Le marasme qui règne actuellement sur les marchés du travail n'est ni inévitable ni irréversible, estime le Bureau international du Travail selon lequel le concept de plein emploi, adapté aux réalités actuelles, doit demeurer l'un des objectifs premiers de toute politique économique et sociale.
La persistance de taux de chômage élevés dans les pays industrialisés et le sousemploi massif dans les pays en développement confortent les raisons à la fois économiques et morales pour lesquelles "il faut que le plein emploi redevienne un des grands objectifs de l'action des pouvoirs publics".
Le rapport ( Note ) de l'OIT intitulé L'emploi dans le monde 1996/97 dénonce "la remise en question de l'utilité du concept de plein emploi" dans les milieux des chercheurs et des décideurs, et critique les notions de "croissance sans emploi", de "fin du travail", etc. qu'il est désormais de bon ton de lui substituer. Estimant que ces notions ne résistent pas à l'épreuve des faits et qu'elles sont potentiellement nuisibles, l'OIT souligne que "rien ne prouve qu'il y a - ou qu'il y aura bientôt - une pénurie telle de travail utile qu'il ne sera plus jamais possible d'assurer le plein emploi". "Si le chômage a augmenté", affirmetelle, "c'est parce que la croissance a ralenti, non parce qu'elle a cessé de créer des emplois"
L'Organisation conteste également l'opinion selon laquelle le chômage serait dû avant tout aux rigidités du marché du travail qu'il faudrait donc s'employer à rendre plus "flexible". "Les rigidités du marché du travail ne se sont pas accentuées durant la période au cours de laquelle le chômage a augmenté ...la montée du chômage ne peut s'expliquer uniquement par le comportement du marché du travail." Le ralentissement de la croissance enregistré dans les pays industrialisés depuis 1974, "peut être considéré comme la principale cause de la montée du chômage".
L'OIT fait observer que le plein emploi ne signifie pas que le taux de chômage doit être égal à zéro, mais représente le niveau auquel la grande majorité des hommes et des femmes en âge de travailler et qui le souhaitent peuvent trouver un emploi productif, rémunéré et librement choisi. Considérée sous cet angle, "la définition du plein emploi comme l'absence de chômage involontaire ou la disponibilité d'emplois pour tous ceux qui en recherchent activement un, n'a rien perdu de sa valeur". Historiquement, cette définition a admis un taux de chômage de 2 à 3%, soit le taux qu'ont connu la plupart des pays industrialisés jusqu'au début des années 70. Cependant il ne s'agit pas de fixer un taux déterminé, ces chiffres n'ayant rien d'absolu, surtout si l'on considère le rythme des changements techniques et économique qui se sont produits par la suite.
Actualisation du concept de plein emploi
Ce qu'il faut aujourd'hui, affirme l'OIT, c'est adapter un concept historiquement pertinent aux réalités actuelles, à savoir la mondialisation, la rapidité du progrès technique, l'apparition de formes de travail non classiques, voire l'évolution fondamentale de la nature du travail ou des attitudes personnelles visàvis de l'emploi.
L'OIT prévient que l'abandon de l'objectif du plein emploi pourrait bien devenir une prophétie autoréalisante tant il est vrai que, du fait de la dégradation du marché du travail, le spectre d'un avenir sans emplois menace des millions de citoyens. Le pessimisme qui se répand actuellement à ce sujet risque d'aggraver la situation en faisant régner la confusion quant aux causes véritables du chômage et aux solutions à apporter. Le rapport de l'OIT critique plus particulièrement deux visions pessimistes.
La première relève de l'opinion selon laquelle les forts taux de chômage actuels, associés à la révolution des techniques et à la mondialisation des échanges et des mouvements de capitaux, donnent inexorablement à penser que malgré la croissance, "on ne pourra plus jamais créer suffisamment d'emplois nouveaux pour rétablir le plein emploi". Si les sceptiques qui croient en un avenir sans emplois avaient raison, "il serait futile de pousser plus loin le traditionnel débat sur les moyens de combattre le chômage et à la place, il faudrait commencer (...) à adapter les institutions économiques et sociales à une situation de pénurie d'emplois". Ce qui, selon les auteurs du rapport, non seulement n'est pas prêt de se produire mais encore serait impossible à réaliser.
Le rapport de l'OIT démontre que la mondialisation n'est pas responsable des déboires de l'emploi. Bien au contraire, elle augmente les débouchés, stimule la productivité et les échanges et favorise la croissance nécessaire pour parvenir au plein emploi.
La croissance crée encore des emplois
La notion de "reprise sans emplois" est elle aussi infondée. En effet, l'intensité d'emploi de l'actuelle reprise est plus ou moins la même que celle des années précédentes et la création globale d'emplois (donc la croissance de l'emploi) est demeurée inchangée pendant la majeure partie de ces 35 dernières années, mais l'emploi a augmenté moins vite que la population active. Les auteurs constatent que "l'intensité d'emploi de la croissance a en fait augmenté" parce que "le rythme de création d'emplois est resté constant alors que la croissance économique a fortement décéléré dans les années 70 et 80".
En outre, le lien entre la croissance du PIB et la création d'emplois se serait plutôt resserré. Les auteurs du rapport font observer à ce sujet que "avant le choc pétrolier, il fallait un taux de croissance annuelle de 2% aux EtatsUnis et de 4,3% en Europe pour que des emplois se créent, alors qu'il suffit aujourd'hui de taux atteignant respectivement 0,6% et 2,0%".
La technologie ne peut elle non plus être tenue responsable de la régression de l'emploi. Les données citées dans le rapport démontrent que, au cours de ces 30 dernières années, le nombre total d'heures de travail a fortement augmenté au Canada, au Japon et aux EtatsUnis en dépit du degré élevé d'innovation technologique. Pendant la même période, les heures de travail n'ont que légèrement diminué au RoyaumeUni, en France et en Allemagne, indépendamment du progrès technique. Selon les auteurs, "on ne saurait se contenter d'un point de vue statique et dénoncer les effets néfastes de l'innovation génératrice d'économies de maind'oeuvre; il faut se placer dans une perspective dynamique et prendre aussi en considération tous ses effets indirects."
Les tenants de la thèse de "la fin du travail" invoquent, entre autres, les licenciements massifs survenus dans certaines grandes sociétés du fait du progrès technique et de la volonté d'accroître la productivité. L'OIT juge peu crédibles les prédictions alarmistes fondés sur de tels exemples: "Les restructurations qui ont abouti à des réductions d'effectifs dans les grandes entreprises manufacturières ne sont qu'un aspect des choses: il faut tenir compte aussi des petites entreprises et des autres secteurs de production." De même, ces analyses pessimistes ne tiennent pas compte "des effets indirects du progrès technique, notamment des emplois qui peuvent être créés grâce au développement de nouveaux produits et de nouveaux secteurs". Il est erroné de présenter le cas particulier de certaines grandes sociétés comme étant représentatif de l'ensemble de l'économie et de prétendre que "le progrès technique n'a qu'une seule conséquence, qui est de réduire le besoin de maind'oeuvre".
Des "taux naturels" inacceptables sur le plan social
La deuxième vision pessimiste est celle selon laquelle tout effort visant à "contrarier "le taux naturel de chômage" auquel tend toute économie, aboutit invariablement à une accélération de l'inflation". Si les tenants du "taux naturel de chômage" disaient vrai, les taux de chômage actuels ne devraient pas être une cause de préoccupation car ils ne seraient que le reflet de l'équilibre auquel tendent inévitablement les marchés du travail. A cela l'OIT répond que, de toute évidence, les taux actuels de chômage ne reflètent pas un équilibre "acceptable d'un point de vue social". En outre, alors que les déséquilibres macroéconomiques s'aggravent du fait que le chômage devient structurel et que la réglementation du marché du travail ou les programmes d'indemnisation s'avèrent inadéquats, les maux que le chômage de longue durée inflige à la société risquent de devenir intolérables à la fois sur le plan humain et sur le plan économique.
D'autres théories nourries de pessimisme se fondent sur l'hypothèse de ce que l'on appelle désormais "la fin du travail", en vertu de laquelle la société postindustrielle se caractériserait essentiellement par un accroissement constant de la productivité et de la richesse et un déclin correspondant de la nécessité de travailler, ce qui ferait plus de place à des activités non marchandes visant la satisfaction personnelle.
D'autres notions tout aussi utopiques envisagent de rendre le revenu indépendant du travail, par exemple en garantissant à tous les citoyens un revenu de base qui se substituerait aux salaires et qui pourrait être complété par différents types d'activité: plein temps, temps partiel ou encore périodes de travail occasionnel. Cela suppose que l'économie soit suffisamment productive pour financer cette nouvelle organisation sociale, ce qui est plus qu'incertain, et l'impact d'une telle organisation sur l'incitation à travailler est contestable; par conséquent, "à moins d'une accélération imminente de la croissance grâce à ces technologies, la proposition de dissocier revenu et travail se heurte à un sérieux problème de financement".
Même l'idée largement répandue que l'emploi est devenu plus instable n'est pas confirmée par les statistiques. "Si l'"emploi à vie" avait cessé d'exister, si les changements d'emploi étaient de plus en plus courants, cela devrait se refléter dans les deux indicateurs que sont l'ancienneté dans l'emploi et les taux de départs calculés pour l'ensemble de l'économie". Or, d'après les données sur lesquelles se fonde le rapport, "il paraît difficile d'affirmer qu'il existe une quelconque tendance générale à un accroissement de l'instabilité de l'emploi dans les grands pays industriels. (...) le temps passé par les travailleurs dans l'emploi qu'ils occupent actuellement varie de six à douze ans selon le pays, et ces chiffres ne diminuent pas".
Vers le plein emploi
Les auteurs du rapport concluent que "rien ne vient étayer de façon convaincante l'argument selon lequel il faut abandonner toute idée de plein emploi, à cause des transformations radicales de la demande de maind'oeuvre, de la nature du travail ou des attitudes individuelles à l'égard de l'emploi". Ils reconnaissent certes que des changements se sont produits, mais estiment que ceuxci sont trop limités pour justifier une révision fondamentale des grands objectifs et instruments de la politique économique et sociale, y compris la réglementation du marché du travail. "A l'évidence, il est plus difficile aujourd'hui d'assurer et de maintenir le plein emploi, mais il est encore possible d'examiner les causes de cette situation et de concevoir des remèdes dans le cadre de la politique économique et sociale classique au lieu de verser dans l'utopie."
Le rapport rappelle l'existence d'une norme internationale du travail - la convention (no122) sur la politique de l'emploi, 1964 - qui invite les Etats membres "en vue de stimuler la croissance et le développement économiques, d'élever les niveaux de vie, de répondre aux besoins de maind'oeuvre et de résoudre le problème du chômage et du sousemploi" à formuler et appliquer, "comme un objectif essentiel, une politique active visant à promouvoir le plein emploi, productif et librement choisi". Cette convention a été ratifiée par 84 pays.
L'emploi dans le monde 1996/97 - Les politiques nationales à l'heure de la mondialisation. Bureau international du Travail, Genève. ISBN 9222103262. 35 francs suisses.