OIT Page d'accueil
  

ALLOCUTIONS DU DIRECTEUR GENERAL

ALLOCUTION DE M. MICHEL HANSENNE, DIRECTEUR GENERAL, BUREAU INTERNATIONAL DU TRAVAIL, A LA CONFERENCE SUR LE TRAVAIL DES ENFANTS

"COMBATTRE LES FORMES INTOLERABLES DU TRAVAIL DES ENFANTS: UN DEFI MONDIAL"

(Amsterdam, 26 février 1997)

Je souhaite tout d'abord remercier le Gouvernement des Pays-Bas d'avoir pris l'initiative d'organiser cette Conférence internationale sur le travail des enfants. Il témoigne ainsi, s'il en était encore besoin, de la détermination avec laquelle il défend la cause des droits de l'enfant, et en particulier le droit d'être protégé contre l'exploitation économique et l'emploi aux tâches dangereuses. Il vous intéressera sans doute, Mesdames et Messieurs, de savoir que les Pays-Bas furent le premier pays à financer un projet opérationnel du BIT sur le travail des enfants, il y a une dizaine d'années. Ce n'est donc pas un hasard si cette conférence importante a lieu ici, aux Pays-Bas.

C'est un honneur pour le Bureau international du Travail d'avoir été associé à l'organisation de cette conférence et pour moi, en tant que Directeur général du BIT, un grand plaisir de l'inaugurer, en présence de Votre Majesté, conjointement avec Monsieur le Ministre Melkert, et devant un auditoire de ministres et partenaires sociaux de plus de 30 pays du monde entier qui représente adéquatement le monde du travail international.

Le travail des enfants est un problème immense et largement répandu dans le monde. Dans les seuls pays en développement 250 millions d'enfants de 5 à 14 ans

- dont 15 à 20 pour cent ont moins de 10 ans - exercent une activité économique ou une autre. Des millions et des millions d'entre eux travaillent à des tâches ou dans des conditions qui constituent une véritable négation des droits de l'homme et une atteinte intolérable à la dignité de la personne. C'est le cas des enfants: qui sont réduits à l'esclavage ou à un statut similaire; qui sont contraints au travail forcé; qui sont livrés à la prostitution; ou qui travaillent dans des conditions qui menacent leur vie, leur santé, leur croissance, dans les mines, les verreries, les fabriques d'allumettes ou de feux d'artifice, et certaines fois dans l'exploitation agricole.

S'y ajoutent encore des millions d'enfants très jeunes - de moins de douze ans -, pour la plupart des petites filles, contraints à travailler souvent pendant de longues heures, à des tâches notamment domestiques.

Mais en même temps, le BIT considère que l'évolution récente de la situation est encourageante. Nous sommes convaincus qu'il est possible de marquer des points décisifs dans la lutte contre le travail des enfants. Pourquoi? D'abord parce qu'il s'est produit un changement d'attitude radical vis-à-vis du problème, lequel, jusqu'à une date très récente, ne mobilisait guère les esprits, tant au niveau national qu'international. Quand le BIT s'est lancé dans la lutte contre le travail des enfants il y a une dizaine d'années, pour compléter l'action normative et promotionnelle qu'il exerçait depuis longtemps dans ce domaine, il s'est heurté a beaucoup de scepticisme des gouvernements, tant ceux des pays en développement que ceux des pays développés. Les pays donateurs? Le travail des enfants n'était pour eux ni un thème intéressant, ni un investissement rentable. Les pays en développement? De nombreux pays étaient fatalistes, estimant que le travail des enfants faisait partie de l'ordre naturel des choses ou qu'il était une conséquence inévitable du sous-développement et de la pauvreté. Certains pays allaient même jusqu'à nier son existence et beaucoup hésitaient à faire appel à l'aide internationale pour régler ce problème.

Tout cela a bien changé. Depuis une dizaine d'années, le monde est profondément conscient des maux qu'entraînent l'exploitation économique des enfants et leur emploi à des tâches dangereuses. En maints endroits, l'attitude de laisser-faire a cédé le pas à un volontarisme marqué par la détermination des gouvernements et de la société civile de s'attaquer au problème du travail des enfants sur tous les fronts. De plus en plus de gouvernements font appel à l'aide internationale, comme en témoigne le nombre croissant de demandes adressées au Programme international pour l'abolition du travail des enfants (IPEC), vaste action de coopération technique lancée par le Bureau international du Travail en 1992 avec l'appui massif initial du Gouvernement allemand, qui a été rejoint aujourd'hui par 11 autres pays donateurs.

Une deuxième raison d'être optimiste est que la mondialisation et la libéralisation en cours de l'économie et des marchés commerciaux et financiers auront des effets bénéfiques sur la croissance économique et l'emploi. Les pays en développement auront alors davantage de ressources à leur disposition pour lutter contre la pauvreté et, partant, réduire la nécessité économique du travail des enfants. Je suis convaincu que l'interdépendance croissante entre les pays industriels et les pays en développement, qui résulte de la mondialisation, amènera les uns et les autres à admettre qu'il va de leur intérêt bien compris d'uvrer ensemble à la stabilisation et à la libéralisation de l'économie, et parallèlement au progrès social. Les pays en développement sont de plus en plus conscients que certains droits fondamentaux doivent être respectés, notamment l'abolition à terme du travail des enfants. Ils sont aussi conscients que leur compétitivité internationale, à long terme, dépend largement du niveau de qualification de leur

main-d'uvre, et donc des sommes qu'ils investissent dans l'éducation et la formation professionnelle, deux objectifs incompatibles avec le travail des enfants. Les pays riches sont eux aussi plus conscients de la complexité du problème et sont prêts à s'engager dans une action d'envergure contre le travail des enfants.

Le monde est très différent aujourd'hui de ce qu'il était il y a cinq ou dix ans et nous avons fait un grand pas dans la prise de conscience de la problématique du travail des enfants et de notre détermination à le résoudre. Mais ne nous leurrons pas: il reste encore beaucoup à faire, et nous devons, pour nous-mêmes comme pour les générations futures, mettre fin au fléau que constitue le travail des enfants, ou tout au moins à ses formes intolérables.

Mais comment atteindre cet objectif?

Dès 1919, la Constitution du BIT lui assignait le mandat d'améliorer les conditions de travail, et notamment la protection des enfants. Cette même année, la Conférence internationale du Travail adoptait sa première convention sur l'âge minimum, complétée au cours des ans par une dizaine d'autres conventions sur l'âge minimum dans divers secteurs industriels. La grande majorité des Etats Membres de l'OIT (133 sur 174) ont ratifié au moins l'une de ces 11 conventions. La convention no. 138 est l'un des instruments fondamentaux de l'OIT en la matière et reste l'un des piliers essentiels d'une politique cohérente de lutte contre le travail des enfants au niveau national. Mais l'expérience nous a appris que cette convention pose des problèmes pour certains Etats qui la jugent trop complexe à appliquer en détail, et hésitent à la ratifier. Il paraît donc nécessaire d'élaborer un nouvel instrument visant expressément les formes extrêmes de travail des enfants. Cette nouvelle convention viendrait compléter et non remplacer la convention no. 138.

La communauté mondiale devrait montrer sa détermination à agir de manière solidaire en adoptant une convention internationale du travail tendant à interdire toutes les formes intolérables du travail des enfants. Une telle convention comblerait les lacunes des instruments internationaux existant dans ce domaine et fixerait des priorités claires à l'action nationale et internationale. Cette nouvelle convention:

viserait les formes intolérables du travail des enfants;

s'appliquerait à tous les enfants de moins de 18 ans;

ferait obligation aux Etats Membres de l'OIT de mettre un terme immédiat à toutes les formes extrêmes de travail des enfants, à savoir:

- toutes les formes d'esclavage et pratiques similaires;

- la vente et le commerce des enfants;

- le travail forcé ou obligatoire, et notamment la servitude et le servage

pour dettes;

- la prostitution enfantine et l'emploi des enfants à des activités pornographiques;

- l'affectation des enfants à toutes tâches dangereuses.

La nouvelle convention imposerait aussi aux Etats l'adoption et l'application stricte des sanctions pénales qui s'imposent. Elle aurait en outre le grand mérite de les inciter à se prêter un concours mutuel pour lutter contre l'intolérable, notamment par la voie d'une entraide judiciaire et technique internationale. Votre conférence fournira le cadre de discussions fructueuses pour préparer l'élaboration de cette convention dont nous espérons l'aboutissement à la Conférence internationale du Travail de 1999.

Deuxièmement, le temps est venu pour les Etats Membres de l'OIT, dont un grand nombre ont signé les principales conventions de l'OIT sur le travail des enfants et le travail forcé ainsi que la Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant, de se montrer à la hauteur de leurs engagements en adoptant un programme d'action visant à abolir le travail des enfants dans un délai fixé. La croissance économique, qui progresse à un rythme sans précédent dans nombre de pays d'Asie et d'Amérique latine, devrait atteindre également dans l'avenir un taux respectable dans de nombreux pays africains. Les fondements d'une hausse substantielle du niveau de vie étant ainsi posés dans ces pays, les gouvernements pourront et devront mettre un terme assez rapide au travail des enfants en adoptant un programme similaire à ceux qui leur ont permis d'atteindre un niveau de croissance élevé et de faire progresser fortement le niveau de vie individuel.

Il est clair qu'un tel programme devrait prioritairement combattre les formes de travail dégradantes et particulièrement dangereuses, interdire totalement le travail des jeunes enfants - les moins de 12 ou 13 ans - et assurer la protection des filles. L'emploi des très jeunes enfants est un problème alarmant: plus l'enfant est jeune, en effet, plus il est vulnérable aux risques professionnels, notamment d'origine physique et chimique, ainsi que, bien sûr, à l'exploitation économique. Le sort des filles est particulièrement préoccupant: elles sont souvent confinées à l'intérieur du foyer, se voient refuser le droit à l'éducation et souffrent de préjugés culturels. Lorsqu'elles ont été victimes d'exploitation sexuelle, elles risquent d'être rejetées par la société, sans grand espoir de réintégration. Il est donc impératif de s'occuper tout spécialement du sort des enfants qui, du fait de leur vulnérabilité, de leur âge ou de leur sexe, sont particulièrement menacés.

Comme dans le domaine sanitaire, mieux vaut prévenir que guérir. L'action nationale et internationale devrait donc donner la priorité aux interventions susceptibles d'agir sur les facteurs économiques, sociaux et culturels sur lesquels repose le travail des enfants. Il nous faut tout d'abord adopter des lois visant à protéger les enfants contre toutes les tâches dangereuses ou dégradantes, appliquer strictement ces lois et mobiliser la société tout entière en faveur de ses enfants. Mais l'élément fondamental reste l'accès à un enseignement gratuit, universel et obligatoire, lequel constitue le meilleur rempart, chacun le sait, contre le travail des enfants.

Si la loi, son application, l'éducation et les comportements jouent à l'évidence un rôle décisif dans la prévention du travail des enfants, il faut aussi que la communauté internationale s'engage plus activement à combattre la pauvreté dans le monde. C'est pourquoi la lutte contre les formes intolérables du travail des enfants devrait s'accompagner d'une vaste campagne internationale visant à stimuler l'emploi et à étendre la protection sociale à tous, spécialement aux plus démunis. Le défi est double: pour les gouvernements des pays en développement, il s'agit de venir en aide aux pauvres entre les pauvres; pour ceux des pays riches, d'appuyer leurs préoccupations légitimes quant au respect des normes universelles sur des mesures pratiques et notamment un accroissement des ressources allouées à la lutte contre le problème global qu'est le travail des enfants et contre la pauvreté dans le monde.

Enfin, je proposerai une initiative mondiale qui devrait marquer un progrès considérable dans le droit international, particulièrement en ce qui concerne les enfants. Comme nous le savons tous, certaines formes d'abus comme la vente ou le commerce des enfants en vue de l'emploi ou de l'exploitation sexuelle dépassent souvent les frontières nationales, touchant plusieurs pays d'une même région ou de régions différentes. Chaque pays ne peut donc s'y attaquer individuellement: une action concertée s'impose. C'est pourquoi les formes extrêmes d'exploitation de la main-d'uvre enfantine comme la vente et le commerce des enfants devraient être traitées comme des crimes à l'échelle de la planète. Je propose donc pour conclure qu'un crime contre un enfant, où qu'il soit commis, soit considéré comme un crime partout dans le monde.

* * *

Il me semble que ces défis méritent d'être relevés avec vigueur et détermination et qu'ils constituent en même temps l'héritage le plus précieux que nous puissions transmettre à ceux qui devront gérer les destinées de l'humanité au XXIe siècle

- les enfants du monde.

Mise à jour par BB. Approuvée par DS. Dernière modification: 26 Février 1997.