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«La mine peut vous trahir à tout moment»
Petites exploitations minières:
Danger dans l'Eldorado
Alors que le nombre des petites exploitations minières augmente dans les pays en développement, celles-ci sont de plus en plus dangereuses pour les travailleurs, femmes et enfants surtout. Selon un récent rapport du BIT * a fait état de progrès, dans certains de ces pays, les accidents mortels sont 90 fois plus nombreux que dans les mines des pays industrialisés.
POTOSI, Bolivie - Ici, les premières lueurs de l'aube sont la seule lumière que voient les mineurs pendant la journée.
Une fois descendus dans la mine, ils travaillent dans des tunnels sombres et étouffants, où les conditions de travail n'ont guère changé depuis l'époque barbare, il y a des siècles, où les esclaves africains et les indigènes extrayaient l'argent et les minéraux pour les conquistadors espagnols.
Aujourd'hui, les conquistadors ne sont plus là et les mines appartiennent à quiconque veut bien les exploiter. Pourtant la modernité n'a apporté pratiquement aucune amélioration des conditions de travail. En Bolivie, la plupart des mines sont des petites coopératives aux mains de familles qui ont rarement les moyens de se procurer la technologie moderne et sûre qui est utilisée dans les grandes exploitations.
«On ne sait jamais quand un accident va se produire», dit un mineur nommé Pedro qui travaille là depuis l'âge de 10 ans. Aujourd'hui âgé de 16 ans, il a appris à se débrouiller avec du matériel obsolète et des explosifs de fortune. «Il y a toujours quelque chose qui peut exploser. Les explosions et les éboulements font souvent des morts. La mine peut vous trahir à tout moment.»
La petite exploitation minière, qui emploie plus de 13 millions de personnes dans le monde entier, se développe dans de nombreux pays en développement. Elle est petite, certes, mais - dans certains cas au moins - elle peut rapporter gros.
En Chine, l'or extrait des petites mines représente quelque 200 millions de dollars par an. Plus de la moitié de l'or et des diamants de pays comme le Mexique, les Philippines et le Mozambique provient de petites exploitations. Outre les pierres et les métaux précieux, celles-ci produisent du mercure, du zinc et des minéraux bruts.
«Si ces exploitations sont particulièrement dangereuses, tant par le nombre d'accidents que par les risques sanitaires, c'est que, la majorité d'entre elles opérant en dehors de tout cadre réglementaire, la santé des gens n'y est pratiquement pas protégée», explique Norman Jennings, spécialiste des mines au BIT et auteur du rapport. «Lorsqu'ils tombent malades, pour cause de troubles pulmonaires tels que la silicose ou d'intoxication par le mercure, la maladie est déjà à un stade avancé et il n'y a plus grand-chose à faire.»
Le rapport du BIT met en garde contre les dangers de l'expansion rapide de la petite industrie extractive. Comme les petites mines échappent dans une très large mesure à la réglementation, les accidents mortels y sont jusqu'à 90 fois plus nombreux que dans les mines des pays industrialisés.
On estime qu'en Chine plus de 6 000 accidents mortels ont lieu chaque année dans les petites exploitations minières. La plupart de ces décès sont causés par des coups de grisou ou des coups de poussier. Il est difficile d'obtenir des chiffres exacts parce que ce travail est souvent clandestin.
«Trop souvent, décès et blessures sont dus à des facteurs humains et financiers: l'utilisation d'un équipement inapproprié, défectueux et peu sûr pose de véritables problèmes», peut-on lire dans le rapport.
Mais dans bien des cas, les décès ont des causes plus insidieuses: les températures extrêmes, l'épuisement et la mauvaise ventilation. La silicose, ce noircissement des poumons provoqué par l'inhalation d'air non filtré, saturé de poussière, emporte la vie d'un homme en dix ans. L'hôpital de Potosi, par exemple, est rempli d'hommes qui ne pourraient vivre sans leur bouteille d'oxygène. Ils savent que leur temps est compté, que la mine a abrégé leur existence.
«Quand je travaillais à la mine, je respirais toute cette poussière», raconte Marcelino tout en aspirant de l'oxygène à travers un tube. «Et puis la maladie s'est déclarée. A mon âge, mes poumons sont tellement imprégnés que je peux à peine respirer. C'est le mal des mineurs. Il n'y a rien à faire.»
Les femmes et les enfants sont davantage menacés. En Amérique latine, on les voit souvent en train de récupérer du minerai et des pierres gemmes dans les résidus miniers. Selon le rapport, 8 000 femmes travaillent dans les mines d'or au nord de La Paz, en Bolivie, où les conditions sont particulièrement difficiles.
Des millions de femmes employées dans des petites mines sont elles aussi soumises à des conditions intolérables.
L'auteur du rapport estime que sur les treize millions de mineurs que comptent les petites exploitations minières du monde entier, quatre millions sont des femmes, qui travaillent toutefois à temps partiel. En Amérique latine, elles sont plus nombreuses puisqu'elles représentent entre 10 et 20% de la main-d'œuvre. En Afrique, cette proportion atteint 60% dans certaines zones minières. En Asie, elles sont moins de 10% et leurs tâches consistent essentiellement à trier, à mettre en sacs et à préparer le minerai pour le chargement.
En Afrique, elles participent activement aux activités de traitement - concassant, broyant, tamisant, lavant et transportant les minéraux. Dans certains centres miniers, ces tâches sont même exclusivement confiées aux femmes qui les exécutent dans leurs foyers, exposant des familles entières à de graves risques de silicose et de contamination par le mercure. Si les femmes travaillent rarement au fond, on les voit en revanche laver le minerai à la batée ou racler la surface des gisements à la recherche de petites quantités de minéraux bruts.
Du fait de leur petite taille, des enfants qui n'ont pas plus de neuf ans travaillent dans les entrailles de la mine. Ils placent des explosifs, portent de lourdes charges et manipulent des outils dangereux. Les risques auxquels ils sont exposés - inondation, éboulement, tuberculose, poussière, mercure et autres substances chimiques - sont les mêmes que pour les adultes mais ils sont beaucoup graves en raison de la fragilité d'organismes dont la croissance n'est pas terminée. Le travail dans les mines est l'une des tâches les plus dangereuses auxquelles soient assujettis les travailleurs enfants, encore plus que dans l'agriculture, le bâtiment et les transports.
Pour les femmes comme pour les enfants, il est impossible de se faire une idée de l'incidence réelle de maladies professionnelles telles que la silicose ou l'intoxication par le mercure, car ils n'ont quasiment pas accès aux soins de santé.
«Avec de meilleures règles de sécurité, un soutien gouvernemental et un apport financier», déclare M. Jennings, «les mineurs pourront peut-être un jour quitter ces mines et voir la fin de la pauvreté pour eux-mêmes et pour leurs familles».
* Les problèmes sociaux et de travail dans les petites exploitations minières. Rapport soumis aux fins de discussion à la Réunion tripartite sur les problèmes sociaux et de travail dans les petites exploitations minières. Bureau international du Travail, Genève, 1999. ISBN 92-2-211480-9. Prix: 17,50 francs suisses.
Comme la plupart des activités économiques, la petite industrie extractive présente des inconvénients mais aussi des avantages. Elle est un facteur de développement économique, en particulier dans les zones rurales de nombreux pays en développement; elle freine l'exode rural, en préservant le lien qui rattache la population à la terre; c'est une source très importante de recettes en devises; elle permet l'exploitation de ressources qui sans cela ne généreraient aucun revenu; et elle précède parfois l'ouverture de grandes exploitations minières.
Le BIT estime qu'il faut et qu'il est possible de soutenir la petite industrie extractive en créant des conditions propices à l'utilisation de meilleures méthodes d'exploitation, à l'observation des règles d'hygiène et de sécurité au travail et à la protection de l'environnement.
Il préconise l'adoption de mesures visant à:
• simplifier les modalités d'acquisition et de transfert des titres et des droits de propriété miniers;
• garantir aux petites exploitations minières l'accès au crédit au même titre que les autres branches d'activité;
• résoudre les problèmes sociaux et améliorer les conditions de vie et de travail des petits exploitants et des communautés dans lesquelles ils vivent;
• atténuer les effets préjudiciables de la petite industrie extractive sur l'environnement;
• permettre aux petits exploitants d'acquérir les compétences techniques et commerciales nécessaires pour qu'ils aient la capacité d'exploiter leurs mines en toute sécurité et de manière rentable.
Faits et chiffres