Les gouvernements ont privatisé pour éponger les pertes des entreprises publiques, pour dégager des revenus, pour accroître l'efficacité économique ou (dans les anciens pays communistes, par exemple) pour jeter les bases d'une économie de marché. C'est en général en fonction de ces objectifs qu'a été mesurée la réussite des privatisations. En effet, très peu d'études ont évalué les conséquences des privatisations pour les travailleurs. Dans son rapport Le travail dans le monde 1995, le Bureau international du Travail tente de combler cette lacune. Les auteurs s'intéressent en effet aux répercussions des privatisations sur l'emploi et la protection sociale et décrivent certaines mesures prises par les gouvernements pour pallier les conséquences néfastes de celles-ci sur le plan social.
Le phénomène de la privatisation a vu le jour dans les pays industriels, notamment au Royaume-Uni, dans le début des années quatre-vingt, mais il s'est rapidement étendu, aux pays en développement en particulier. Ainsi, la part des ventes de privatisation réalisées dans les pays en développement est passée de 6 à 42% entre 1988 et 1992.
Mesurer les conséquences de la privatisation sur l'emploi est une opération délicate. La vente d'entreprises publiques s'inscrit généralement dans le cadre d'un processus d'ajustement structurel, dont chacun des éléments a un impact sur l'emploi; il est donc difficile d'isoler les effets particuliers de la privatisation. En outre, étudier des entreprises déterminées ne facilite pas davantage les choses. En effet, se contenter de comparer les niveaux d'emploi avant et après la vente risque d'induire en erreur. Les pouvoirs publics auront généralement fait baisser les chiffres «avant» la vente afin de rendre l'entreprise plus attrayante pour le repreneur, en réduisant les effectifs ou en gelant le recrutement, par exemple. A l'inverse, les chiffres «après» peuvent être artificiellement maintenus à un niveau élevé si l'une des conditions de vente interdisait à l'acheteur de procéder à des licenciements pendant une période donnée.
A en juger d'après l'expérience de nombreux pays, il semble que les entreprises opérant sur des marchés dynamiques soient plus volontiers privatisées que celles appartenant à des secteurs en déclin; à preuve la privatisation de British Airways. Il en va de même dans les pays en développement. Au Népal, par exemple, trois entreprises relativement prospères - des secteurs de la brique, du cuir et du papier - ont été privatisées en 1993 et dans deux d'entre elles, la production et les investissements ont augmenté sans que l'emploi ne soit réduit. De même au Chili, la privatisation de CTC, numéro un des télécommunications, ne s'est accompagnée d'aucune suppression et celle de la compagnie d'électricité Chilgener a entraîné la création d'emplois.
Ce sont souvent les négociations avec les syndicats qui ont permis de réduire au minimum les licenciements. Dans le cas de la compagnie mexicaine des télécommunications, Telmex, qui a été privatisée en 1990, les syndicats ont évité d'mportantes réductions d'effectifs (65 000 salariés) en faisant preuve d'une beaucoup plus grande souplesse en ce qui concerne les conditions de travail. En l'occurrence, l'expérience acquise lors de la privatisation de la compagnie aérienne nationale Aeromexico a sans aucun doute influé sur le comportement des syndicats. En effet, confronté à une grève d'opposition à la privatisation, l'Etat a mis la compagnie en liquidation, permettant ainsi aux repreneurs de recommencer de zéro avec un personnel nouveau et beaucoup moins nombreux.
Les travailleurs ont encore davantage fait entendre leurs voix dans certaines économies en transition. En Pologne, par exemple, en vertu de la loi sur la privatisation des entreprises publiques, les salariés ont leur mot à dire sur le choix des repreneurs. Ainsi, dans une fabrique de confiserie, les salariés ont accordé leur préférence à un investisseur suisse plutôt qu'à un investisseur britannique car il offrait non seulement un meilleur prix mais aussi des augmentations de salaire et des garanties en ce qui concerne la sécurité de l'emploi.
La privatisation ne consiste pas toujours en la vente d'une entreprise publique, elle peut aussi consister en la concession de certains services publics à des entreprises privées. Ce cas est d'ailleurs le plus fréquent aux Etats-Unis où les pouvoirs publics n'ont jamais joué un rôle prédominant dans le secteur privé. Les auteurs du rapport constatent que ce mode de privatisation a, certes, entraîné quelques suppressions d'emplois mais sans conséquences graves: selon une étude réalisée en 1990 par le gouvernement des Etats-Unis, seulement 7% des salariés ont été licenciés, 58% ont obtenu un emploi dans l'entreprise privée, 24% ont été mutés à d'autres emplois publics et 7% ont pris leur retraite.
Il semble en revanche que dans d'autres cas, la privatisation ait causé de nombreuses pertes d'emploi. Au Ghana, par exemple, où 86 entreprises avaient été privatisées ou mises en liquidation à la fin de l'année 1993, environ 5 000 des 20 000 salariés passés du secteur public au secteur privé ont, dans un premier temps, perdu leur emploi. Au Pakistan, où le programme de privatisations a commencé en 1991, les repreneurs ont licencié 43% des salariés la première année. De même au Brésil, malgré les réductions préalables d'effectifs, les privatisations ont entraîné des licenciements supplémentaires.
Les auteurs du rapport étudient également les mesures que prennent les Etats pour faire face aux graves problèmes que causent parfois les réductions d'effectifs, qu'elles soient antérieures ou postérieures à la privatisation. Bien souvent, il s'agit d'incitations financières à la préretraite ou d'indemnités de licenciement. En Guinée, par exemple, une indemnisation dont le montant pouvait s'élever jusqu'à 3 300 dollars, versée sur une période de 30 mois, était proposée pour encourager les départs volontaires. On le voit, ce type de programme peut être très onéreux. Au Ghana, l'Etat a repris le passif des entreprises privatisées à l'égard des créanciers et à l'égard des travailleurs qui perdaient leur emploi, pour un montant qui a représenté en 1991 la moitié du produit brut des privatisations.
Les travailleurs licenciés des pays industrialisés perçoivent en général des prestations de chômage mais ceux d'autres pays ont moins de chance. L'assurance chômage, lorsqu'elle n'est pas carrément inexistante, consiste généralement en peu de chose. Dans les pays en transition, par exemple, les prestations de chômage ne sont servies que pendant une durée maximum de douze mois.
En outre, pour faciliter le passage du secteur public au secteur privé, l'Etat est intervenu sur le marché du travail en aidant les travailleurs à retrouver un emploi. Au Népal, par exemple, ceux-ci ont bénéficié de esures de formation et de prêts accordés à des conditions avantageuses pour s'établir à leur compte. Au Japon, après la privatisation de la compagnie nationale des chemins de fer, environ un tiers des 92 000 salariés concernés ont été mutés à la société de restructuration chargée de leur trouver un autre emploi pour une durée de trois ans.
Les salariés qui ont été gardés dans l'entreprise à la suite d'une privatisation ont souvent bénéficié d'une augmentation de salaire. Les auteurs du rapport signalent toutefois qu'en pareil cas, le revers de la médaille est parfois une moindre sécurité de l'emploi. Au Royaume-Uni, les salariés au service des repreneurs privés des services de santé ont vu diminuer leurs congés, leurs pensions de retraite, leurs primes et leurs indemnités de maladie; ils ont souvent dû passer à un travail à temps partiel et accepter la perte correspondante d'une partie de leurs droits.
Les auteurs du rapport concluent que si les travailleurs sont parfois perdants dans les premiers temps d'une privatisation, celle-ci peut avoir des effets positifs dans le long terme. Ils soulignent cependant que la meilleure manière d'obtenir ces effets positifs consiste à prendre en considération les préoccupations des salariés dès le départ. «L'expérience des privatisations réussies montre que d'authentiques consultations et une véritable participation des travailleurs facilitent l'opération et, grâce au concours du personnel, en accroissent beaucoup les chances de succès.»
Cette information est fondée sur le chapitre intitulé: «Privatisations, emploi et protection sociale» du rapport sur Le travail dans le monde 1995, Genève, BIT (prix: 25 francs suisses).