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La marginalisation de l'Afrique
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LA MARGINALISATION DE L'AFRIQUE

Aussi incomplète soit-elle, la libéralisation des échanges à l'échelle mondiale résultant des négociations de l'Uruguay Round offre des possibilités considérables de croissance économique et de réduction du chômage dans l'ensemble des pays en développement. Cependant, une région, l'Afrique subsaharienne, s'est jusqu'ici montrée incapable de profiter des nouveaux marchés et des nouvelles possibilités. Selon le rapport du BIT intitulé L'emploi dans le monde 1995, la raison de cette incapacité réside moins dans des facteurs externes que dans un climat peu propice à l'investissement national et à l'investissement étranger.

Selon les auteurs, il faut procéder à de profondes réformes. En particulier, les gouvernements africains doivent ensemble s'efforcer de réduire les risques qui pèsent sur les investissements et qui sont dus entre autres à de brusques revirements politiques et à des pratiques juridiques et comptables généralement inadaptées.

Qui plus est, dans leur conception actuelle, la plupart des programmes d'aide internationale et la conditionnalité dont ils sont assortis aggravent le problème plutôt qu'ils ne le résolvent.

Alors que toutes les autres régions du monde en développement ont enregistré une croissance économique plus ou moins marquée et une forte augmentation du volume des exportations au cours de ces vingt dernières années, la part de l'Afrique subsaharienne dans les échanges et les investissements mondiaux a diminué au point d'être négligeable.

Les exportations africaines demeurent très concentrées sur l'agriculture, particulièrement sur le café et le cacao, deux cultures qui représentent à elles seules au moins 40 pour cent du montant total des recettes d'exportation de la région. Ces deux produits d'exportation sont extrêmement tributaires du climat et sensibles à l'instabilité des marchés internationaux des produits de base.

L'aide constitue désormais 9,3 pour cent du produit national brut et ce pourcentage est en augmentation constante. «L'Afrique subsaharienne a reçu en 1991 un tiers environ de l'aide mondiale nette.» De fait, «le seul domaine où il n'y ait pas eu de marginalisation est celui de l'aide».

La situation est particulièrement désolante en ce qui concerne l'investissement. Les investissements privés directs dans les pays en développement ont, d'une manière générale, enregistré une progression fulgurante au cours de ces dix dernières années et ils sont maintenant estimés à 200 milliards de dollars par an. Toutefois, moins de 1 pour cent de ce total va à l'Afrique. «Le montant de 1992 en chiffres absolus a été inférieur en termes réels à celui de 1985, année où le continent a touché le fond de la crise économique».

Jusqu'à la fin des années quatre-vingt, cette situation résultait de politiques natioales considérées comme hostiles aux capitaux étrangers et au secteur privé. La menace de nationalisations sans indemnisation comme en Ethiopie, en Tanzanie et en Ouganda, ou même avec indemnisation comme au Sénégal, a joué un grand rôle dans la réticence des investisseurs. Une politique de surévaluation favorisant un secteur public pléthorique a en outre lourdement entravé l'expansion des exportations de produits manufacturés.

Ces explications ne sont plus valables aujourd'hui, expliquent les auteurs du rapport. Ces dernières années, des programmes d'ajustement structurel ont abouti à une impoprtante libéralisation de la politique commerciale et de celle des taux de change, à la déréglementation des marchés et à la privatisation des entreprises parapubliques. Mais les résultats mettent longtemps à se faire sentir: «Les exportations industrielles ne représentent encore qu'une toute petite partie de l'économie.»

Pourquoi cela? Certains pensent que c'est parce que ces réformes ont été insuffisantes. «Il y a tout lieu de penser, cependant, que les causes de l'échec actuel vont bien au-delà d'une simple insuffisance des réformes.»

La première de ces causes, suggèrent-ils, tient aux risques particulièrement élevés que continuent de présenter les économies africaines. Les réformes de ces dernières années ont souvent été imposées par les donateurs comme conditions de l'aide et non librement choisies par les gouvernements en place. «Malheureusement, le contexte politique dans lequel les réformes ont été menées leur ont ôté une partie de leur crédibilité.»

Deuxièmement, l'Afrique n'a pas diversifié ses exportations. Parce qu'elles dépendent de l'exportation de quelques produits de base, les économies africaines sont davantage vulnérables que d'autres aux crises économiques causées par de mauvaises récoltes ou la détérioration des termes de l'échange.

La troisième grande raison qui pousse les investisseurs à se tenir à l'écart réside dans la faiblesse généralisée de l'infrastruture administrative, y compris les systèmes juridiques et de comptabilité. «En raison du manque de fiabilité des comptes vérifiés et de la difficulté d'établir et de faire respecter les titres juridiques, il n'est pas possible d'évaluer les entreprises à un prix qui soit fonction de leurs bénéfices», déclarent les auteurs. L'incertitude ainsi créée rend l'actif moins commercialisable et fait fuir l'investissement.

«En Afrique, le cadre juridique et le système de vérification des comptes se sont détériorés à un point tel que les risques de mauvais fonctionnement sont assez élevés pour compromettre la valeur des transactions.»

Bien que ce soient finalement les Africains qui devront mettre fin eux-mêmes à la marginalisation de l'économie du continent, le reste du monde peut, selon le rapport, soutenir leurs efforts ou, au contraire les entraver. «Les deux principaux modes d'intervention internationale sont la fourniture d'une aide et sa conditionnalité», font observer les auteurs tout en soulignant que ceux-ci «ont eu des effets pervers et ont même peut-être été intrinsèquement négatifs».

«Il faut corriger les effets négatifs non intentionnels de l'aide.» Dans sa conception actuelle, l'aide consiste essentiellement en «un apport de devises pour l'Etat, qui accroît la valeur de la monnaie et fait progresser les dépenses publiques» au détriment des exportations.

Les conséquences pernicieuses de l'appréciation des monnaies «posent aussi des problèmes moraux aux donateurs (...). Un transfert destiné officiellement à aider la société tout entière a en fait pour conséquence de plonger tout un pan de cette société dans la misère. (...) L'aide massive dont bénéficie l'Afrique est moinsfavorable à la croissance que son volume ne permettrait de l'espérer.»

«Par ailleurs, poursuivent les auteurs, la conditionnalité de l'aide peut renforcer la marginalisation». Censée engendrer des promesses de réformes pour l'avenir, la conditionnalité n'a pas récompensé les gouvernements des résultats obtenus dans le passé. Cela a engendré un ralentissement plutôt qu'une accélération du processus de réforme démocratique, en ce sens que les gouvernements s'efforcent de tirer le prix maximum pour chaque réforme appliquée. Ainsi, les auteurs préconisent que, «de prospective, la conditionnalité devienne rétrospective, ce qui inciterait les gouvernements à se bâtir une réputation de sérieux plutôt qu'à faire des promesses qu'ils ne tiendront pas».

L'aide elle-même «pourrait être modifiée de façon à stimuler les exportations au lieu de les pénaliser». Le gros de l'aide «devrait être attribué au secteur privé, en général, et aux industries d'exportation, en particulier».

Mise à jour par BB. Approuvée par KMK. Dernière modification: 16 octobre 1996.