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TRAVAIL
No 39, juin 2001


Le travail forcé, la traite des êtres humains
et l'esclavage hantent le présent

Le travail forcé, l'esclavage et la traite des êtres humains - en particulier des femmes et des enfants - prennent de l'ampleur à travers le monde et revêtent aujourd'hui des formes insidieuses. Selon une récente étude du BIT, intitulée Halte au travail forcé, l'esclavage, l'oppression et l'exploitation de l'homme par l'homme sont loin de n'être que des souvenirs d'une époque révolue.

GENEVA - Le travail forcé - un vestige du passé? Hélas non!

Bien qu'universellement condamné, le travail forcé persiste, non seulement sous ses formes anciennes mais aussi sous de nouvelles formes, tout aussi hideuses. Les formes traditionnelles de travail forcé, comme l'esclavage pur et simple ou la servitude pour dettes, perdurent dans certaines contrées, et ces pratiques continuent de nous hanter. Et, dans des contextes économiques nouveaux, on voit aujourd'hui apparaître, un peu partout, de nouvelles formes de travail forcé, associées par exemple à la traite des êtres humains.»

Ainsi débute un nouveau rapport du BIT, intitulé «Halte au travail forcé». Ce travail de 134 pages, qui s'inscrit dans le cadre du suivi de la Déclaration de l'OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail (1998), a paru dans le monde entier en mai et sera soumis à l'examen des 175 états membres de l'Organisation, durant la 89e session de la Conférence internationale du Travail.

«La progression du travail forcé à travers le monde est très inquiétante», a déclaré le Directeur général du BIT, Juan Somavia, à l'occasion de la parution du rapport. «Le tableau qui se dessine est celui d'un monde où l'esclavage, l'oppression et l'exploitation des catégories les plus vulnérables de la société - en particulier les femmes et les enfants - ne sont pas du tout des souvenirs d'une époque révolue. La sujétion d'une personne à une autre est l'antithèse du travail décent.»

«Quel que soit l'aspect sous lequel il se présente, le travail forcé se caractérise toujours par la coercition et la négation de la liberté. C'est pourquoi la Déclaration pose pour principe l'élimination de toute forme de travail forcé ou obligatoire», a-t-il poursuivi.

Et de conclure: à la lumière de ces constatations, le monde entier se doit de procéder à un nouvel examen de conscience et de prendre des mesures pour abolir le travail forcé et les conditions de vie et de travail souvent terribles qui l'accompagnent.»


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L'étendue du problème

Quelles sont les principales manifestations actuelles du travail forcé? Des pratiques barbares aussi anciennes que l'esclavage et le servage ne cèdent pas sous l'impact conjugué du droit national et international et de l'action des pouvoirs publics; au contraire, elles font preuve d'une préoccupante résistance.

En outre, la traite des d'êtres humains à des fins de travail forcé ou obligatoire prend une telle ampleur à l'échelle mondiale que «rares sont les pays qui ne sont pas pays d'origine, pays de destination ou pays de transit».

Les principales destinations sont les grandes agglomérations des pays riches - Amsterdam, Bruxelles, Londres, New York, Rome, Sydney, Tokyo - et les capitales des pays en développement et en transition. Toutefois, les parcours des victimes de la traite sont extrêmement complexes et variés. Des pays aussi différents que l'Albanie, la Hongrie, le Nigéria et la Thaïlande peuvent être à la fois pays d'origine, pays de destination et pays de transit.



Le travail forcé aujourd'hui


Le rapport indique que l'esclavage absolu est, certes, de plus en plus rare dans le monde contemporain, mais existe encore dans une poignée de pays et que l'enlèvement d'individus et de communautés entières est une pratique courante dans des sociétés déchirées par des conflits telles que celles du Libéria, de la Mauritanie, de la Sierra Leone et du Soudan. L'enrôlement forcé d'enfants dans des conflits armés, qui est considéré comme l'une des pires formes de travail des enfants, est de plus en plus fréquent.

La servitude pour dettes et des pratiques qui s'apparentent à l'esclavage sont très répandues dans les exploitations agricoles de pays d'Afrique de l'Ouest tels que le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Mali et le Togo ainsi que dans les plantations de canne à sucre de la République dominicaine et de Haïti.

Des conditions analogues à l'esclavage et le servage pour dettes sont le lot de nombreux travailleurs ruraux victimes de pratiques de recrutement coercitives, surtout lorsqu'ils sont destinés aux exploitations agricoles ou au travail domestique. Des populations autochtones comme les Pygmées et les Bantous en Afrique ou encore les Aymara et les Exnet en Amérique latine sont à cet égard des proies particulièrement faciles. Le rapport revient sur le cas extrême du travail forcé au Myanmar, qui a donné lieu à une riposte sans précédent de la communauté internationale. Mais il décrit aussi dans le détail les succès remportés dans la lutte contre le travail forcé en Inde, au Népal et au Pakistan.

Pauvreté, chômage, troubles civils, répression politique et discrimination fondée sur le sexe ou sur la race créent un environnement par trop propice à l'exploitation des personnes vulnérables par les trafiquants. En Europe, notamment, «la traite des êtres humains s'est énormément développée depuis le démantèlement de l'ex-Union soviétique», et d'immenses ateliers clandestins faisant travailler des immigrants en situation irrégulière ont été découverts en Europe et en Amérique latine.

Le travail forcé est de plus en plus difficile à détecter car il est souvent le fait d'organisations criminelles pour qui la traite des êtres humains est moins dangereuse que le trafic des stupéfiants. Il est souvent associé à des activités illégales ou souterraines et échappe de toute façon au regard du grand public. La progression du travail non réglementé dans l'industrie, l'agriculture et le secteur informel des villes renforce les facteurs économiques et sociaux qui favorisent les migrations et l'exploitation.


«Rien ne saurait excuser le travail forcé au XXI siècle»


- Juan Somavia


Dans des régions frontalières de l'Asie du Sud-Est, «c'est surtout dans les cas de recrutement direct dans les villages que l'on a enregistré des pratiques coercitives et trompeuses ainsi que des ventes de mineurs», dans une large mesure orientées vers le commerce du sexe.

Dans les Balkans et en Europe orientale - surtout dans des pays comme la Moldavie, la Roumanie et l'Ukraine - la traite des femmes est en augmentation constante, la Bosnie-Herzégovine et la région du Kosovo étant devenues d'importantes zones de transit sur le chemin de l'Europe.

En Israël, «on a enregistré un afflux de femmes introduites illégalement par des réseaux criminels». Les États-Unis sont chaque année le lieu de destination d'environ 50 000 femmes et enfants victimes de la traite, qui sont employés dans l'industrie du sexe et le travail domestique (dans les bureaux, les hôtels, etc.). Les principaux points d'entrée sont l'Etat de New York et la Californie, où la demande est la plus forte.

Bien que la définition du travail forcé fasse l'objet d'un consensus universel (essentiellement tout travail accompli sous la contrainte et la menace d'une peine), certaines formes de travail forcé donnent lieu à polémique. L'un des aspects les plus controversés est celui de la participation obligatoire des citoyens à des travaux d'intérêt public dans le cadre du développement économique, pratique courante dans plusieurs pays asiatiques (notamment au Viet Nam) et africains (République centrafricaine, Sierra Leone et Tanzanie).

Le travail pénitentiaire pose également problème dans les pays où la rééducation par le travail fait partie de la peine, comme cela est le cas en Chine, ou dans ceux, comme les États-Unis, où la sous-traitance de ce travail à des entreprises privées est autorisée. «Comme les détenus sont déjà, par définition, privés de liberté, leur utilisation par des entreprises privées risque de se solder par une exploitation», écrivent les auteurs du rapport.


Échos du passé

Si l'on remonte à une centaine d'années, on observe que le travail forcé était alors principalement associé au régime colonial et aux vestiges de la servitude. Puis est venu le temps des camps de concentration, des camps de travail et autres formes de travail forcé qui ont endeuillé le milieu du XXe siècle et qui hantent aujourd'hui encore nos mémoires chaque fois, par exemple, que des réparations sont demandées à une entreprise ou à un pays. La consolidation de la démocratie, l'ouverture des économies et la volonté réaffirmée de combattre la pauvreté et la criminalité transnationale permettent d'espérer que le travail forcé ne sera plus un jour qu'un mauvais souvenir.



L'action de l'OIT

Que peut faire l'OIT, avec ses mandants et ses partenaires institutionnels, pour prévenir et éliminer le travail forcé ? Le rapport cite des cas où, malgré le caractère multiforme du travail forcé et malgré l'ampleur du phénomène, l'aide internationale a permis aux gouvernements de cerner la nature et les dimensions du problème aux échelons national et international. Face à la multiplicité des facteurs économiques et sociaux qui sont à l'origine du travail forcé, les états ont beaucoup de peine à agir seuls.

La complexité du phénomène exige à la fois une stratégie de lutte contre la pauvreté et des mesures visant à réglementer le marché du travail. Parfois, lorsque le travail forcé est une pratique installée de très longue date, une réforme agraire visant à promouvoir une agriculture durable, productive et respectueuse des droits de l'homme, s'avère nécessaire. La traite des êtres humains, bien qu'elle soit liée au travail forcé, doit aussi être combattue sur d'autres fronts.

L'OIT propose à cet égard des projets novateurs - financement de proximité, réinsertion et requalification des travailleurs libérés du travail forcé - et étoffe sa base de données sur le trafic de main-d'œuvre et les moyens de le prévenir, mais elle a bel et bien, avec ses partenaires, un défi mondial à relever. Pour ce faire, à la suite de la discussion du rapport qui aura lieu à la Conférence, elle collaborera étroitement avec les gouvernements, les employeurs et les travailleurs des pays concernés et avec tous les acteurs du développement international.

Le rapport attire l'attention sur le Programme international de l'OIT pour l'abolition du travail des enfants (IPEC) qui, en coopération avec les gouvernements, les syndicats, les organisations d'employeurs et les ONG, s'attaque aux problèmes du travail et de la traite des enfants. Les projets qui s'adressent aux femmes - instruction, formation, accès au crédit et autres instruments favorisant l'autonomie - sont essentiels pour garantir l'efficacité des stratégies de lutte contre la traite des enfants.


Des chiffres imprécis?

«Combien de personnes sont-elles aujourd'hui assujetties à un travail forcé ? Où vivent-elles ? Qui sont-elles ? (...) Ces questions abondent dans ce rapport mais, à ce stade, il est impossible de chiffrer précisément l'ampleur du phénomène à l'échelon mondial. (...) Le travail forcé est de plus en plus lié à une économie parallèle, illégale, dissimulée, qui échappe en grande partie aux statistiques. Celles dont on dispose ne sont pas suffisamment ventilées pour que l'on ait prise sur le problème. (...) Il est urgent de consacrer plus d'attention et de recherches aux formes contemporaines de travail forcé afin d'établir des indicateurs plus précis, ventilés par sexe, qui permettront d'affiner l'analyse et de définir des politiques efficaces.»


Les auteurs du rapport soulignent l'importance du rôle joué par les institutions chargées de faire respecter la loi et par les organes des Nations Unies qui, ensemble, coordonnent les efforts et s'attaquent au problème sur plusieurs fronts (comme l'illustre le Programme mondial de lutte contre la traite des êtres humains). En outre, des organisations de travailleurs et d'employeurs ainsi que certaines entreprises ont pris des mesures concrètes en souscrivant par exemple au Pacte global - partenariat entre le monde des affaires et le système des Nations Unies - qui repose, entres autres, sur le principe de la condamnation du travail forcé.

«Améliorer la situation socioéconomique afin d'éliminer les conditions qui favorisent le travail forcé; identifier et punir les coupables; aider les victimes à se réinsérer - voilà une rude tâche», peut-on lire dans le rapport. L'OIT et les partenaires sociaux doivent redoubler d'efforts pour «mieux comprendre et combattre plus résolument, sous toutes ses formes, cette abominable pratique qui est la négation même de la liberté».

Mise à jour par RP. Approuvée par KMK. Dernière modification: 2 août 2001.