| Editions archivées | » Tous les articles, Juin 2001 |
Une forme contemporaine d'esclavage
Lutte contre la traite des enfants
en Afrique centrale et en Afrique occidentale
Les enfants victimes de la traite sont des marchandises: Ils sont achetés, vendus et transportés au gré de l'offre et de la demande. Et cela dès l'âge de cinq ans. En octobre 1999, le Programme international de l'OIT pour l'abolition du travail des enfants (IPEC) a lancé, avec l'appui financier du ministère du Travail des États-Unis, un grand programme sous-régional intitulé: «Combattre le trafic des enfants à des fins d'exploitation de leur travail en Afrique de l'Ouest et du Centre», dont le dernier rapport vient de paraître. Extraits.
«... Lorsqu'elle est arrivée, elle m'a donné 25 000 FCFA (35 dollars) pour ses frères et sœurs - j'ai alors apprécié le geste. Puis elle m'a promis de lui trouver un emploi et de me verser l'argent tous les mois. J'ai alors remercié le ciel, car je croyais enfin avoir trouvé le moyen d'élever mes sept enfants. Je ne me doutais pas un seul instant du sort qu'elle réservait à mon enfant.»
Cette lamentation d'une mère togolaise reflète sans doute la forme la plus courante de traite des enfants en Afrique centrale et occidentale. En effet, ce cas est loin d'être exceptionnel. De 10 000 à 15 000 enfants maliens travaillent dans les plantations de la Côte d'Ivoire. Beaucoup sont victimes de la traite. Au Nigéria, 4 000 enfants ont été vendus à l'intérieur et à l'extérieur du pays en 1996 et au Bénin, 3000 entre 1995 et 1999.
La plupart des enfants sont volontairement confiés à des intermédiaires ou prennent eux-mêmes contact avec ceux-ci, mais, de plus en plus souvent, ils sont kidnappés. Dans l'État de Sokoto (Nigéria), des enfants kidnappés, qui ont été vendus pour des sommes allant de 50 000 à 100 000 nairas, soit 500 à 1000 dollars, ont été exploités comme manœuvres ou comme objets sexuels à des fins rituelles.
Un terrain propice au travail et à la traite des enfants
Quelles sont les causes de cette pratique? En premier lieu, la pauvreté. Les familles n'ayant souvent d'autre choix, la décision de confier un enfant à un intermédiaire est prise sans envisager les conséquences ni le prix à payer plus tard. L'absence d'aide sociale est une autre cause de la traite des enfants, ceux-ci étant alors utilisés pour prêter assistance aux anciens. La traite des enfants est également facilitée par les traditions et les coutumes. Ainsi, il est de plus en plus fréquent que des enfants ostensiblement placés chez des membres plus aisés de la famille soient exploités.
Autre cause: la dislocation des structures familiales traditionnelles. La rivalité entre les différentes épouses des familles polygames ou le décès de l'un des parents provoque le placement ou la vente d'un enfant. Le dernier facteur, non négligeable, est l'appât du gain. «Des mères se séparent non seulement de leurs enfants pour échapper à la pauvreté, mais également par cupidité, par convoitise et par désir d'accomplissement personnel. Elles tentent de réaliser à travers eux ce qu'elles n'ont pu faire elles-mêmes», peut-on lire dans le rapport concernant le Ghana.
La plupart des enfants victimes de la traite proviennent de familles nombreuses de plus de cinq enfants, peu instruites, des zones rurales. L'étude montre que ces enfants sont généralement recrutés dans les pays très pauvres, où le niveau d'instruction est faible et où les taux de fécondité sont élevés, pour être envoyés dans des pays moins peuplés et plus développés. En général, les filles sont placées comme domestiques ou vendeuses de rue et les garçons dans les plantations, dans le bâtiment ou dans les mines. Filles et garçons sont prostitués.
Du fait de l'absence de législation sur la traite, les intermédiaires et les employeurs opèrent en toute impunité. Il existe, certes, des pays qui poursuivent les trafiquants, mais ceux-ci sont rarement punis et, le plus souvent, les douaniers font semblant de ne rien voir.
Vente d'enfants
Adjoba vient du village de Bondoukou (Côte d'Ivoire), mais elle vit à Abidjan depuis les années cinquante. Elle est veuve et a quatre enfants adultes. Sans emploi, elle mendie au marché de son quartier pour payer son loyer de 15 500 FCFA (24,50 dollars). Mais si elle ne peut réunir cette somme, que fait-elle ? Elle recrute des fillettes de sept à quinze ans qu'elle promet de préparer au mariage et dont elle propose en réalité les services à des ménages qui sont à la recherche de domestiques. Lorsque les filles sont pubères, elles peuvent retourner dans leur village et Adjoba verse une contribution à leur dot.
Les employeurs sont aussi des tenanciers de bar ou de restaurant ou encore des propriétaires de garages et de plantations. Bien souvent, il sont des émigrés de pays «fournisseurs». En Côte d'Ivoire, par exemple, des enfants sont importés du Mali pour travailler dans des plantations qui appartiennent à des Maliens.
La rétribution mensuelle des enfants varie considérablement: de 2,80 dollars au Cameroun à 63 dollars au Gabon. Parfois, les enfants ne gagnent rien car ils doivent rembourser les frais de leur employeur. Ils travaillent de 10 à 20 heures par jour, doivent porter de lourdes charges, manipulent des outils dangereux et souffrent de la faim et de la soif. Selon le rapport du Nigéria, un de ces enfants sur cinq meurt de maladie ou d'accident. D'autres succombent à des maladies sexuellement transmissibles telles que le sida.
Traumatisés par leurs abominables conditions de travail, les mauvais traitements et la maladie, les enfants perdent leur dignité humaine et acquièrent une mentalité de parias. Ils risquent alors de sombrer dans la délinquance, la toxicomanie ou la maladie mentale.
Vers un plan d'action
La réalité de la traite d'enfants est désormais admise dans les pays qui participent au projet, soit le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d'Ivoire, le Gabon, le Ghana, le Mali, le Nigéria et le Togo. Ce projet s'adresse à tous les mineurs de moins de 18 ans et en priorité aux enfants de moins de 12 ans.
La nécessité de la coopération bilatérale pour le rapatriement des victimes et l'extradition des trafiquants est également admise. Des accords ont d'ores et déjà été conclus entre la Côte d'Ivoire et le Mali, entre le Bénin et le Gabon et entre le Ghana, le Togo, le Bénin et le Nigéria. Des pays comme le Bénin, le Mali et le Togo se sont dotés de programmes spéciaux de lutte contre la traite des enfants. Plusieurs ONG sensibilisent la population en organisant des débats publics et mettent des matériels didactiques à la disposition des enseignants et s'occupent de la réinsertion des victimes.
Le rapport recommande la mise sur pied, à l'échelle de la sous-région, d'un plan d'action comportant plusieurs volets: recherche, sensibilisation, formation, renforcement du cadre juridique et institutionnel, assistance directe aux victimes et collaboration bilatérale pour le rapatriement de celles-ci et l'extradition des trafiquants.
L'OIT a toujours adopté une attitude de grande fermeté à l'égard de toutes les formes de travail forcé. C'est dans cet esprit qu'elle a adopté des normes internationales du travail comme la convention (n°29) sur le travail forcé, 1930, et la convention (n°105) sur l'abolition du travail forcé, 1957, ratifiées par les neuf pays participant au programme sous-régional de lutte contre la traite des enfants. Avec la convention (n°182) sur les pires formes de travail des enfants, adoptée à l'unanimité en 1999, elle dispose désormais d'un nouvel instrument. Cette convention exige que soient prises de toute urgence des mesures assurant l'élimination des pires formes de travail des enfants et notamment: «toutes les formes d'esclavage ou pratiques analogues, telles que la vente et la traite des enfants, la servitude pour dettes et le servage ainsi que le travail forcé ou obligatoire, y compris le recrutement forcé ou obligatoire des enfants en vue de leur utilisation dans des conflits armés».