Mesurer l'emploi et les gains ne semble peut-être pas très enthousiasmant mais les passions que soulève aujourd'hui la question du chômage dans le débat politique ont fait de cette spécialité une discipline phare.
Les statistiques du travail ne sont pas sans importance. Les gouvernements les utilisent pour élaborer leurs stratégies de l'emploi. Les partis d'opposition les utilisent pour critiquer les échecs du gouvernement. Les syndicats les utilisent dans leurs négociations avec les employeurs. Enfin, la télévision et la presse se saisissent des derniers chiffres publiés comme d'indicateurs essentiels de l'échec ou de la réussite nationale.
Or, les statistiques sur lesquelles se fondent ces acteurs sont dans le meilleur des cas approximatives ou partiales, et elles font parfois l'objet d'interprétations tout à fait erronées. Cela n'est pas tant le résultat de l'incompétence ou de la manipulation que l'aboutissement inévitable de la volonté de mesurer ce qui n'est pas mesurable. Comme le fait observer le BIT dans son rapport Le travail dans le monde 1995, «des polémiques surgissent parce que les mesures statistiques exigent des critères précis alors que les situations concrètes sont complexes et imprécises».
Les difficultés commencent avec le choix d'une «période de référence» - période durant laquelle l'emploi est mesuré. Celle-ci peut s'étendre d'une seule journée à une année entière. Une période de référence courte fournit une image instantanée très fidèle mais valable uniquement pour ce moment précis; en outre, sa généralisation risque d'entraîner des erreurs si, par exemple, l'emploi saisonnier prédomine. Se pose ensuite la question de savoir combien de temps les personnes concernées doivent avoir travaillé au cours de cette période pour être considérées comme «ayant un emploi». La durée la plus fréquemment utilisée - et celle que recommande le BIT - est une durée d'une heure seulement. Condition minimale, dira-t-on, qui en outre recouvre des catégories très hétérogènes de travailleurs, notamment des étudiants et des travailleurs occasionnels qui ne travaillent peut-être qu'une heure ou deux par semaine. Certes, mais elle englobe un maximum d'emplois et permet aux statisticiens d'établir des corrélations entre les données relatives à l'emploi et à la production.
Au-delà des questions de définition, certaines inexactitudes résultent aussi de la façon dont les statistiques sont réunies. La méthode la plus courante consiste à réaliser des enquêtes sur les ménages, soit sous forme d'enquêtes générales comportant, entre autres, des questions sur le travail, soit sous forme d'enquêtes sur la population active, plus particulièrement axées sur l'emploi. Ces enquêtes présentent l'avantage d'embrasser toutes les catégories de travailleurs, y compris les travailleurs indépendants et les travailleurs à domicile. Toutefois, les réponses peuvent être erronées: les personnes interrogées risquent de ne pas parfaitement comprendre les questions ou d'oublier certains éléments d'inforation.
Ce problème peut être dans une certaine mesure surmonté grâce à la formulation de questions très précises. Ainsi, l'enquête sur la population active du Honduras comportait des questions telles que: «Avez-vous préparé des galettes de maïs, du pain, des conserves ou des repas pour la vente? Avez-vous lavé le linge d'autres personnes contre rémunération?» Malgré tout, les réponses ne sont pas toujours exactes ni complètes, surtout lorsque les interlocuteurs répondent à la place d'autres membres de la famille ou dissimulent des informations.
La deuxième grande façon d'établir des statistiques sur l'emploi consiste à réaliser des enquêtes auprès des entreprises à l'aide de questionnaires. Les renseignements ainsi obtenus, sur le nombre de salariés, par exemple, ainsi que sur leurs horaires de travail et leurs salaires, sont relativement précis. Toutefois, ce type d'enquête ne couvre qu'une partie de la population active, en général uniquement des personnes qui travaillent régulièrement dans des grandes et moyennes entreprises. Ainsi, comme le font remarquer les auteurs du rapport, de nombreux travailleurs en sont exclus, en particulier dans les pays en développement où une forte proportion de la main-d'oeuvre travaille dans des micro-entreprises ou exerce une activité indépendante.
Les statistiques du chômage soulèvent grosso modo les mêmes questions que les statistiques de l'emploi. Là encore, les ménages constituent l'une des principales sources d'information, mais dans ce cas ce sont les données concernant les chômeurs inscrits qui constituent l'alternative. Ces données sont tirées des registres du chômage ou des listes de bénéficiaires des prestations de chômage. Etant donné que ces deux types d'enquête se fondent sur des données différentes exploitées de façons différentes, les auteurs du rapport font observer que «les statistiques tirées de ces deux sources de données ne coïncident en général pas. Il serait en fait étonnant que des statistiques issues des deux provenances différentes le fassent». Dans certains cas, elles sont très approchantes; ainsi, au début de l'année 1994, en France, il n'y avait qu'1% de différence entre le chômage mesuré à l'aide d'enquêtes et le nombre des demandeurs d'emploi inscrits.
Dans d'autres pays, en revanche, on enregistre des écarts beaucoup plus importants. Ainsi en 1993, en Indonésie, le nombre de chômeurs révélés par les enquêtes sur les ménages représentait le double de celui des demandeurs d'emploi inscrits, et en Russie il était cinq fois plus élevé. Dans de nombreux pays en développement et en transition, cela tient au fait que si les prestations sont modiques ou non existantes et si les services de l'emploi ne sont pas d'un grand secours pour trouver du travail, les gens ne voient aucun intérêt à s'inscrire au chômage.
C'est probablement en ce qui concerne le sous-emploi que les statistiques des pays industriels et des pays en développement sont les plus contrastées. Au premier abord, il semblerait que les pays en développement n'aient pas un grave problème de chômage. Ainsi, selon les auteurs du rapport, le chômage déclaré des pays en développement est souvent inférieur à celui des pays industriels: au Pakistan, par exemple, il est seulement de 6,3% contre 9,1% au Danemark ou 9,5% au Royaume-Uni. Quiconque se promènerait dans les faubourgs de Karachi, Copenhague ou Londres aurait sans doute du mal à croire ces chiffres. Ceux-ci ne sont pourtant pas le résultat d'erreurs ni de manipulations des statistiques. Ils reflètent simplement le fait que les personnes démunies de Karachi ne peuvent se permettre de ne pas travailler du tout. Dans les pays en développement, peu de travailleurs sont protégés par une assurance chômage de telle sorte qu'ils sont toujours obligés d'avoir une activité quelconque, généraement dans le secteur non structuré, aussi faiblement rémunérée et peu régulière soit-elle. Bien qu'ils soient constamment à la recherche d'un travail supplémentaire ou meilleur, ils ne sont pas classés parmi les chômeurs.
Le sous-emploi et le secteur non structuré en général représentent l'une des plus grandes difficultés auxquelles se heurtent les statisticiens du travail. Dans le passé, l'emploi dans ce secteur a souvent été laissé de côté parce qu'il est très difficile à mesurer. Mais cette manière de faire est bien entendu insatisfaisante en raison de l'importante proportion de main-d'oeuvre qu'absorbe le secteur informel: jusqu'à 40% du total de l'emploi urbain ou non agricole en Amérique latine, 55% en Asie et 70% en Afrique. Pendant les années quatre-vingt, le Bureau de statistique du BIT a entrepris une série d'activités concernant le secteur informel, qui ont abouti à l'adoption de nouvelles normes pour la collecte des données.
Outre sur les statistiques de l'emploi, les auteurs du rapport se penchent sur la mesure des gains et des coûts de main-d'oeuvre. Là encore, ils invitent à la prudence. Par exemple, les gouvernements publient fréquemment des statistiques sur le «salaire moyen». Or, ces données recouvrent une gamme incroyablement vaste de gains. Les auteurs font donc observer qu'il est difficile d'imaginer le salarié «moyen» auquel correspondent ces chiffres.
L'interprétation des statistiques des gains à l'échelle internationale constitue un casse-tête encore plus grand. Dans certains pays, par exemple, il arrive que les travailleurs bénéficient de logements gratuits ou subventionnés ou d'autres avantages qui n'entrent pas dans le calcul des gains. Ainsi, en Belgique, les bons de repas peuvent équivaloir à la rémunération d'une heure de travail par jour - et sont imposés - alors qu'ils ne sont pas pris en compte dans les statistiques. Interpréter l'évolution des coûts moyens de main-d'oeuvre - sur laquelle se fondent les statisticiens pour comparer la compétitivité à l'échelle internationale - est encore plus ardu. Dans l'industrie manufacturière française, par exemple, le salaire constitue environ la moitié seulement des coûts de main-d'oeuvre. Ici comme dans d'autres pays, les coûts globaux doivent tenir compte non seulement des gains et des cotisations patronales de sécurité sociale, mais aussi de la formation professionnelle ou d'autres coûts non salariaux qui sont difficiles à prendre en considération de manière systématique. Qui plus est, les variations des taux d'inflation et de change rendent encore plus compliquée l'étude de l'évolution des coûts de main-d'oeuvre à l'échelle internationale.
Bien d'autres difficultés soulevées par les statistiques du travail sont recensées dans le rapport: l'insuffisante prise en considération du travail des femmes et des enfants ou encore des travailleurs découragés, c'est-à-dire de ceux qui ont abandonné toute recherche d'un emploi parce qu'ils sont certains de n'en pas trouver. Mais les auteurs montrent aussi comment les définitions et les méthodes ont changé pour conférer plus de réalisme et de pertinence aux chiffres. Et surtout, ils préconisent une meilleure connaissance des statistiques du travail. «Si l'on ne pénètre pas les arcanes de cette science, on risque de se tromper».
Cette information est fondée sur le chapitre intitulé: «Controverses sur les statistiques du travail» du rapport sur Le travail dans le monde 1995, Genève, BIT (prix: 25 francs suisses).