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TRAVAIL
No 38, janvier / février 2001


Miser sur le facteur humain?

L'être humain est un élément essentiel
pour la réussite d'une fusion d'entreprises

La vague de fusions et d'acquisitions (F&A), qui a commencé il y a une dizaine d'années dans le secteur des services bancaires et financiers, accélère le déclin global de l'emploi dans une branche d'activité qui se caractérisait auparavant par une extrême stabilité de l'emploi. Selon un rapport 1 récemment publié par le BIT, le dialogue social constitue l'un des moyens de surmonter les difficultés occasionnées par les F&A.

GENÈVE - Les fusions et acquisitions de banques se traduisent généralement par des licenciements. Tel est le constat fait dans un nouveau rapport du programme des activités sectorielles du BIT, intitulé: L'incidence sur l'emploi des fusions et des acquisitions dans le secteur des services bancaires et financiers.

Quelle que soit la raison, «les F&A s'accompagnent invariablement de l'annonce de suppressions d'emplois, parfois en grand nombre», écrivent les auteurs de ce rapport. Selon des «estimations prudentes, 130 000 emplois au moins ont disparu dans le secteur financier en Europe occidentale en raison de fusions ou d'acquisitions dans les années quatre-vingt-dix» et on prévoit «la disparition de 300 000 emplois dans le secteur bancaire entre 1999 et 2002 par suite de la concentration due aux fusions et acquisitions».

Aux états-Unis, le nombre de banques commerciales a diminué de 30% de 1985 à 1995 et le niveau de l'emploi a baissé de 5% de 1984 à 1994.

Les banques britanniques ont, pour diverses raisons parmi lesquelles les F&A, «réduit leurs effectifs de 150 000 salariés et fermé un quart de leurs réseaux de succursales» entre 1990 et 2000. En Allemagne, la fusion avortée entre Deutsche Bank et la Dresdner Bank aurait provoqué l'élimination de 6 000 emplois. Dans les pays scandinaves, «le personnel des banques et de leurs succursales a été réduit de 30% en moyenne de 1995 à 1999, avec une pointe à 50% en Finlande».2

En Suisse, «l'UBS et la SBS avaient annoncé en 1999 la suppression d'environ 7000 emplois (dont 1800 sous forme de licenciements) sur les 13000 que compte le groupe dans le monde. (Cependant en septembre 2000 «seules 1285 personnes employées en Suisse avaient effectivement perdu leur emploi».)

Fusions et réduction des effectifs

Pourquoi en est-il ainsi? Bien souvent, les avantages censés résulter d'une plus grande taille et d'une plus grande efficacité sont «annulés, d'une part, par une complexité accrue et des pertes liées à une organisation trop lourde et, d'autre part, par le fait que la difficulté d'intégrer correctement les facteurs culturels et autres facteurs humains dans la nouvelle entreprise est souvent sous-estimée».

Le rapport attribue en grande partie les déceptions auxquelles donnent lieu les F&A à une prise en compte insuffisante des conséquences humaines des compressions d'emploi, qui entrave le bon fonctionnement de l'entreprise et sape le moral du personnel. Pour les travailleurs du secteur financier qui survivent à une restructuration, la multiplication des fusions engendre, entre autres, «une moindre sécurité de l'emploi, une charge de travail accrue et un surcroît d'anxiété et de stress», qui risquent de nuire à la qualité de leurs prestations dans un climat de travail extrêmement concurrentiel.

Les auteurs relèvent deux «exigences contradictoires» qui caractérisent actuellement la pratique en matière de rémunération dans le secteur financier: premièrement, «la nécessité réduire les dépenses de main-d'œuvre pour faire face à une concurrence de plus en plus vive et à une baisse de la rentabilité» et, deuxièmement, «la nécessité de rémunérer et de récompenser convenablement le travail et le dévouement des salariés dans un environnement où les changements sont continuels et lourds de conséquences».

Dans son analyse, le BIT souligne que «la mise en place d'une fusion soulève des problèmes délicats de gestion et de personnel, qui ont un impact considérable sur les droits des travailleurs» et souligne la nécessité d'«intensifier la concertation entre employeurs et travailleurs à tous les stades du processus de F&A. Il voit dans la négligence du facteur humain «une cause fréquente d'échec».

Selon une étude réalisée par le cabinet de conseil en gestion KPMG, qui est citée dans le rapport, les opérations de F&A qui «tiennent dûment compte des aspects culturels, augmentent de 26% leurs chances de réussite». Ainsi, les repreneurs qui attendent la conclusion de l'opération pour s'intéresser à ces aspects, réduisent fortement leurs chances de succès. Et plus les F&A regrouperont des entreprises de pays différents, plus les facteurs culturels prendront de l'importance.

Les entreprises fusionnent pour toutes sortes de raisons parmi lesquelles la volonté de regrouper leurs efforts sur un marché saturé, de réaliser des économies d'échelle et d'augmenter leur capital compte tenu de la compétitivité et de la mondialisation croissantes de l'économie.


Banquier, une profession aux horaires
moins réguliers qu'on le croit !

La profession de banquier cambiste n'est pas une profession routinière engluée dans le train-train quotidien d'une banque. Passer sa vie derrière un écran peut être à la fois éprouvant et plein d'imprévus. Mark Clark, cambiste depuis 14 ans et aujourd'hui responsable de la vente et des achats de devises au Crédit agricole Indosuez, décrit le stress et les tensions que subissent les opérateurs d'un marché où s'échangent 16 billions de dollars par jour et explique les qualités qui, selon lui, font un bon cambiste.

Comment se déroule la journée d'un cambiste?

Le yen étant une devise qui se négocie vingt-quatre heures sur vingt-quatre, lorsque j'étais aux avant-postes, je me levais à 5 h 30 pour être au bureau vers 6 h 45 ou 7 heures. Je passais d'emblée 10 à 15 coups de fil à des acteurs clés d'Extrême-Orient pour être en possession des renseignements nécessaires dès l'ouverture de Londres. L'analyse du marché est essentielle. Pour cela, nous avons aussi une conférence téléphonique mondiale et nous examinons les courbes - c'est l'analyse technique. En début de matinée, les marchés deviennent fébriles et vous êtes rivés à quatre écrans sur lesquels vous conversez simultanément avec d'autres opérateurs et négociez non-stop jusqu'à 16 heures ou 17 heures. Lorsqu'un événement d'actualité important survient dans la journée, nous l'analysons rapidement - est-ce bon ou mauvais pour le dollar? - et agissons en conséquence. La décision doit être prise en moins d'une ou deux secondes, c'est pourquoi un esprit analytique et la capacité de réagir rapidement sont indispensables. Ce métier est l'équivalent financier de la sélection naturelle dans la théorie de Darwin.

En quoi les transactions au comptant ont-elle changé depuis vos débuts?

Lorsque j'ai commencé, tout se faisait par la parole. On travaillait avec ses oreilles. Maintenant il est électronique et très visuel - tout se passe devant des écrans. Le bourdonnement, les bruits et l'atmosphère des salles des opérations ont disparu. Le volume des liquidités aussi a changé. Les banques se retirent du marché pour fusionner. Il y a moins d'opérateurs et moins de titres.

Comment gérez-vous le stress?

Pour celui qui sait s'y prendre et parvient à gérer la pression intense à laquelle le soumettent les marchés, c'est le métier le plus dynamique et le plus intéressant du monde, car chaque jour est différent du précédent. On ne sait jamais ce qui va se passer et ce qui va faire bouger les marchés. C'est comme commencer tous les matins un nouveau métier. Il n'y a là rien de stressant. C'est cela qui est attrayant.

Et pourtant il y a un taux élevé de surmenage?

Lorsque j'ai débuté, on m'a dit que je ne tiendrais pas le coup au-delà de 30 ans. J'en ai 36 aujourd'hui. Alors, ou bien le marché gagne en longévité ou bien je fais du rab!

Quelles sont les qualités d'un bon cambiste?

Ce qui est unique dans ce métier, c'est qu'il est impossible de dire d'après l'apparence de quelqu'un ni en lui faisant passer un entretien si cette personne fera ou non un bon cambiste. C'est seulement lorsque vous placez la personne, qui peut aussi bien être un plombier qu'un astronaute, devant un écran et qu'elle commence à acheter et à vendre que vous le découvrez. Les transactions au comptant sont le fin du fin des opérations de contrepartie et soit vous savez faire soit vos ne savez pas.

Vous avez une femme et deux enfants. Trouvez-vous du temps à leur consacrer?

Chez les cambistes, le taux de surmenage est très élevé et le taux de divorce est le même que chez les médecins. Comme il faut se délasser on a tendance à aller boire des verres avec des amis ou des collègues. Alors, on risque de se complaire dans ce style de vie. Une vie de famille équilibrée aide à évacuer la tension de la journée. Pour ma part, lorsque je quitte le bureau, je laisse tout derrière moi. Mon foyer est pour moi un refuge, ma bouée de sauvetage.


Décompte pays par pays

Il est difficile de connaître avec précision le nombre d'emplois supprimés à l'échelle mondiale dans les services bancaires et financiers parce que les statistiques officielles englobent un nombre plus élevé que jamais de travailleurs exerçant des emplois atypiques. Généralement, les compressions d'effectif sont aggravées par un recours accru aux technologies de l'information et de la communication et par la délocalisation de tâches auparavant effectuées par des salariés.

En Espagne, «produit de la fusion entre la première et la troisième banque du pays, BSCH prévoit de supprimer environ 4500 emplois de 1999 à 2002», la première phase de ce programme étant constituée par 2400 départs volontaires négociés avec les syndicats avant la fusion. De 1991 à 1997, le secteur bancaire espagnol a abandonné 23 000 emplois, essentiellement dans le cadre de programmes de retraite anticipée.

En République tchèque, où le secteur financier est en cours de restructuration pour cause de réforme économique, de privatisation et de regroupements, les effectifs des banques ont baissé de 42% depuis 1995. Dans les grandes banques, la fermeture de 1405 succursales et points de vente entre 1996 et 1999 a entraîné la suppression de 12118 emplois.

En Australie, une vaste opération de fusion dans le secteur bancaire s'est traduite par la réduction de 28% du personnel.

Lors de la fusion de deux banques en Thaïlande, les deux tiers des 9 109 salariés ont été licenciés.

Le Brésil a perdu 79 000 emplois dans les services bancaires et financiers au cours de la décennie écoulée et en Argentine, 22 000 ont été supprimés dans les services financiers de 1994 à 1999.

Les banques japonaises qui étaient autrefois les bastions de l'emploi à vie, sont en train de fusionner et de réduire leurs effectifs. Les auteurs du rapport voient pointer «une vague de mégafusions», dont l'une aboutira à la création du troisième groupe mondial de services bancaires et financiers. «Ces fusions devraient également entraîner d'importantes suppressions d'emplois, bien que les entreprises concernées (DKB, Fuji et IBJ) aient déclaré que celles-ci se feraient par érosion naturelle et non par voie de licenciements. La tendance à la réduction de personnel se manifeste dans toute la branche. Récemment, les banques se sont engagées à supprimer 20 000 postes sur une période de trois ans en échange d'une injection de fonds publics.

En ce qui concerne la question de l'égalité hommes-femmes, les efforts de rationalisation affectant surtout les secteurs opérationnels tels que les réseaux de succursales bancaires et les échelons inférieurs de la hiérarchie, qui sont très féminisés, «il y a tout lieu de croire que la restructuration des entreprises dans le cadre d'une fusion ou d'une acquisition n'a pas les mêmes effets sur les femmes et sur les hommes et peut entraver, voire empêcher, tout progrès des programmes d'action corrective», peut-on lire dans le rapport.

Le dialogue social, une solution aux problèmes
engendrés par les F&A

Toute fusion engendre des questions très délicates de gestion et de personnel: intégration des réseaux de vente, redéfinition des responsabilités des cadres, regroupement des services et, éventuellement, licenciement ou mutation des travailleurs. Certains dirigeants estiment avoir de bonnes raisons de ne pas dévoiler ces projets à l'avance, notamment pour éviter que des personnes informées ne tentent de saboter l'opération dans le but de préserver leur emploi.

D'autres craignent qu'une information précoce ne favorise le délit d'initié, exposant ainsi la société à une longue et coûteuse enquête de la part des organismes de surveillance. Les syndicats réfutent ces deux arguments, faisant valoir, d'une part, que le droit de consultation et d'information garanti par la loi n'annule pas les prérogatives de la direction en matière de prise de décision et, d'autre part, qu'il n'a jamais prouvé que des représentants syndicaux aient enfreint la règle de la confidentialité.

En Europe, c'est dans les pays nordiques qu'ont eu lieu le plus grand nombre de regroupements dus à des F&A. Pourtant, la Confédération des syndicats de la banque, de la finance et de l'assurance des pays nordiques (NFU) se dit satisfaite de la façon dont ces opérations, le plus souvent transfrontalières, ont été menées, même si leurs effets négatifs ont pu être quelque peu sous-estimés. La NFU estime que l'autre solution, à savoir des fusions internes entraînant une rationalisation générale et des licenciements massifs, aurait eu des conséquences bien pires. Ailleurs, même dans des pays où l'obligation juridique d'information et de consultation existe, les travailleurs et leurs représentants se plaignent de n'être pas informés ou alors uniquement après coup.

Pourtant, comme le démontrent les regroupements opérés dans les pays nordiques, la participation des travailleurs peut contribuer de manière décisive au succès de l'intégration et à la réalisation des objectifs de la fusion. Instaurer un dialogue social à la suite d'une fusion, en réunissant la direction et tous les syndicats des sociétés concernées, permet de dissiper les incertitudes et de limiter les risques de détérioration des relations professionnelles. Offrir la possibilité aux deux camps de mieux se connaître et de collaborer à des projets d'harmonisation est, pour les membres du personnel, le signe que leurs intérêts seront dûment pris en considération dans la nouvelle organisation.

* * * * *

1 L'incidence sur l'emploi des fusions et des acquisitions dans le secteur des services bancaires et financiers, BIT, Programme des activités sectorielles.

2 En France et en Allemagne, une législation et une tradition plus favorables à la protection de l'emploi ont permis de contenir les compressions d'emploi dans cette branche d'activité. Néanmoins, lors de la fusion à laquelle ont procédé la BNP et Paribas en 1999, la suppression de 5700 postes, dont 3600 en France, a été annoncée.

Mise à jour par CL. Approuvée par KMK. Dernière modification: 29 mai 2001.