international, la collaboration s'est accrue entre le BIT et l'UNICEF dans la lutte contre le travail des enfants. Nous avons récemment conclu un protocole d'accord engageant nos deux organisations dans une coopération très étendue. Ainsi, dans de nombreux pays, nous collaborons dans des domaines variés tels que la recherche, la mise en oeuvre de politiques et de programmes de développement, la sensibilisation du public et l'élaboration de programmes d'action. Soyez assurés que nous sommes déterminés à approfondir cette coopération exemplaire entre nos deux organisations.
Autre progrès remarquable, nous avons considérablement avancé dans notre compréhension du problème. Il y a cinq ans, les enquêtes sur le travail des enfants étaient chose exceptionnelle. La situation a bien changé. Grâce au travail pilote de l'OIT, des enquêtes ont été effectuées au Cambodge, au Ghana, en Indonésie, au Pakistan, aux Philippines, au Sénégal, en Thaïlande et en Turquie. L'impact de ces enquêtes statistiques a été immédiat et positif. Elles ont aidé à fixer des priorités pour l'action. Elles sont un instrument efficace d'avancement de la cause des enfants astreints au travail.
Oui, notre compréhension s'est améliorée, et nous savons maintenant que le problème est bien plus étendu et bien plus grave que nous ne le pensions. Les estimations du BIT les plus récentes sont inquiétantes: il y aurait, dans les villages, villes et métropoles du monde, quelque 250 millions d'enfants qui travaillent dur pour échapper à la misère ou simplement pour survivre. Certains vont à l'école, mais la plupart n'ont ni le temps ni la possibilité de bénéficier de la moindre scolarisation. Sans défense, ils sont illettrés et le resteront tout au long de leur vie si aucune action n'est entreprise en leur faveur. Des millions sont vendus ou envoyés de force à l'étranger pour travailler dans l'industrie, comme domestiques ou dans la prostitution. Victimes et oppresseurs sont de toutes couleurs et de toutes nationalités.
Le travail des enfants est aujourd'hui la cause la plus importante de l'exploitation et de la maltraitance des enfants dans le monde. Cela ne peut plus durer, mais que faire pour y mettre un terme? Pour répondre à cette question, quatre stratégies me semblent nécessaires.
Premièrement, l'engagement politique. Tous les Etats Membres des Nations Unies devraient s'engager à abolir effectivement et totalement le travail des enfants. Cela peut paraître une évidence, et pourtant il ne faut cesser de le clamer. Trop souvent, le sort cruel d'enfants privés de tout est relégué au second plan par le débat sur des questions purement théoriques du genre: faut-il exclure du champ d'application de la législation sur le travail des enfants l'écolier qui vend des journaux avant ou après l'école? La condition des enfants acculés à la servitude pour dettes, astreints à des tâches harassantes sur des chantiers de construction, maltraités par des particuliers auxquels ils servent de domestiques ou contraints de se livrer à la prostitution n'a rien à voir avec celle de l'enfant qui travaille de temps en temps pour gagner de l'argent de poche. Il nous faut donc réaffirmer notre volonté de mettre un terme à l'exploitation économique des enfants, conformément à la convention (no. 138) sur l'âge minimum, 1973, et à la Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant.
Deuxièmement, cet engagement devrait s'appuyer sur un programme d'action assorti d'un calendrier, dont l'objectif serait d'en finir avec le travail des enfants dans un délai expressément fixé. Priorité doit être donnée à la suppression immédiate de toutes les formes extrêmes de travail des enfants. A cette fin, il est absolument fondamental de prévoir des mesures de protection et de réadaptation. Toutefois, on ne s'attaquera durablement au problème que si l'on inscrit l'action à court terme dans le cadre d'une politique nationale qui accorde la priorité à la prévention, et notamment à la scolarisation gratuite, universelle et obligatoire.
Il est encourageant de constater que le Programme international pour l'abolition du travail des enfants (IPEC), que j'ai mentionné précédemment, renforce son assistance dans ce domaine. Depuis qu'il a été créé, en 1992, grâce à une généreuse contribution initiale du Gouvernement de l'Allemagne, l'IPEC n'a cessé de croître; il compte aujourd'hui des centaines de programmes d'action dans plus de 50 pays d'Asie, d'Afrique, d'Europe et d'Amérique latine. L'IPEC encourage les gouvernements, les organisations d'employeurs et de travailleurs, les organisations non gouvernementales et d'autres secteurs de la société civile à associer leurs efforts pour mettre en uvre des programmes qui visent à prévenir le travail des enfants, à y soustraire ceux qui y sont astreints et à les réinsérer socialement. Il inspire, guide et appuie les initiatives nationales en renforçant les capacités dans des domaines comme l'élaboration des politiques, la réforme de la législation, les statistiques, la recherche, la sensibilisation et la mise en uvre de programmes. C'est pour aider les Etats Membres à collecter les données nécessaires à l'élaboration des programmes qu'a été créé le Programme d'information statistique et de suivi sur le travail des enfants, qui permet au BIT de renforcer son action dans ce domaine. Je souhaiterais, Monsieur le Président, que soient consignés nos remerciements les plus vifs aux pays qui appuient les opérations de l'IPEC: l'Allemagne et l'Espagne, qui sont les deux principaux donateurs, et aussi la Belgique, le Canada, le Danemark, les Etats-Unis, la France, l'Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Suisse. Je souligne toutefois que la demande d'assistance technique par les pays en développement est énorme, et j'en appelle aux donateurs pour qu'ils augmentent leur contribution à l'IPEC qui, comme vous le savez, est le seul programme mondial de cette nature.
Troisièmement, le temps est venu de renforcer le cadre juridique international en adoptant une convention internationale qui vise à supprimer toutes les formes extrêmes de travail des enfants. Comme vous le savez, l'OIT a décidé de préparer à cet effet un projet de convention qui donnera lieu à une première discussion à la Conférence internationale du Travail de juin 1998 et qui, nous l'espérons, aboutira à l'adoption d'une convention et d'une recommandation à la Conférence suivante. Ce projet, qui prend la forme de conclusions proposées, a été élaboré sur la base des réponses à un questionnaire du BIT qui nous sont parvenues d'un nombre record de gouvernements, à savoir 108, et d'à peu près autant d'organisations d'employeurs et de travailleurs. Le texte de ces conclusions proposées sera très prochainement disponible sur Internet en attendant la publication du rapport officiel à la Conférence. Cela devrait faciliter les discussions qui précéderont la Conférence. L'intérêt suscité par ce projet traduit l'engagement de la communauté internationale dans son ensemble. Il permet d'espérer que la nouvelle convention fera l'objet d'une ratification massive dès son adoption et que, par conséquent, les Etats s'obligeront à prendre des mesures efficaces pour supprimer immédiatement toutes les formes extrêmes de travail des enfants, y compris: toutes formes d'esclavage ou pratiques analogues telles que la vente et la traite d'enfants, le travail forcé ou obligatoire, la servitude pour dettes et le servage, l'utilisation d'enfants aux fins d'activités illicites, de la prostitution ou de la production de matériels ou de spectacles pornographiques; tout autre type de travail susceptible de compromettre la santé, la sécurité ou la moralité de l'enfant.
Quatrièmement, la préoccupation grandissante de la communauté mondiale à l'égard des formes extrêmes de travail des enfants devrait se traduire par un programme de coopération internationale dans le domaine de la politique économique et sociale. On ne pourra améliorer la situation des enfants sans lutter aussi contre la pauvreté. La loi et l'école sont certes importantes et nécessaires, mais elles n'aboutiront à rien si elles ne s'appuient pas sur un engagement et un programme d'action contre la pauvreté des nations, des collectivités et des familles. Le défi est double: il s'agit pour les gouvernements des pays en développement de répondre aux besoins de leurs pauvres et, pour les gouvernements des pays riches, de fournir des ressources accrues pour faire reculer la pauvreté dans le monde.
Cela m'amène à mon point final. Au niveau international, il importe d'éliminer toute l'ambiguïté qui entoure le débat sur l'action mondiale contre le travail des enfants. Cette question a pris une place centrale dans le contexte de la libéralisation des échanges mondiaux et du débat autour de la clause sociale. Un débat que les accusations de dumping social, d'un côté, et de protectionnisme, de l'autre, n'ont pas peu contribué à envenimer. Il est important que le combat contre le travail des enfants ne soit pas vicié par les forces protectionnistes ni qu'il soit perçu comme le cheval de Troie du protectionnisme ou d'une volonté de domination. Notre position de principe est que l'humanité doit à l'enfant ce qu'elle a de meilleur; que l'action mondiale contre le travail des enfants ne repose pas sur une action unilatérale et des sanctions commerciales, mais sur l'action volontaire multilatérale et la pression morale; sur la coopération et non l'affrontement. La mondialisation et la libéralisation des échanges doivent aller de pair avec le respect des droits fondamentaux des travailleurs, y compris l'interdiction du travail des enfants. Cela est important pour créer une communauté mondiale fondée sur ce qui est moralement juste et un environnement propice à l'établissement d'un ensemble commun de valeurs.
En conclusion, permettez-moi de résumer les quatre stratégies que je vous propose:
Merci.