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TRAVAIL
No 42, Mars 2002


Forums des professionnels
de l'informatique en Inde

Pendant les années quatre-vingt-dix, le taux de croissance annuel de l'industrie indienne des services et des conseils en informatique a dépassé 50%, ce qui représente une augmentation de 175 millions de dollars en 1989/90 à 5,7 milliards à la fin de la décennie. Cette croissance a favorisé l'apparition d'une abondante main-d'œuvre qualifiée qui s'enrichit chaque année de nouveaux diplômés.

BANGALORE, Inde - La croissance du secteur indien de l'informatique a été stimulée par l'action du gouvernement, qui a créé des parcs de technologie des logiciels dans 18 villes du pays. Mumbai, Bangalore, Delhi et ses environs, Hyderabad et Chennai sont toutes devenues d'importants centres de l'informatique, qui accueillent à la fois des entreprises indigènes telles que Infosys, Satyam et Wipro Technologies et les filiales indiennes de sociétés multinationales.

À Bangalore et à Hyderabad, les professionnels de l'informatique sont en train de mettre en place leurs propres formes d'organisation collective, pour défendre leurs intérêts. Ces organismes ne sont pas des syndicats au sens habituel mais ils bénéficient d'un solide appui du mouvement syndical international. On peut considérer qu'ils préfigurent un nouveau mode de représentation des travailleurs, adapté aux besoins des nouvelles industries de ce siècle nouveau.

Le Forum des professionnels de l'informatique de Bangalore a officiellement vu le jour lors d'une réunion publique organisée à la fin de l'année 2000 dans cette ville et a depuis créé une branche à Mysore, ville plus petite située à 140 km au sud-est de Bangalore. Selon son secrétaire, H. S. Amar, il compte environ 300 membres et au moins un millier d'autres personnes ont pris contact avec lui. Environ 150 professionnels de l'informatique ont assisté à la réunion publique qu'il a tenue au mois de janvier de cette année à Bangalore.

Son organisation sœur, le Forum des professionnels de l'informatique d'Hyderabad, a également vu le jour en 2000 et bénéficie d'un appui similaire, comme l'ont démontré les 250 personnes qui ont rempli la salle de conférence de l'hôtel dans laquelle s'est tenue récemment une réunion publique du forum. Les impressionnantes Cyber Tours d'Hyderabad, première phase du parc scientifique «Hitec City» situé dans la banlieue de la ville, qui sont ouvertes depuis environ trois ans, hébergent aujourd'hui des entreprises telles que GE Capital, Microsoft, Infosys et bien d'autres grandes sociétés. Certains habitants d'Hyderabad se plaisent à dire que leur ville devrait être rebaptisée «Cyberabad». Grâce à l'ouverture, en janvier, d'un bureau dans le centre-ville, le forum pourra continuer à se développer dans de meilleures conditions et sera mieux en mesure de répondre aux besoins de ses membres. Les frais de location initiaux ont été couverts par un apport financier du syndicat suédois, SIF.

Les forums des professionnels de l'informatique ont été appuyés sur le plan organisationnel par la fédération syndicale internationale, Union Network International (UNI), à laquelle ils se sont récemment affiliés en tant que membres à part entière. Ils ont en outre bénéficié du soutien moral des syndicats indiens de la poste et des télécommunications. Pourtant, ils rejettent très clairement l'appellation de syndicats, terme qui, craignent-ils, risquerait de rebuter des membres potentiels. De même, ils préfèrent parler de «professionnels de l'informatique» plutôt que de «travailleurs». Toute idée de confrontation avec les employeurs est quasiment exclue.

Malgré cela, ils mènent en faveur de leurs membres une action qui n'est pas très différente de celle de beaucoup de syndicats. Par exemple, le Forum de Bangalore, inquiet du nombre de suicides dans le secteur de l'informatique, phénomène qu'il attribue au stress professionnel, a récemment organisé une rencontre entre ses membres et un psychiatre sur les techniques de gestion du stress. Autre cause de préoccupation: la fatigue oculaire causée par une utilisation excessive de l'écran d'ordinateur, pour laquelle il a fait appel aux services d'un ophtalmologue. Les problèmes de lombalgie dus à de mauvaises postures le préoccupent également.

D'une manière générale, le Forum de Bangalore redoute que les professionnels de l'informatique n'exécutent de trop longues journées et semaines de travail. L'un de ses membres, qui travaille dans une grande multinationale américaine de l'informatique, affirme que bien que son contrat soit prévu pour des journées de huit heures et une semaine de cinq jours, lui et ses collègues se sentent obligés de travailler le samedi pour pouvoir terminer leur travail. «En réalité, nous travaillons gratuitement le sixième jour», dit-il.

Paradoxalement, certains jeunes professionnels de l'informatique, membres du Forum de Bangalore, connaissent le problème inverse. Les étudiants des écoles d'ingénieurs et d'informaticiens qui ont obtenu leur diplôme l'année dernière ont en effet joué de malchance, car, au deuxième semestre, le ralentissement de l'économie américaine et les effets du 11 septembre ont contribué à ralentir la croissance du secteur indien de l'informatique. De ce fait, les emplois que les entreprises avaient promis aux étudiants ont bien souvent été supprimés. Or, comme l'explique l'un de ces jeunes diplômés, les étudiants qui, comme lui, s'étaient vu offrir un emploi se sont sentis dans l'obligation morale de ne pas se rendre aux entretiens d'embauche que leur proposaient d'autres entreprises, et ont donc perdu d'autres possibilités d'emploi.

Pour H. S. Amar, l'utilité du forum ne fait aucun doute. Il reconnaît cependant que, sur le plan pratique, le développement de l'organisation et l'augmentation des effectifs ne sont pas choses faciles, surtout parce que le forum n'a pas encore à Bangalore de bureau équivalent à celui d'Hyderabad et qu'il ne dispose que du temps de membres bénévoles pour répondre aux demandes de renseignements. Ne percevant que des cotisations modestes de quelques roupies par an, les forums auront encore besoin d'une aide extérieure pendant quelque temps avant de pouvoir prétendre à l'autonomie.

Néanmoins, l'UNI considère que ces associations indiennes de professionnels de l'informatique représentent une avancée non négligeable dans un secteur qui, à l'échelle internationale, n'est pas réputé pour sa forte syndicalisation ni pour la défense des droits de ses travailleurs. S'adressant, en janvier, aux membres du Forum de Bangalore, Gerhard Rode, de l'UNI, a déclaré que l'important était de trouver de «nouvelles formes d'organisation» efficaces, qui, selon lui, pourraient bien être très différentes des structures syndicales classiques. «Les professionnels de l'informatique devraient s'organiser», a-t-il affirmé, «ils devraient s'efforcer de trouver de nouveaux moyens d'exprimer leurs besoins et leurs exigences.» Il a attiré l'attention sur l'expérience de WashTech, qui a utilisé l'Internet pour mettre sur pied une association des salariés de Microsoft et d'autres travailleurs de l'informatique de l'État de Washington, ainsi que sur l'initiative analogue dénommée «Alliance@IBM», lancée dans la Silicon Valley. La question de la création de structures quasi syndicales adaptées aux besoins des jeunes travailleurs du secteur des technologies de l'information et de la communication à l'échelle mondiale a fait l'objet d'un débat lors du premier Congrès mondial de l'UNI, qui a eu lieu au mois de septembre dernier à Berlin.

Les perspectives économiques du secteur indien de l'informatique et les débouchés qu'il peut offrir seront étudiés de manière très concrète à l'occasion du séminaire national tripartite que le BIT devrait organiser l'année prochaine à Bangalore. Ce séminaire se fondera sur le Rapport sur l'emploi dans le monde 2001: Vie au travail et économie de l'information. Il réunira des experts du gouvernement indien et de la puissante Association nationale des entreprises de logiciels de l'Inde, NASSCOM.

- Andrew Bibby

Mise à jour par RP. Approuvée par KMK. Dernière modification: 14 juin 2002.