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Le BIT au Cambodge:
Dix ans après
Au cours de ces dix dernières années, le BIT a amélioré les conditions de vie de dizaines de milliers de Cambodgiens. Après avoir connu les ravages de la guerre, l'isolement économique et la planification centralisée, le Cambodge est désormais un État équipé de routes et de canaux en bon état, doté d'une industrie du tourisme en bonne santé et dont les habitants ont des emplois qui leur permettent de mener une existence décente. L'article qui suit décrit le «travail de géant» accompli par le BIT dans ce pays.
Arrivé au Cambodge dans les mois qui suivirent la signature de l'accord de paix de 1991, le BIT a apporté à la population ce à quoi elle aspirait le plus: des emplois. En dix ans, son Programme de création d'emplois (EGP) a généré des millions de journées de travail rémunéré, formé les habitants aux métiers les plus divers, mis sur pied un système de microcrédit qui est florissant et construit des routes et des ponts dans les zones rurales. Mais surtout, il a réussi à engager le pays dans la voie du développement durable en associant la population locale à ses projets et en mettant en pratique les normes du travail préconisées par l'OIT.
«Ce programme a donné des résultats remarquables», constate Trevor Riordan, ancien coordinateur du programme. «Il constitue un excellent modèle de réponse aux problèmes que doit résoudre dans l'urgence tout pays qui sort d'un conflit armé. Le programme de coopération technique du Cambodge est l'un des plus réussis que le BIT ait mis en œuvre dans la région Asie-Pacifique. Cette réussite tient dans une large mesure à l'originalité de la démarche, à savoir l'association dans un même programme de la formation professionnelle, de la formation à la gestion de la petite entreprise et du recours à des techniques de travail à forte intensité de main-d'œuvre.»
Au sortir de vingt années de guerre, le Cambodge était, avec un revenu par habitant d'environ 150 dollars, l'un des pays les plus pauvres de la planète. La pauvreté était générale, surtout dans les petites villes et les campagnes où l'infrastructure était détruite, les terres étaient laissées en jachère à cause des mines et l'activité économique était très restreinte.
L'agriculture était le secteur qui offrait le plus de débouchés, mais elle ne pouvait à l'évidence absorber à elle seule la totalité des chômeurs et des travailleurs sous-employés et pauvres du pays. La création d'emplois et de revenus a donc été considérée comme le principal enjeu du redressement et de la reconstruction du Cambodge.
Pour remédier à cette situation désastreuse, le BIT a élaboré, en collaboration avec le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le Programme EGP dans le but de créer des emplois non agricoles et des sources de revenu pour certains groupes cibles. Outre l'application des normes internationales du travail, ce programme comprenait trois volets: des travaux de reconstruction à fort coefficient de main-d'œuvre, la formation professionnelle et le développement de la petite entreprise.
Le projet de reconstruction et d'entretien de l'infrastructure a installé des bureaux dans les départements provinciaux des travaux publics et défini les priorités en étroite collaboration avec les autorités provinciales. La construction de routes était la priorité numéro un des dirigeants locaux. En 1992-93, le BIT a décidé de reconstruire les routes secondaires et rurales du Cambodge en utilisant des techniques non mécanisées. à la demande du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), qui devait réinstaller les gens de telle sorte qu'ils aient accès aux distributions de nourriture, les travaux commencèrent dans les provinces du nord-ouest. En huit ans, les projets d'infrastructure du BIT au Cambodge ont généré pour les travailleurs locaux 3 millions de journées de travail directement rétribué. Plus de 540 kilomètres de routes rurales et 80 ponts, 439 rigoles d'irrigation et 21 canaux ont été reconstruits et entretenus. En 1999, une étude du marché de Puok constatait que les prix avaient baissé de 16% en moyenne depuis que le BIT avait terminé la construction des voies d'accès à ce marché.
À Angkor Vat, le BIT s'est associé à l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) pour restaurer le site et en faire à nouveau une destination touristique. Les travailleurs non qualifiés ont trouvé là du travail de débroussaillage des monuments. Ils ont également remis en état les conduites de drainage, placé les statues en sûreté, mis en place un service de collecte des ordures et installé les échafaudages pour les restaurateurs des monuments.
Dans la province de Siem Rep, 44 kilomètres de canaux de desserte ont été remis en état à l'aide de techniques à fort coefficient de main-d'œuvre. Comme pour les routes, le projet a injecté beaucoup plus que les salaires dans l'économie locale: il a engagé des camionneurs pour le transport des matériaux, des artisans pour fabriquer des outils et des paniers et des entrepreneurs pour préfabriquer les rigoles d'irrigation et autres structures en maçonnerie. Il a donné du travail aux ateliers de réparation de matériel et aux entreprises de services. Chaque kilomètre de canal ou de route construit a rapporté environ 4000 dollars à l'économie locale. En augmentant la capacité des retenues d'eau, les travaux d'irrigation ont relancé l'agriculture et contribué à endiguer l'exode rural. En huit ans, les projets d'infrastructure du BIT ont également formé des centaines de cadres, d'entrepreneurs et de fonctionnaires non seulement aux techniques de construction et d'entretien non mécanisées mais aussi à la gestion, à la comptabilité, à l'informatique, et leur ont enseigné les langues.
Pour maintenir le niveau de croissance obtenu grâce à l'amélioration de l'infrastructure, il fallait que les gens acquièrent le sens des affaires et puissent disposer de capitaux. Lorsque les accords de paix de 1991 ont été signés, les perspectives d'emploi et la situation économique étaient particulièrement moroses. La plupart des habitants des zones rurales n'avaient pas les qualifications nécessaires pour obtenir un emploi. Le marché du travail était très mal organisé et ne pouvait s'appuyer sur aucun système d'information ou programme d'investissement fiable.
Pour aider les milliers de rapatriés des camps installés aux frontières, de personnes déplacées, de soldats démobilisés et d'indigents à acquérir des qualifications qui leur permettent de gagner leur vie, le BIT a organisé des cours de formation professionnelle dans plusieurs provinces. Pour ce faire, il a créé un Secrétariat national à la formation au ministère de l'Éducation, à Phnom Penh, et mis en place un réseau de sept centres provinciaux de formation ainsi que des unités décentralisées pour les franges de population non desservies, qui dispensaient un enseignement professionnel axé sur le travail indépendant et la création de petites entreprises. S'adaptant aux besoins de la population, les formateurs se déplaçaient dans les villages et enseignaient à proximité des lieux de résidence des participants. Les femmes soutiens de famille ont ainsi pu assister aux cours sans renoncer à leurs obligations, ce qui était très important, car, lors d'une expérience précédente, un grand nombre d'entre elles avaient dû abandonner les cours faute de pouvoir concilier leur formation et leurs responsabilités familiales.
La première phase du projet de formation professionnelle (avril 1993 et mai 1996) était conçue de façon à former le plus rapidement possible les très nombreux réfugiés de retour au Cambodge et personnes déplacées à l'intérieur du pays. Grâce à quoi 4900 personnes (dont 42% de femmes) ont bénéficié d'une formation dans des domaines aussi divers que la culture des champignons, en deux semaines, ou le bâtiment, en quatre mois. Durant la même période, 4000 personnes ont appris à administrer une petite entreprise, 3000 (dont 67% de femmes) ont emprunté pour démarrer ou développer une petite entreprise, 11000 microentreprises appartenant à des femmes ont obtenu des prêts (d'un montant moyen de 40 dollars pour un taux de remboursement de 97%).
Pendant la deuxième phase (juillet 1996-octobre 1998), qui était axée sur l'appui institutionnel et les aspects stratégiques, environ 2 500 personnes ont été formées. Parmi elles, 81% ont trouvé un emploi ou se sont mises à leur compte, le meilleur taux de réussite étant obtenu dans des spécialités telles que le maraîchage, la conchyliculture et la réparation d'appareils de télévision. À l'issue de la formation, les participants gagnaient en moyenne 33 dollars par mois, soit au moins deux fois plus qu'un enseignant. Le cours de réparation d'appareils de radio est celui qui a donné les meilleurs résultats: 90% des participants qui l'ont suivi jusqu'au bout ont trouvé un emploi ou se mis à leur compte, gagnant en moyenne 46 dollars par mois. L'une des principales raisons de cette réussite réside dans le fait que la formation dispensée correspondait à des débouchés existants. Dès que, dans un district, un nombre suffisant d'habitants étaient formés dans un domaine donné, le programme de formation se déplaçait dans un autre district afin d'éviter de saturer le marché.
Toute entreprise, quelle que soit sa taille, a besoin de capitaux pour se développer. Dans le Cambodge rural, où les revenus sont les plus faibles du monde, l'épargne - et les banques - sont pratiquement inexistantes. Cependant, 80 ONG mettent un capital initial à la disposition des petites et des microentreprises. La plus importante ONG spécialisée dans le financement de proximité est l'Association des agences de développement économique local, mieux connue sous l'acronyme anglais ACLEDA, qui a été créée en 1993 avec le soutien du PNUD. En octobre 2000, elle était devenue une banque agréée et avait 49 agences et bureaux dans 14 provinces, de zones rurales principalement. Le taux de remboursement de ses prêts dépasse aujourd'hui 95%. Elle accorde trois sortes de prêts: des prêts de microfinancement, des avances sur garantie aux petites entreprises et des prêts à la petite industrie. Avec un portefeuille de prêts de 15,6 millions de dollars, elle est désormais le principal bailleur de fonds du Cambodge.
Toute l'action du BIT au Cambodge repose sur le respect des droits consacrés dans les normes internationales du travail. Les conditions d'engagement et d'emploi reflétaient les principes énoncés dans les conventions fondamentales sur le travail forcé, le travail des enfants et la discrimination. Elles constituaient des exemples de bonnes pratiques. Chaque chantier de construction employait 50% de femmes. Hommes et femmes percevaient une rémunération équitable, d'un montant égal. Beaucoup ont bénéficié d'une formation spéciale et l'ACLEDA a donné, au départ, des cours de gestion et de commerce aux femmes chefs d'entreprise. Ayant intégré le principe de la parité entre les hommes et les femmes dans sa stratégie de recrutement, elle veille à embaucher autant de femmes que d'hommes. Pour que les femmes et les personnes appartenant à d'autres catégories défavorisées accèdent en priorité à tous les cours, les responsables du projet de formation professionnelle avaient mis au point un test spécial d'admission à leur intention. En outre, pour faciliter l'insertion des handicapés dans le marché du travail, le BIT a recherché des outils agricoles et du matériel de construction adaptés, en vente dans le commerce à des prix abordables.