Dans l'édition 1998-99 de son rapport sur l'emploi dans le monde, le BIT démontre que les niveaux d'instruction et de formation professionnelle de la population active revêtent une importance déterminante et préconise, pour relever les défis de la concurrence à l'échelle mondiale, une stratégie dynamique de valorisation des ressources humaines. Selon les auteurs, l'instruction et la formation professionnelle, qui ont été les ingrédients essentiels du miracle économique de l'Asie du Sud-Est, pourraient aider des millions de travailleurs d'autres régions du monde à sortir du sous-développement et de la pauvreté.
Les auteurs du rapport considèrent que, si l'investissement et la formation sont des éléments indispensables à la compétitivité d'un pays, le maintien d'un niveau élevé de croissance dépend bien souvent de la qualité des ressources humaines. «Les pays qui présentent des taux élevés de croissance des revenus et de la productivité connaissent aussi des taux élevés d'investissement et de croissance de la production», affirment-ils. C'est exactement ce qui s'est passé pendant 30 ans en Asie du Sud-Est. Et la crise qui sévit actuellement dans la région pourrait bien démontrer, que pour avoir une main-d'œuvre concurrentielle, il faut mettre constamment à jour les qualifications des travailleurs.
Les auteurs font observer que dans l'actuel climat de libéralisation des échanges et de progrès technique, le seul élément durable est la concurrence. Or, la crise asiatique a démontré que la réussite pouvait être éphémère, même dans les pays les plus compétitifs; c'est-à-dire que, pour le long terme, un renouvellement constant des qualifications et l'adaptabilité des travailleurs et des entreprises aux possibilités qui s'ouvrent sur le marché sont des atouts essentiels. Du fait de la mondialisation de l'économie, «les machines sont aussi remplacées plus fréquemment, d'où un progrès technique plus rapide (dans la mesure où le progrès technique se concrétise par de nouveaux biens d'équipement), un meilleur apprentissage sur le tas et une mise au point plus prompte de nouveaux produits».
En outre, un niveau élevé d'instruction et de qualification est essentiel pour attirer des investissements étrangers, notamment ceux des entreprises multinationales, qui investissent plus volontiers dans les endroits où existent déjà les compétences dont elles ont besoin ou qui sont en mesure de les offrir rapidement. «La capacité d'un pays d'attirer, d'absorber et de mettre à profit des investissements étrangers directs (IED), et le transfert de technologie qui leur est associé, dépend dans une large mesure de ses propres «capacités technologiques» dont les qualifications et les connaissances de sa main-d'œuvre sont des éléments primordiaux.»
Il ressort d'une étude des stratégies de développement de l'Asie de l'Est, de l'Asie du Sud et de l'Amérique latine que les impressionnants résultats obtenus ces trente dernières années par l'Asie de l'Est étaient dans une large mesure attribuables à l'aptitude de la région à accumuler très rapidement le capital et les qualifications nécessaires à une production à forte valeur ajoutée.
Le rapport du BIT constate que le développement des pays de la région Asie-Pacifique a été accéléré en surmontant deux grands obstacles: la tendance des marchés à sous-estimer les besoins en formation et la réticence des entreprises à tenir compte de l'évolution et de l'innovation technologiques.
En 1960, les travailleurs de cette région avaient moins de trois années de scolarité, soit moins que ceux de l'Amérique latine et des Caraïbes. En 1990, cette région était devenue celle du tiers monde où la scolarité moyenne était la plus longue, avec une notable amélioration de la scolarisation des filles et un bien meilleur rapport enseignant/élèves.
A l'échelon de l'entreprise, l'investissement et l'innovation technologique ont pu suivre parce qu'aucune pénurie grave de qualifications n'est venue ralentir la croissance. L'investissement dans l'instruction et la formation professionnelle, favorisé par les gouvernements, a effectivement aidé les entreprises à s'orienter vers des formes de production à forte valeur ajoutée. L'abondance relative de main-d'œuvre qualifiée a attiré les investisseurs étrangers qui ont amené avec eux davantage encore de compétences et de savoir-faire.
Le cas de Singapour constitue à cet égard un excellent exemple. Le Conseil du développement économique (EDB) de ce pays a été créé il y a plusieurs dizaines d'années pour encourager des investissements garantissant aux nouvelles entreprises les capitaux et le savoir-faire dont elles ont besoin. Mais l'EDB devait également s'occuper des ressources humaines. Pour pouvoir convaincre les investisseurs étrangers de choisir Singapour, l'EDB devait faire en sorte que le système d'enseignement et de formation soit à la hauteur des exigences des entreprises. Ce qu'il faisait avec le ministère du Commerce et de l'Industrie en relayant ces exigences au Conseil de la formation professionnelle et technique, organisme qui fixe les objectifs du système d'enseignement et de formation.
En ce qui concerne la formation professionnelle, les prévisions étaient établies par le Conseil de la productivité et des normes de Singapour, qui travaille en collaboration avec les employeurs pour satisfaire les besoins des industries existantes et de celles qui se créent.
La République de Corée a développé non seulement l'enseignement primaire et secondaire mais également la formation professionnelle dans les années soixante, afin de mettre une main-d'œuvre qualifiée à la disposition des industries d'exportation. Elle a continué à développer l'enseignement professionnel dans les années soixante-dix, alors même que la population demandait un enseignement plus traditionnel. L'accent ainsi mis sur les écoles professionnelles et les universités techniques a été maintenu jusque dans les années quatre-vingt-dix.
C'est le Conseil de planification économique (EPB) qui faisait le lien entre l'offre et la demande de travailleurs qualifiés; ce Conseil avait trois fonctions principales: planification de la politique économique, coordination de la politique économique et des programmes exécutés dans d'autres domaines et évaluation de l'efficacité de cette politique. Pendant les années de croissance rapide, l'EPB collaborait étroitement avec le ministère de l'Education, le ministère du Travail et le ministère de la Science et de la Technologie pour planifier la formation et l'enseignement en fonction de la stratégie de développement économique.
Selon le rapport, si, dans l'ensemble «les pays d'Asie de l'Est ont pu passer avec succès à une production à forte valeur ajoutée, c'est parce qu'ils ont exercé un strict contrôle sur le système d'enseignement, sur les programmes d'enseignement et sur les qualifications dispensées par les instituts techniques et les écoles professionnelles, créés pour répondre aux besoins des nouvelles industries».
En outre, à quelques exceptions près, ces pays ont effectué de bons choix, c'est-à-dire qu'ils ont su déterminer les secteurs qui avaient un très fort potentiel de croissance à l'exportation, à savoir l'électronique de pointe, la technologie de l'information et les services financiers.
Bien que les stratégies d'investissement et de formation conçues par les pays de la région Asie-Pacifique aient prouvé leur utilité pendant plus de trois décennies de croissance rapide, l'actuelle crise financière met en évidence un certain nombre d'échecs: «des systèmes d'enseignement ont accordé trop d'importance à l'apprentissage» mécanique «aux dépens de l'expression créative; des retards sont survenus dans le développement de l'enseignement supérieur à Singapour et de l'enseignement secondaire en Thaïlande notamment; une certaine indécision s'est manifestée en République de Corée quant à la formation en entreprise, et l'on a accordé dans ce pays trop d'importance aux besoins des grands groupes économiques et de projets ambitieux de développement».
Tout en attribuant essentiellement la crise asiatique à la situation financière et à une perte de compétitivité en partie due à la politique des changes, les auteurs du rapport font observer qu'«un essor plus rapide et plus imaginatif du système éducatif aurait pu donner des résultats positifs et aurait même pu promouvoir une diffusion plus rapide des nouvelles techniques dans l'ensemble de l'économie».
Asie du Sud
En revanche, la situation économique du sous-continent asiatique, englué dans la médiocrité des compétences techniques et professionnelles, est beaucoup moins brillante. Les auteurs font observer que dans les domaines de l'enseignement et de la formation professionnelle, «l'Inde et le Pakistan ont réalisé certains progrès, notamment en qui concerne les taux des inscriptions scolaires en Inde, mais le rythme du changement, particulièrement au Pakistan, est encore beaucoup trop lent pour que des différences soient perceptibles».
Selon le BIT, si l'Inde et le Pakistan n'ont pas réussi à transformer la structure de leurs exportations en produisant des biens à forte valeur ajoutée, c'est parce qu'ils n'ont pas réussi à «réunir en abondance et simultanément tous les facteurs - notamment les capitaux, les qualifications et la technologie - qui sont utilisés de manière intensive dans ce type de production».
Bien que le Pakistan ait récemment pris des mesures pour perfectionner et réformer son système d'enseignement professionnel, une comparaison des moyens de formation du Pakistan avec ceux dont dispose la République de Corée fait ressortir d'énormes écarts entre les deux pays: au Pakistan, 30 à 40% des postes d'enseignants ne sont pas pourvus alors qu'en Corée, les professeurs sont en surnombre; le taux des abandons scolaires ne dépasse pas 10% en Corée alors qu'il est très élevé au Pakistan; au Pakistan, les établissements de formation professionnelle et technique sont encore moins nombreux pour les femmes que pour les hommes alors que, selon leurs aptitudes, les Coréennes peuvent s'inscrire dans n'importe quelle institution de leur choix, et qu'elles représentent 46% des étudiants inscrits. Et surtout, au Pakistan, établissements scolaires et industrie collaborent peu alors qu'en Corée, les écoles et l'industrie s'efforcent d'établir des liens étroits et que l'industrie fournit des bourses d'études aux élèves de nombreux établissements d'enseignement technique.
La situation de l'Inde est étudiée à travers la comparaison de deux grandes industries d'exportation: celle des logiciels et celle des produits de cuir. L'industrie traditionnelle des produits de cuir vient au quatrième rang des branches d'exportation de l'Inde et emploie 1,65 million de personnes dont près de 90% dans le secteur informel. En dépit de son importance, cette branche enregistre une baisse constante de ses exportations. En revanche, les exportations de logiciels indiens, industrie plus récente que celle du cuir, sont en augmentation rapide et le secteur de l'informatique est en plein essor.
Pour différents qu'ils soient, ces deux secteurs conviennent tout particulièrement à l'Inde parce qu'ils ont besoin de main-d'œuvre plutôt que de capital et de relativement peu de biens d'équipement et de technologie, facteurs dont l'Inde ne dispose pas en abondance.
Malgré cela, l'informatique est florissante alors que l'industrie du cuir est en déclin. La première connaît une forte croissance de l'emploi alors que la deuxième manque cruellement de main-d'œuvre. Pourquoi? Le phénomène s'explique en partie par l'euphorie qui règne actuellement sur le marché des produits de l'informatique et dans le fait que cette industrie est stimulée par la demande. Mais, l'explication réside aussi dans l'énorme différence qui caractérise l'instruction et la formation professionnelle dans l'un et l'autre secteur et, partant, le degré de motivation des employeurs et des travailleurs.
La production de logiciels pour l'exportation exige des qualifications très pointues, domaine dans lequel l'Inde est relativement avantagée grâce au bon niveau de son système d'enseignement. Toutefois, cette manne de travailleurs indigènes hautement qualifiés n'aurait pu engendrer une telle croissance de l'industrie indienne de l'informatique si d'autres facteurs n'étaient pas entrés en jeu.
D'après les auteurs, «l'Inde a déployé de gros efforts pour profiter de la conjoncture». On peut se demander si elle aurait remporté un aussi grand succès dès le départ, sans les réformes économiques qui ont éliminé les rigidités et les contrôles excessifs qui entravaient l'activité des entreprises. En tout état de cause, le succès remporté par la suite, lui, serait moins grand si l'Inde n'avait pas aussi énergiquement développé la formation professionnelle requise.
«L'abondance initiale d'une main-d'œuvre hautement qualifiée n'aurait pas duré longtemps si des efforts délibérés n'avaient pas visé à accroître cette main-d'œuvre. Les succès remportés dans la production et l'exportation de logiciels ont été rapidement suivis par l'essor de la formation à l'informatique. A l'heure actuelle, deux des plus importantes sociétés d'informatique assurent une formation dans ce domaine à plus de 300 000 personnes par an. Il convient de souligner encore une fois que c'est l'avantage initial dont disposait l'Inde avec une main-d'œuvre scientifique hautement qualifiée qui a permis à ce pays de promouvoir si rapidement la formation à l'informatique - activité à fort coefficient de qualifications.»
Les choses sont profondément différentes dans l'industrie du cuir. Bien que l'Inde dispose d'une main-d'œuvre bon marché possédant le savoir-faire traditionnel que requiert la fabrication de produits de cuir, la majorité des travailleurs sont dans le secteur informel et n'ont jamais fait d'études. Dans ces conditions, «ils ne peuvent parfaire leurs qualifications au-delà d'un certain point». Les efforts visant à accroître la productivité n'ont consisté qu'en une formation courte proposée par des acheteurs étrangers aux travailleurs du secteur structuré.
Selon le BIT, «cette industrie souffre d'une pénurie aiguë de main-d'œuvre qualifiée; elle manque en particulier de cadres, de personnel d'encadrement et de concepteurs. Sa mauvaise réputation, le manque de moyens modernes d'enseignement et le caractère vieillot des cours dispensés aggravent cette pénurie».
En outre, «en 1995, on a constaté que 635 candidats seulement avaient suivi des cours de formation au travail du cuir, alors que la capacité totale des institutions indiennes de formation étaient de 420 000 personnes. De même, le programme d'apprentissage n'avait attiré que 355 apprentis alors que sa capacité totale était de 144 000 stagiaires». Conclusion: «la plupart des entreprises n'investissent guère dans le perfectionnement des travailleurs par crainte de perdre leur personnel».
Amérique latine
Alors que plusieurs pays d'Asie de l'Est possèdent les capacités et les compétences qui leur garantissent la compétitivité dans l'économie mondiale, dans d'autres régions du monde telles que l'Asie du Sud et l'Afrique subsaharienne, ces compétences tarderont à voir le jour. Selon les auteurs, l'Amérique latine se situe «dans une zone incertaine entre ces deux situations». Ils considèrent que la plupart des pays de la région pourraient passer à un niveau supérieur de capacité technologique, mais se posent la question de savoir comment.
«L'Amérique latine doit faire face au problème suivant: comment retrouver son taux de croissance alors que, pour ce faire, il lui faudrait renforcer sensiblement son capital humain de manière à augmenter la productivité.»
En dépit du taux modeste de croissance économique enregistré au cours de ces vingt dernières années, on a observé des progrès plus ou moins constants dans le domaine de l'éducation, ainsi qu'en témoignent le recul de l'analphabétisme et les taux de fréquentation scolaire. La durée moyenne de la scolarité est de cinq ans, la limite inférieure étant de 3,9 ans, au Brésil, et la limite inférieure de 8,7 ans, en Argentine. Dans le secondaire, le pourcentage d'élèves suivant un enseignement professionnel se situe entre 20 et 30% pour la région dans son ensemble.
L'un des obstacles qui empêchent une meilleure valorisation des ressources humaines est la très grande inégalité des revenus qui existe dans la plupart des pays latino-américains. Il faudra donc que l'amélioration de l'instruction et de la formation professionnelle s'opère sur une base suffisamment large pour tenir compte de ceux qui ont pris du retard depuis dix ans ou plus.
«Sur le plan de la productivité et de l'égalité, la qualité de l'enseignement et les possibilités d'accès doivent être améliorées au niveau primaire, et les systèmes de formation devraient jouer un rôle croissant dans le relèvement des niveaux de compétence du plus grand nombre possible de travailleurs.» De 1990 à 1995, la croissance de la productivité a été régulière sur l'ensemble du continent et remarquable dans certains pays, atteignant par exemple 10,6% en Argentine, 27,3% au Brésil et 9,6% au Chili, alors que chez les «tigres» asiatiques, la moyenne était de 11 à 14%.
Toutefois, si en Asie de l'Est, la hausse de la productivité s'est accompagnée d'une croissance de l'emploi dans le secteur manufacturier, en Amérique latine, elle a entraîné une augmentation chômage dans ce secteur. Le plus difficile, pour les décideurs latino-américains, est de créer des emplois dans les grandes entreprises du secteur structuré. Il y a à cela plusieurs raisons parmi lesquelles les conséquences de la restructuration industrielle, la disparition partielle de la protection de l'emploi et la montée de la concurrence à l'exportation. Cependant, cet état de choses «donne également une idée de la relative pénurie de travailleurs qualifiés et de la répartition des qualifications et des années de scolarisation, avec une plus grande polarisation en Amérique latine qu'en Asie de l'Est».
La situation est donc de nature à encourager les nouvelles activités à fort coefficient technologique convenant à la petite fraction de main-d'œuvre qui est suffisamment instruite, mais elle n'encourage pas les activités d'exportation à grande échelle, qui exigent des effectifs nombreux de travailleurs semi-qualifiés. Pour éviter la fracture sociale qui pourrait résulter d'une telle évolution, les pays doivent considérer l'instruction et la formation professionnelle comme des éléments essentiels de toute politique censée favoriser la compétitivité à l'échelle mondiale.
Le BIT considère donc la formation professionnelle et l'instruction comme des facteurs de toute première importance non seulement pour créer des emplois et générer la croissance mais aussi pour permettre aux économies de tirer parti «au bon moment» des possibilités nouvelles et des créneaux qui résultent de l'interaction entre une mondialisation rapide et le progrès technique.