Une «nouvelle économie» est-elle en train de voir le jour? Dans son Rapport sur l’emploi dans le monde 2001, le BIT constate que, même si l’essor des technologies de l’information et de la communication (TIC) ne représente encore qu’une «révolution en train de se faire», les disparités qui caractérisent la diffusion et l’utilisation de ces nouvelles technologies risquent d’élargir la «fracture numérique» déjà béante entre nantis et laissés-pour-compte de la technologie.
La convergence numérique des technologies de l’information et de la communication (TIC) a quasiment balayé les deux grands obstacles qui entravaient la communication: la lenteur et la distance. Grâce à l’existence de moyens toujours moins coûteux, toujours plus rapides et toujours plus variés de transmettre de grandes quantités d’informations via Internet ou d’autres réseaux, nous vivons aujourd’hui dans un monde où l’accès à l’information est plus aisé que jamais.
Grâce aux TIC, l’accès à l’information est plus équilibré. Plus de gens ont accès à plus d’information quand et où ils en ont besoin et cela bouleverse l’ordre économique établi. Il faut donc s’attendre à une transformation profonde des marchés et des organisations mais aussi des comportements économiques traditionnels. Toute l’attention portée au nouveau monde capricieux des «point-com » ne doit pas faire oublier que le véritable enjeu des TIC réside dans la manière dont elles transformeront l’ancienne économie.
L’évolution du mode de fonctionnement de l’économie transformera le monde du travail. La création et la disparition d’emplois, les qualifications requises et leur renouvellement, l’organisation du travail de même que le fonctionnement et l’efficacité des organisations de travailleurs et d’employeurs sont autant d’aspects conditionnés par la nouvelle ère de mondialisation numérique.
Ceux qui travaillent dans la création de savoir, qui produisent des idées et les transmettent via l’électronique comme des produits intangibles ou immatériels, tirent plus particulièrement avantage de l’économie en réseau: Internet et les autres techniques de travail en réseau, leur donnent accès à une quantité infinie d’informations qui constituent leur matière première. Mais toutes les professions peuvent bénéficier d’un meilleur accès à l’information. Ainsi, tel agriculteur analphabète pourra vendre sa production sur les nouveaux marchés dont Internet lui aura ouvert l’accès. Et, en ce qui concerne la création d’emplois, bien que l’économie en réseau ait créé des débouchés, cela ne se traduit pas nécessairement par une augmentation des connaissances ou des exigences professionnelles. Les emplois non qualifiés, la déqualification et la concentration du savoir existent aussi dans la nouvelle économie.
La quasi-totalité des TIC est produite par environ 15 pour cent de la population mondiale (mais dans les pays industrialisés essentiellement). A peu près la moitié seulement de la population mondiale dispose de l’électricité, des lignes téléphoniques et des autres équipements nécessaires pour appliquer ces technologies dans les secteurs de la production et de la consommation. Cela signifie que la majorité des habitants de la planète souffre à cet égard d’un lourd handicap et qu’au moins un tiers d’entre eux est carrément «déconnecté de la technologie».
Pour se faire une idée de l’ampleur de la fracture numérique, il suffit de savoir par exemple que 70 pour cent des travailleurs de l’Union européenne (UE) exercent leurs activités dans la haute technologie alors que plus de la moitié de la population mondiale n’a encore jamais utilisé un téléphone. Dans beaucoup de pays, c’est l’accès aux lignes téléphoniques qui conditionne l’accès aux TIC; or ces lignes, relativement peu nombreuses, sont concentrées dans les pays riches et dans les couches les plus aisées de la population des pays pauvres. Alors qu’aux Etats-Unis et dans l’UE, il existe un téléphone pour deux personnes, les 739 millions d’habitants que compte l’Afrique en ont moins de 14 millions.
Bien que l’utilisation de l’ordinateur et l’accès à Internet se répandent à la vitesse grand V dans bien des régions du monde, «à peine plus de 5 pour cent de la population mondiale sont des usagers d’Internet et 88 pour cent d’entre eux se trouvent dans les pays industrialisés». A eux seuls, les Etats-Unis et le Canada regroupent 57 pour cent des usagers d’Internet dans le monde alors qu’ensemble l’Afrique et le Moyen-Orient n’en comptent que 1 pour cent. Environ 75 pour cent de l’information diffusée sur Internet n’est produite qu’en une langue: l’anglais.
Les auteurs du rapport font observer que la fracture numérique existe non seulement entre les sociétés mais également en leur sein. «Toutes les données existantes montrent que l’usage d’Internet est stratifié», affirment-ils. Cet usage est beaucoup plus courant chez les jeunes que chez les personnes âgées, chez les hommes que chez les femmes, en ville qu’à la campagne et chez les personnes instruites disposant d’un certain revenu.
La fracture numérique s’élargit «Aux Etats-Unis, l’internaute type est un citadin blanc de 36 ans qui a fait des études supérieures et jouit d’un revenu confortable.»
En Europe, on retrouve à peu près le même profil, 37 pour cent des internautes (essentiellement des hommes) ayant des revenus qui se situent dans la tranche supérieure, vivant dans des zones urbaines plutôt qu’à la campagne et dans les pays du Nord plutôt que dans les régions méridionales.
Dans les pays en développement, où moins de 5 pour cent des ordinateurs sont connectés à Internet, la fracture numérique interne est encore plus vaste. Par exemple, au Zimbabwe et en Ethiopie, respectivement 87 et 98 pour cent des usagers d’Internet ont des diplômes universitaires et sont majoritairement des hommes. Au Moyen-Orient, 4 pour cent seulement sont des femmes.
Parmi les autres facteurs déterminants, les auteurs mentionnent le coût et l’existence des réseaux de télécommunications ainsi que le contrôle exercé par le gouvernement sur l’accès à Internet, ce dernier facteur étant souvent lié au respect d’autres droits politiques et civiques.
Le rapport met en évidence les «obstacles très réels qui empêchent les pays en développement de participer à la révolution de la communication» et les graves répercussions que cela pourrait avoir sur les marchés du travail mondiaux. «Seuls quelques pays d’Asie de l’Est semblent se maintenir au même niveau que les pays développés en ce qui concerne la diffusion du progrès technologique». Pour le reste du monde en développement, «la fracture numérique épouse les clivages habituels dus aux inégalités sociales et économiques et accentue le phénomène général de l’exclusion sociale».
Nonobstant les difficultés que crée une telle dynamique, l’analyse du BIT souligne que la révolution numérique «comporte une gamme extraordinairement variée de risques et d’opportunités pour tous les segments du monde du travail». Certes, les forces technologiques en jeu sont puissantes et irréversibles, mais d’autres forces telles qu’une politique sociale inventive et des innovations sur le plan institutionnel pourraient rendre cette révolution maîtrisable. «Tous les pays doivent faire face aux dangers et saisir les possibilités que présente la révolution de la communication: la passivité engendre la marginalisation», affirment les auteurs du rapport.
Aux yeux du BIT, une percée des TIC dans les pays en développement présenterait, entre autres, les avantages suivants:
• baisse du coût des télécommunications en général et possibilité de remplacer ou de compléter les coûteuses installations fixes par les télécommunications sans fil, en particulier;
• possibilité d’élargir, grâce aux techniques de communication sans fil, l’accès aux télécommunications et à Internet et notamment de l’étendre aux communautés rurales isolées;
• effet d’entraînement des télécommunications sur d’autres sphères de l’activité sociale et économique grâce à la création de débouchés commerciaux, qui favorise la naissance de start-up et le développement de petites entreprises;
• possibilité de resserrer les liens entre pays développés et pays en développement, et en particulier pour ces derniers d’attirer chez eux les activités économiques délocalisées du fait de la création de «filières mondiales de plus-value» par les multinationales;
• création de produits informatiques, comme l’a fait l’Inde avec la conception de logiciels, ou application directe de la technologie de l’information à la production industrielle pour en augmenter la valeur ajoutée, comme l’a fait le Costa Rica;
• élaboration de produits indigènes ou d’autres produits à caractère culturel tels que la musique ou l’artisanat avec un plus grand potentiel de diffusion.
Le rapport du BIT conclut que la révolution numérique est porteuse à la fois d’«authentiques possibilités et de réelles contraintes». Pour les pays les plus riches qui sont à l’avant-garde ou sur le point d’entrer dans l’ère de la technologie, il s’agit de raviver l’«ancienne économie» tout en se lançant dans de nouvelles productions et sur de nouveaux marchés.
Toutefois, l’idée que «la majeure partie de la population mondiale ne bénéficiera probablement pas des avantages qu’offriront très bientôt les nouvelles technologies» constitue, selon le BIT, «un argument de poids pour ne pas laisser les marchés piloter seuls le cours de la révolution de la communication».