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Genève, le 10 juin 1996
Malgré la rareté des statistiques sur le nombre des enfants qui travaillent, l'information existante permet de penser qu'ils sont encore très nombreux. Aujourd'hui, dans toutes les régions du monde, des enfants travaillent.
Bien que le droit international fixe à 15 ans l'âge minimum de l'entrée dans la vie active (convention no 138 de l'OIT) et que le nombre d'enfants de moins de 10 ans qui travaillent soit loin d'être négligeable, la quasi-totalité des données portent sur le groupe d'âge de 10 à 14 ans. En recoupant plusieurs sources officielles, le BIT a calculé que, dans le monde entier, plus de 73 millions d'enfants de ce seul groupe d'âge - soit 13,2 pour cent de tous les enfants de 10 à 14 ans - étaient économiquement actifs en 1995.
- Les plus nombreux ont été recensés en Asie - 44,6 millions (13 pour cent). Viennent ensuite l'Afrique - 23,6 millions (de loin le plus fort pourcentage: 26,3 pour cent) et l'Amérique latine - 5,1 millions (9,8 pour cent).
- Selon les estimations par pays, les taux d'activité économique des enfants de 10 à 14 ans sont les suivants: Bangladesh (30,1 pour cent), Chine (11,6), Inde (14,4), Pakistan (17,7), Turquie (24), Côte d'Ivoire (20,5), Egypte (11,2), Kenya (41,3), Nigéria (25,8), Sénégal (31,4), Argentine (4,5), Brésil (16,1), Mexique (6,7), Italie (0,4), Portugal (1,8).
«Mais ces données ne fournissent qu'un aperçu partiel de la situation», dit Assefa Bequele, spécialiste du travail des enfants au BIT, «il n'existe aucun chiffre fiable sur les travailleurs de moins de 10 ans, et pourtant nous savons qu'ils sont nombreux. Il en va de même pour les enfants qui ont entre 14 et 15 ans, au sujet desquels peu d'études ont été réalisées. Si tous ces enfants pouvaient être recensés et si l'on tenait dûment compte des travaux domestiques réalisés à plein temps par les filles, le nombre total des enfants qui travaillent aujourd'hui dans le monde entier se situerait probablement dans les centaines de millions».
C'est surtout dans les régions en développement que le travail des enfants est le plus courant, mais il existe aussi dans les pays industrialisés. «Dans les pays de l'Europe du Sud, les enfants ont toujours été relativement nombreux à travailler contre rémunération, en particulier dans les activités à caractère saisonnier, les métiers de la rue, les petits ateliers, ou dans le cadre du travail à domicile», constate un rapport Endnote1 du BIT préparé en vue d'une réunion qui se tiendra à l'occasion de la prochaine session de la Conférence internationale du travail (4-20 juin 1996).
Dans les pays d'Europe centrale et orientale, les difficultés liées à la transition d'une économie planifiée vers une économie de marché ont engendré une forte recrudescence du travail des enfants. Les auteurs du rapport font observer qu'«il en va de même aux Etats-Unis où le développement du secteur tertiaire, la croissance rapide de l'offre d'emplois à temps partiel et la recherche d'une main-d'oeuvre plus flexible contribuent à alimenter depuis plusieurs années le marché du travail des enfants».
De tout temps, la proportion d'enfants travailleurs a été plus élevée dans les zones rurales que dans les zones urbaines - neuf sur dix sont occupés à des activités agricoles ou assimilées. Dans les villes des pays en développement, où le travail des enfants augmente régulièrement en raison de l'urbanisation rapide, ils sont occupés dans le commerce et les services, et dans une moindre mesure dans le secteur manufacturier.
Des enquêtes statistiques réalisées par le BIT au Ghana, en Inde, en Indonésie et au Sénégal indiquent que l'activité économique de plus de trois quarts des enfants âgés de 5 à 14 ans s'exerce dans le cadre d'une entreprise de type familial. A l'exception de l'Amérique latine où ils sont nombreux, «les enfants occupés comme salariés constituent habituellement un pourcentage relativement faible de la main-d'oeuvre enfantine».
«Sur le plan international, poursuit le rapport, l'attention se concentre principalement sur le travail des enfants occupés dans les pays du tiers monde dans des branches industrielles principalement orientées vers l'exportation, telles que l'industrie textile, la confection et les industries du tapis ou de la chaussure. En fait, les enfants travailleurs produisant pour l'exportation sont beaucoup moins nombreux que ceux qui sont occupés dans les branches d'activité principalement axées sur la consommation intérieure.»
Selon les statistiques, le nombre des garçons qui travaillent serait plus élevé que celui des filles. «On notera toutefois que le travail des filles est souvent sous-estimé par les enquêtes statistiques, celles-ci ne prenant pas d'habitude en considération les travaux ménagers que de nombreux enfants, des filles dans leur grande majorité, effectuent à plein temps au domicile de leurs parents pour permettre à ceux-ci d'exercer un métier.»
Qui plus est, les filles sont généralement astreintes à de plus longues journées que les garçons. «Cela est vrai en particulier pour les nombreuses filles occupées comme personnel domestique, un type d'emploi généralement caractérisé par des horaires de travail extrêmement longs. Cela se vérifie aussi dans le cas des filles occupées à d'autres types d'emploi dans la mesure où elles doivent, en plus de leur activité professionnelle, participer aux travaux ménagers au domicile de leurs parents.»
Le coût élevé de la scolarité est l'un des facteurs qui influe sur l'offre de main-d'oeuvre enfantine. Beaucoup d'enfants travaillent pour payer leurs frais de scolarité. Mais «l'enseignement offert aux enfants pauvres est souvent exécrable. Il offre si peu d'espoir de promotion sociale qu'il ne justifie pas de si lourds sacrifices. (...) S'il est vrai que de nombreux enfants quittent l'école parce qu'ils doivent travailler, il est vrai également que beaucoup sont si découragés par l'école qu'ils préfèrent travailler».
La «dextérité» des enfants n'est pas un argument valable
Dans l'industrie, «les enfants risquent d'autant plus d'être astreints au travail qu'ils coûtent moins cher et créent moins de problèmes que les adultes, que la main-d'oeuvre est rare et qu'il sont jugés irremplaçables en raison de leur taille ou de leur dextérité présumée».
En 1992, le BIT a réalisé à ce sujet une enquête en Inde, s'intéressant dans un premier temps aux fabriques de tapis et de bracelets de verre, puis aux ateliers de polissage de diamants et autres pierres précieuses et aux carrières (ardoisières, meulières, etc.).
Les résultats de ces travaux «infirment l'argument selon lequel les enfants sont les seuls à pouvoir accomplir certaines tâches ou qu'ils les accomplissent mieux que les adultes». Très souvent, «les tâches que seuls les enfants accomplissent sont des tâches subalternes que les adultes pourraient faire au moins aussi vite».
«Certains des plus beaux tapis, ceux qui présentent la plus grande densité de points, sont tissés par des adultes. Si l'on peut se passer de la dextérité des enfants pour tisser les tapis les plus fins, on voit mal pour quels autres métiers leurs «doigts de fée» seraient irremplaçables.»
Eliminer l'esclavage des enfants et les travaux les plus dangereux
Beaucoup d'enfants qui travaillent sont exposés à des risques graves pour leur santé et leur sécurité. La majorité sont employés dans l'agriculture où les dangers sont omniprésents: aléas climatiques, outils affûtés, charges trop lourdes, et où l'utilisation de plus en plus fréquente de produits chimiques toxiques et d'engins à moteur multiplie les risques.
D'autres, surtout les filles qui travaillent comme employées de maison loin de chez elles, sont fréquemment victimes de mauvais traitements physiques et psychologiques et de sévices sexuels, qui mettent leur santé gravement en péril.
«La prostitution est un autre type d'activité où l'on trouve de plus en plus d'enfants, des filles en particulier», constatent les auteurs du rapport. «L'épidémie de SIDA n'est pas étrangère à cette évolution, l'utilisation d'enfants à des fins sexuelles apparaissant aux adultes comme le meilleur moyen de se prémunir contre cette maladie. Le laxisme des autorités responsables en matière de tourisme national et international est aussi grandement responsable de la situation actuelle.»
Un autre «problème extrêmement grave» est l'esclavage des enfants.
«Les informations disponibles font état de l'existence de formes traditionnelles d'esclavage des enfants en Asie du Sud et dans la bande subsaharienne de l'Afrique de l'Est. Des cas ont été également dénoncés dans deux pays d'Amérique latine.» Toutefois, des formes contemporaines d'esclavage d'enfants font leur apparition; il arrive, par exemple, «que des enfants servent de monnaie d'échange pour obtenir un contrat de travail destiné à un adulte, ou encore qu'ils soient échangés contre une somme d'argent souvent présentée comme une avance sur salaire».
«On trouve un grand nombre d'enfants esclaves», qui, selon les études citées dans le rapport du BIT, pourraient être des dizaines de millions, «dans l'agriculture, les services domestiques, les industries du sexe, les industries du tapis et des textiles, les carrières et la fabrication de briques».
«L'esclavage des enfants a cours principalement là où existent des systèmes sociaux fondés sur l'exploitation de la pauvreté tels que la servitude pour dettes, le fait générateur étant l'endettement de la famille pour faire face à une obligation sociale ou religieuse, ou plus simplement pour acquérir les éléments de sa survie», précise le rapport. Les guerres sont également une cause de l'esclavage des enfants.
«A ces différentes situations de mise en esclavage d'enfants doivent correspondre des approches différentes», explique le rapport. «Pour les premières, toute intervention extérieure, notamment internatioale, est vouée à l'échec si elle ne s'appuie pas sur un processus de transformation sociale mené par les communautés concernées. Pour les secondes, la mise en esclavage de populations civiles dans le cadre d'un conflit armé constitue un crime contre l'humanité» qu'il appartient à la communauté internationale de faire cesser et de punir.
On considère de plus en plus que «les efforts nationaux et internationaux devraient être axés en priorité sur les formes les plus abusives et les plus dangereuses d'exploitation du travail des enfants».
«Mais l'argument le plus fort est peut-être que le travail des enfants a des effets éminemment discriminatoires, car il alourdit encore le fardeau et le handicap qui pèsent sur des individus et des groupes déjà socialement exclus, et profite aux privilégiés.»
«Pour cette raison, il est incompatible avec la démocratie et la justice sociale.»
Pourcentages d'enfants de 10 à 14 ans exerçant une activité économique en 1995(Estimations par pays et territoires sélectionnés) Endnote2
Afrique (%)
Afrique du Sud 0.00
Algérie 1.63
Burkina Faso 51.05
Burundi 48.97
Cameroun 25.25
Côte d'Ivoire 20.46
Egypte 11.23
Ethiopie 42.30
Ghana 13.27
Kenya 41.27
Mali 54.53
Maroc 5.61
Niger 45.17
Nigeria 25.75
Ouganda 45.31
Sénégal 31.36
Tunisie 0.00
Zambie 16.27
Zimbabwe 29.44
Asia (%)
Arabie saoudite 0.00
Bangladesh 30.12
Bhoutan 55.10
Chine 11.55
Hongkong 0.00
Inde 14.37
Indonésie 9.55
Iran 4.71
Iraq 2.95
Japon 0.00
Jordanie 0.68
Malaisie 3.16
Népal 45.18
Pakistan 17.67
Philippines 8.04
Rép. arabe syrienne 5.78
Timor oriental 45.39
Turquie 24.00
Thaïlande 16.22
Viêt-nam 9.12
Yémen 20.15
Europe (%)
Albanie 1.11
Hongrie 0.17
Italie 0.38
Portugal 1.76
Roumanie 0.17
Amérique latine (%)
Argentine 4.53
Bolivie 14.36
Brésil 16.09
Chili 0.00
Colombie 6.62
Costa Rica 5.48
Cuba 0.00
Guatemala 16.22
Haïti 25.30
Mexique 6.73
Nicaragua 14.05
Paraguay 7.87
Pérou 2.48
Rép. dominicaine 16.06
Uruguay 2.08
Venezuela 0.95
Océanie (%)
Iles Salomon28.89
Papouasie-Nouvelle-Guinée19.31
Polynésie 3.67
Le travail des enfants: Que faire? Document soumis aux fins de discussion à la Réunion tripartite informelle au niveau ministériel. Genève, 12 juin 1996. Bureau international du travail, Genève, 1996.
Source: Economically active population. Estimates and projections, 1950 - 2010. Quatrième édition (non publiée - données du Bureau de statistique du BIT), Bureau international du Travail, Genève.