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TRAVAIL
No 39, juin 2001


«Développeurs de coopératives» au Sahel

Des experts nationaux formés par le BIT
ont pris le relais de l'action internationale

Un réseau d'experts en formation et en organisation coopératives est en train de se constituer au Sahel et dans plusieurs pays de l'Afrique centrale. Héritiers d'un programme de coopération technique mis en œuvre pendant deux décennies par le BIT avec l'appui financier de la Norvège, ces techniciens et animateurs au service du développement rural sont le gage le plus sûr d'un progrès réel dans les campagnes. À condition toutefois que les pouvoirs publics des pays concernés encouragent leurs efforts et créent un environnement favorable à l'organisation des producteurs ruraux.

DIANTAKAYE, Niger -Mama Traoré rajuste les pans du turban bleu qui, en volutes compliquées, encadre son visage, s'enroule autour de son cou et descend jusqu'aux épaules... à peine a-t-il sauté de la pinasse et posé le pied sur la terre ferme qu'il est entouré par des grappes de villageois qui l'interpellent, lui serrent la main... À Diantakaye, comme tout à l'heure à Kotoka, comme dans la vingtaine de villages de cette partie du delta intérieur du Niger où il a contribué à la mise en place des périmètres irrigués rizicoles, Mama est connu et reconnu. En cas de problème ou d'hésitation sur les orientations à prendre, on fait appel à lui. Du planage du sol au dosage de l'eau sur les parcelles, du choix des semences au repiquage en pépinière et au calendrier des récoltes, c'est toute une expérience qu'il a transmise à ces villageois démunis de presque tout, désespérés par la sécheresse et qui ont depuis repris confiance en l'avenir en s'organisant pour produire plus et mieux.

Originaire de San, à quelque 180 km plus au sud, technicien agricole de formation, Mama a débuté en 1968 à Tombouctou comme cadre du ministère de l'Agriculture du Mali sur un périmètre de 650 ha produisant du riz grâce à un système d'irrigation pluviale. Mais avec la sécheresse du début des années soixante-dix est apparue la nécessité de garantir un apport constant d'eau puisée au fleuve. Divers projets financés par l'aide internationale ont vu le jour pour aménager des canaux, aider les agriculteurs et les populations chassées du Nord par la famine à maîtriser les nouvelles techniques d'irrigation. Mama y a collaboré, il est devenu au fil des ans un expert apprécié.

«Nous avons obtenu notre premier grand succès à Diré, au sud de Tombouctou, en assurant une récolte produite pendant la saison chaude », rappelle-t-il. « Les agriculteurs étaient des novices, d'anciens nomades réfugiés dans la région. Tout le monde prédisait un échec. Mais ils se sont montrés très ouverts aux conseils que nous leur donnions... C'est aussi là que nous avons eu l'idée d'associer les plantations d'arbres à la culture. Au départ, il s'agissait de protéger les champs de niébé brûlés par les tempêtes de sable en les entourant de fagots. Puis nous avons planté des lignes d'eucalyptus. Nous avons constaté qu'ils maintenaient une certaine humidité du sol. Et comme l'eucalyptus est un arbre qui pousse vite, il s'est avéré que des boisements de production pouvaient être d'un excellent rapport et compléter les revenus des agriculteurs...»

Quand Mama Traoré a quitté Diré en 1991 pour une nouvelle expérience dans la région de Mopti, une cinquantaine d'hectares avaient été boisés. Depuis, la technique a fait école dans toutes les régions du Sahel où se pratique la culture irriguée, jusque en Mauritanie et au Sénégal. Cette histoire n'est pas seulement celle de la trajectoire professionnelle d'un homme. Elle témoigne, avec d'autres parcours individuels semblables, de la réussite d'un programme de coopération technique mis en œuvre pendant plus de vingt ans dans six pays du Sahel (Burkina Faso, Cap-vert, Mali, Mauritanie, Niger et Sénégal) par l'OIT.

Une approche participative

Né en 1978 comme un instrument destiné à compléter et à prolonger l'aide alimentaire prodiguée aux populations victimes de la sécheresse par le Programme alimentaire mondial (PAM), le projet ACOPAM s'est transformé quelques années plus tard en un vaste programme intitulé «Appui associatif et coopératif aux initiatives de développement à la base dans le Sahel». Au cours de ses cinq phases d'exécution, dans les six pays de la zone d'intervention, il a mis en œuvre plus de trente projets nationaux de terrain (PNT), pour un coût total direct de 50 millions de dollars, pris en charge par le gouvernement de la Norvège. Plusieurs actions ont été conduites en partenariat avec d'autres intervenants et donateurs.

Ces projets ont bénéficié à plus de 85 000 ruraux groupés dans plus de 2 000 organisations paysannes de base (associations, groupements ou coopératives) elles-mêmes unies le plus souvent au sein de structures faîtières fédératives chargées de la coordination de leurs activités. Mais le succès d'ACOPAM, en matière de lutte contre la pauvreté rurale, ne se mesure pas tant en tonnes de céréales produites, consommées ou commercialisées qu'en nombre et en qualité des hommes et des femmes formés sur le terrain et capables, à leur tour, de transmettre leurs compétences à d'autres.

En fait, l'héritage le plus certain laissé par ce programme international aux pays bénéficiaires, c'est un outil de formation et des hommes capables de s'en servir.

L'outil d'abord. «Si je devais retenir une seule chose de ce que nous a légué ACOPAM, ce serait la qualité et la cohérence de sa méthode de formation», affirme Latsoukabé Fall, ingénieur agronome, directeur de l'Agriculture au ministère du même nom à Dakar. «Dans tous nos pays, dont la population est encore en grande majorité rurale, il est indispensable de faire en sorte que les gens aient un minimum de connaissances afin de pouvoir analyser leur situation, se développer individuellement et collectivement, choisir de rester au village plutôt que d'émigrer en ville ou à l'étranger...ACOPAM était une remarquable machine à transmettre des compétences, à favoriser l'organisation des ruraux.»

Les témoignages des bénéficiaires directs ne sont pas moins élogieux. «J'ai appris à lire et à écrire ma propre langue maternelle, le pulaar, aux cours d'ACOPAM», souligne un élu local, membre du tout nouveau comité rural du village sénégalais de Madina Niattbé. «Jamais je n'aurais pu prétendre aux fonctions que j'occupe actuellement sans les entretiens, les programmes de recyclage et de perfectionnement dont j'ai bénéficié», reconnaît Issaka Ouandaogo, chef du service production au siège de l'UCOBAM (Union des coopératives agricoles et maraîchères du Burkina Faso) à Ouagadougou.

Le trait caractéristique de la pédagogie développée par ACOPAM est l'approche participative. «Le programme de base, qui vise une responsabilisation entière des exploitantes et exploitants dans la gestion de leurs activités, est intimement lié à la pratique quotidienne des actions, indique un document d'ACOPAM. La méthodologie proposée, poursuit-il, repose sur le principe que les formations dispensées servent soit à lever un blocage, soit à compléter des connaissances dont la pratique aura montré l'insuffisance. Cette approche participative s'éloigne de la conception selon laquelle toutes les notions sont apprises d'un formateur selon un agencement prédéfini; elle transforme le formateur en animateur.»


Deux décennies de promotion coopérative

Les principaux domaines d'intervention d'ACOPAM, entre 1978 et 1999, ont été les suivants:

Les marchés autogérés de coton (forme décentralisée de collecte dans les zones de production). Ces marchés commercialisent aujourd'hui près de 80% de la production cotonnière du Sahel.

Les banques céréalières villageoises: plus de 300 structures de ce type ont été mises en place au bénéfice de près de 20 000 membres, au Sénégal, au Burkina Faso et au Niger. Des échanges (bourses céréalières) entre zones excédentaires et zones déficitaires permettent aux uns d'écouler leurs surplus et aux autres de se réapprovisionner à des prix non spéculatifs.

Les systèmes de crédit-épargne ont mobilisé plus de 400 millions de francs CFA au bénéfice de près de 7000 membres de groupements féminins, permettant le lancement d'activités économiques rentables dans l'optique d'un développement local durable. D'autres activités d'appui aux organisations féminines ont été conduites, selon les pays, en coopération avec les services nationaux compétents

Les périmètres irrigués villageois: plus de 3000 hectares ont été aménagés au Sénégal, au Mali et en Mauritanie et leurs bénéficiaires (25000 agriculteurs environ) formés à la riziculture et à l'autogestion des parcelles sur lesquelles plus de 500 000 pieds de boisements de protection et de production ont été installés.

La gestion des terroirs: des comités villageois de gestion visant à prévenir la dégradation des sols dans certaines zones de regroupement des populations (abords de lacs de barrage, par exemple) se sont constitués et ont appris à maîtriser les outils modernes d'analyse et de prévision. Ils font désormais partie des structures régionales de concertation pour les problèmes d'aménagement et d'utilisation du territoire.

En outre, l'attention particulière portée aux questions de santé a conduit de nombreuses organisations de base à mettre sur pied des mutuelles de santé, à se doter d'un dispensaire pour les soins élémentaires, à créer et à gérer des pharmacies villageoises.


Cette définition s'applique particulièrement bien au Programme d'alphabétisation fonctionnelle (PAAP) élaboré en premier lieu comme un outil pour la gestion des périmètres irrigués et généralisé par la suite. Son objectif est de permettre aux responsables et aux exploitants des groupements de maîtriser les notions élémentaires de lecture, écriture et calcul appliquées à la tenue de documents de gestion. Ces premières connaissances donnent ensuite accès aux compétences permettant d'assurer le suivi quotidien de la gestion des activités à travers l'enregistrement de toutes les opérations comptables: calcul des redevances, de la situation financière, bilan et compte d'exploitation.

Le thème et le contenu de la formation de base ont été constamment adaptés à la nature de l'activité économique, au milieu socioculturel et surtout à la langue des bénéficiaires. C'est ainsi qu'ACOPAM a développé plus de vingt programmes s'adressant tant aux petits commerçants qu'aux exploitants des périmètres irrigués, aux membres des banques céréalières qu'aux artisans, aux pêcheurs, aux maraîchers, etc.

Expertise nationale

Les hommes ensuite: peu d'activités de coopération technique ont aussi tôt et aussi complètement intégré dans leur démarche le souci d'utiliser et de valoriser l'expertise nationale. Plusieurs dizaines d'ingénieurs, pédagogues, techniciens agricoles des pays concernés ont été associés à l'action internationale. Soucieux de faire fructifier les acquis du programme et d'utiliser l'outil qu'ils avaient entre leurs mains, ils ont pris naturellement le relais d'ACOPAM après son désengagement.

«La décision de créer notre ONG a été prise en février 1995, rappelle Amadou Cissé, directeur exécutif de la structure malienne AFAR dont Mama Traoré est l'un des membres actifs. Nous étions trois nationaux salariés d'ACOPAM jusqu'en décembre de la même année, ce qui nous a permis une transition de plusieurs mois pour reprendre le portefeuille d'activités du programme dans la région».

Dès janvier 1996, la nouvelle «Association pour la formation et l'autopromotion rurale» passait un contrat de partenariat avec, de loin, le plus gros client de la zone: le Fonds européen de développement (FED), engagé dans un projet de valorisation des ressources en eaux de surface (VRES) et pour lequel ACOPAM assurait jusque-là toutes les activités de formation. «Ce contrat, 200 millions de francs CFA par an, est le plus beau cadeau de départ que pouvait nous faire ACOPAM», reconnaît A. Cissé.

Mais depuis, AFAR ne s'est pas endormi sur cet oreiller moelleux. «Nous avons le souci de diversifier nos prestations (formation, appui-conseil, études techniques et financières), ainsi que nos partenaires... Nous jouons, en fait, un rôle de bureau d'études.» Parmi les partenaires ou clients d'AFAR, figurent à ce jour, outre le FED, des organismes internationaux comme la Banque mondiale, la FAO, le FENU, l'ONUDI, FIDA, mais aussi nombre d'ONG étrangères ainsi que diverses institutions publiques ou parapubliques maliennes.à ce jour, AFAR emploie en moyenne une quarantaine de collaborateurs dont une dizaine de permanents. L'ONG vient de racheter le bâtiment qui lui sert de siège, à Sévaré, près de Mopti, et y fait construire une annexe qui sera utilisée comme centre de formation.

D'autres structures-relais du même type ont vu le jour dans les pays voisins: Wekré («Éclosion des idées» en langue moré) au Burkina Faso, GAMA (Groupement d'appui au mouvement associatif) au Niger, le Centre de formation coopératif de Bogué en Mauritanie, FSD et le Groupement PRODEL(Stratégies de promotion du développement à la base et local) au Sénégal, entre autres. Au niveau de chaque pays, ces structures se sont associées à l'ensemble des acteurs présents sur la scène du développement rural - prestataires de services et organisations représentatives des bénéficiaires - pour créer un cadre de concertation, d'échanges d'expériences et d'harmonisation de leurs efforts. Au-delà même, afin d'élargir encore les possibilités d'échange et de consolider certaines structures plus fragiles ou insuffisamment outillées, l'idée est venue de mettre en place un «réseau des réseaux» transfrontalier, en cours de constitution.

Échapper à la dépendance

Le but initial d'ACOPAM n'a pas été oublié: aider à atteindre l'autosuffisance alimentaire et à combattre la pauvreté dans les campagnes par la formation et l'organisation des populations rurales; permettre aux pays concernés de passer, dans ces domaines de la formation et de l'organisation, d'une situation de dépendance (vis-à-vis de l'aide internationale) à une autonomie de plus en plus grande, tant pour ce qui est des compétences que des moyens matériels.

Des compétences ont émergé, notamment grâce à un effort considérable de formation des formateurs et à la diffusion d'une méthodologie éprouvée. Leur volonté de servir est impressionnante et le marché auquel elles s'adressent est énorme: les communautés rurales, dans les pays de la zone concernée, ont encore besoin d'alphabétisation, de formation technique, de conseils, d'aide à l'organisation... On assiste par ailleurs à un éveil à la démocratie, on perçoit une aspiration à une société plus équitable (notamment dans le domaine des relations entre hommes et femmes). Ce mouvement demande à être encouragé. La difficulté qui demeure est celle de mettre en rapport les compétences existantes avec la clientèle potentielle. Les communautés rurales, même si elles assurent mieux leur survie, sont encore très pauvres, donc en grande partie insolvables. Qui les aidera à prendre en charge le coût de leur formation et de leur promotion? Quel peut être, par voie de conséquence, l'avenir à terme des structures d'appui et de conseil mises en place?

La première réponse à ces questions cruciales consiste à souligner une évidence: l'aide internationale, sous toutes ses formes, restera nécessaire de longues années encore. L'exemple d'AFAR et des structures nationales similaires montre que les premiers employeurs des compétences utilisables sur le marché de la formation et de l'appui-conseil sont les projets mis en œuvre par les opérateurs étrangers. Mais les animateurs d'AFAR le constatent eux-mêmes: «Les services fournis aux populations sont quelque peu décousus et soumis à la volonté des institutions qui lui offrent des contrats... Il est malaisé de répondre à certains besoins fondamentaux des populations encadrées du fait des prestations très sectorielles réalisées pour les partenaires.» A cet égard, on peut au moins souhaiter qu'il y ait un minimum de cohérence dans les interventions des divers opérateurs et que ceux-ci aient, comme ACOPAM, le souci de préparer les conditions de leur désengagement.

La deuxième réponse concerne le rôle des pouvoirs publics dans les pays concernés. L'État devrait être à même de développer une véritable politique de développement rural. Celle-ci devrait viser à:

faciliter l'accès des ruraux à la formation en respectant leurs priorités et en favorisant leur libre expression;

mettre ordre et cohérence dans le système, unifier et simplifier au lieu de multiplier les organismes et les procédures;

améliorer, si possible, les compétences de ses agents sur le terrain, leur crédibilité, leur maîtrise des problèmes;

encourager les structures de formation et d'encadrement privées nationales sans les embrigader et faire en sorte que les organismes publics œuvrant au développement utilisent leurs services.

- Michel Fromont, fonctionnaire du BIT à la retraite, ancien rédacteur en chef de Travail.


On estime que les coopératives, qui englobent aussi bien de petites entreprises que des entreprises à très grand capital, emploient à travers le monde plus de 100 millions de personnes et comptent plus de 800 millions de membres individuels.

Mise à jour par RP. Approuvée par KMK. Dernière modification: 2 août 2001.