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Mondialisation? La mode syndicale
En créant un «syndicat des syndicats»,
les travailleurs veulent assumer un rôle mondial
Dans un monde obsédé par les fusions et les acquisitions, les mariages entre organisations de travailleurs passent souvent inaperçus. Tel n'est pourtant pas le cas de la récente fusion de cinq syndicats allemands pour former un «syndicat des syndicats» fort de trois millions de membres. Werner Thoennessen, spécialiste du syndicalisme, explique pourquoi le nouveau géant «VERDI» retient tant l'attention et examine d'autres fusions de ce type.
BERLIN - Depuis des années, la presse économique fourmille d'articles sur les fusions et acquisitions d'entreprises, quidu capitalisme au-delà des frontières. Or, aujourd'hui, il ne s'agit plus uniquement de grosses entreprises qui en avalent de petites, comme c'était le cas au début. Bien souvent, le regroupement a lieu entre partenaires de force plus ou moins égale qui, aux prises avec la concurrencemondiale, renoncent à leur statut indépendant et s'unissent pour se présenter comme un «acteur mondial».
Dans le passé, lorsque des phénomènes de ce type se produisaient dans le monde syndical, ils éveillaient peu l'attention, notamment parce qu'ils étaient d'une ampleur relativement modeste. Tel n'est pas le cas de l'immense fusion opérée en mars 2001 entre cinq syndicats allemands - fonction publique, transport et communications (OeTV), cols blancs (DAG), commerce, banque et assurance (HBV), poste (DPG) et médias - qui formèrent ensemble le sndicat des services (Vereinigte Diensleistungsgewerkschaft), connu sous l'acronyme de VERDI.
Un outil de syndicalisation
Le principal objectif du géant VERDI est de recruter des membres dans un secteur tertiaire en plein essor, de façon à compenser la baisse des effectifs syndicaux enregistrée ces dernières années. L'effectif total des syndicats qui ont ainsi fusionné était tombé de 3,43 millions en 1996 à 2,99 millions en 2000.
Le fait qu'avec près de 3 millions de membres VERDI soit aujourd'hui le plus grand syndicat du monde, ne doit pas faire oublier que plusieurs regroupements syndicaux avaient déjà eu lieu en Allemagne avant 2001. Tout en provoquant une baisse des effectifs de la Confédération allemande des syndicats, ces regroupements avaient considérablement augmenté les effectifs et amélioré l'efficacité des syndicats fusionnés, encore que le taux global de syndicalisation soit aujourd'hui inférieur à ce qu'il était il y a cinq ans en Allemagne.
Ainsi, les syndicats IG bâtiment, IG Mines et IG industrie chimique, papier et céramique avaient déjà fusionné et les syndicats «mineurs» TG bois et TG Textile furent absorbés par IG Metall. En outre, il y avait eu plusieurs cas de coopération entre syndicats indépendants, par exemple pour le recrutement de membres dans le secteur des technologies de l'information.
A noter toutefois que les opérations de fusionnement et de concentration observées ces 10 ou 15 dernières années parmi les organisations de travailleurs ne sont que les derniers maillons d'une longue chaîne de fusions dont l'origine remonte à la seconde moitié du XIXe siècle, c'est-à-dire à l'âge d'or du capitalisme industriel.
A cette époque, il s'agissait de lutter contre la fragmentation des syndicats, d'en finir avec le corporatisme de l'époque des guildes, antérieure à la révolution industrielle: processus laborieux mais finalement couronné de succès, consistant à adapter la défense des intérêts des travailleurs à l'économie moderne. Si l'on procède à une comparaison à l'échelle internationale, on constate que le processus de regroupement et de consolidation a pris des formes différentes selon les pays. Le corporatisme n'a pas été le seul problème; des divergences d'ordre politique, idéologique et religieux s'opposent également au fusionnement, que ce soit sur le plan national ou sur le plan international.
Autre difficulté: la distinction sociale entre les travailleurs manuels (cols bleus) et les autres (cols blancs). Les seconds ont souvent préféré créer leurs propres associations professionnelles dont certaines (l'association des agents de la fonction publique, diverses associations de journalistes, la «confédération Hartmann» dans la profession médicale, la confédération des magistrats, le syndicat des conducteurs de locomotive, etc.) existent encore aujourd'hui en Allemagne, comme des vestiges du passé.
L'Allemagne remplit un rôle de précurseur
Pourquoi l'Allemagne est-elle à l'avant-garde dans le domaine du syndicalisme ? Il faut chercher l'explication dans le démantèlement des syndicats du pays, qui a précédé la Seconde Guerre mondiale. Après la reddition inconditionnelle de l'Allemagne, en 1945, s'est peu à peu élargie la marge de manœuvre nécessaire à une complète reconstruction d'un syndicalisme indépendant non seulement de toute influence politique et religieuse mais aussi du gouvernement et des employeurs et fondé sur le principe d'un syndicat par branche d'activité.
Dans d'autres pays, en revanche, les organisations de travailleurs constituées en fonction de tel ou tel courant idéologique ou représentant une profession ou une entreprise donnée étaient encore nombreuses et, dans certains pays, sont encore la règle. De nos jours, c'est le mouvement syndical grec qui est le plus fragmenté: il se compose de plus de cent organisations différentes, dont quelques-unes seulement sont financièrement indépendantes et donc en mesure de mener une grève. Les autres sont financées par le gouvernement ou les employeurs.
Bien entendu, les employeurs - ou les gouvernements - n'ont pas forcément intérêt à ce que les syndicats renforcent leur pouvoir en fusionnant. Ainsi, dans beaucoup d'anciennes colonies de l'empire britannique, il existe encore un «registraire des syndicats» chargé d'autoriser la création des syndicats et de délimiter leur champ d'action.
Même si, d'après les comparaisons, les regroupements syndicaux en sont à un stade plus avancé en Allemagne qu'ailleurs, la plupart des pays connaissent une évolution analogue. En Scandinavie, seuls les cols blancs ont encore leurs propres syndicats et en Italie le modèle allemand, c'est-à-dire un syndicat par branche d'activité - a été largement adopté. En France, en revanche, une forte démarcation politique et professionnelle subsiste, mais l'écart est peu à peu comblé par des accords de coopération.
Au Royaume-Uni, le syndicat des transports et industries diverses (TGWU) est aujourd'hui une gigantesque organisation qui compte des membres dans toutes les branches d'activité, y compris le secteur tertiaire.
Selon un rapport du FMI, daté du 9 avril 2001, deux grands syndicats britanniques de métallurgistes, Amalgamated Engineering and Electrical Union et Manufacturing, Science and Finance Union, ont fusionné. Au Japon et aux états-Unis, il existe encore plusieurs grands syndicats, dans la construction mécanique notamment, qui tout en appartenant à une même fédération (Rengo au Japon et AFL-CIO aux états-Unis), n'envisageraient pas de fusionner pour le moment.
Néanmoins, compte tenu de l'évolution actuelle vers la mondialisation et le transnational, il est fort probable que dans un avenir proche, ces «retardataires» du mouvement syndical seront soumis à une pression économique telle qu'ils finiront par écouter les associations syndicales internationales qui plaident en faveur d'une plus grande efficacité et préconisent le fusionnement. C'est seulement à cette condition que le mouvement pourra prétendre être organisé de manière à contrebalancer le pouvoir du capital transnational.
La restructuration des organisations de travailleurs ne constitue bien sûr que le volet structurel de la défense des droits des travailleurs; c'est donc une condition nécessaire mais insuffisante. Pour réussir, elle doit s'accompagner d'une stratégie politique judicieuse, adaptée à la nouvelle donne économique et sociale, qui serve les anciens idéaux de liberté, d'égalité et de fraternité.
- Werner Thoennesen