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Les nouvelles
Une croissance soutenue favorise la création d'emplois
Selon un récent rapport 1 du Bureau international du Travail, l'intensification de la course à l'emploi et à l'investissement étranger entraîne la multiplication des zones franches d'exportation (ZFE): alors qu'il en existait une poignée seulement il y a quelques dizaines d'années, on en dénombre aujourd'hui plus de 850 dans le monde entier. Tout en reconnaissant l'immense potentiel de développement économique et de création d'emplois de ces zones, le BIT constate que leur prolifération pose d'inquiétantes questions en ce qui concerne le sort des 27 millions de travailleurs qu'elles emploient.
Les auteurs du rapport définissent les ZFE comme des «zones industrielles disposant d'avantages spéciaux, qui ont été créées pour attirer les investisseurs étrangers et dans lesquelles des produits importés subissent une transformation avant d'être réexportés». Dans certains pays, ces zones ressemblent à n'importe quel complexe industriel moderne, mais bien souvent ce sont de véritables enclaves pratiquant ce que les auteurs appellent une «monoculture industrielle». En tout état de cause, les principes de l'économie moderne, fondée sur le libre-échange, l'investissement étranger et l'exportation, en ont fait des «véhicules de la mondialisation».
Le BIT estime que si les ZFE sont incontestablement d'immenses pourvoyeuses d'emplois, en particulier pour les femmes des pays en développement, un trop grand nombre d'entre elles sont encore réputées pour la médiocrité des salaires, des conditions de travail et des systèmes de relations professionnelles. En outre, bien que la combinaison investissement direct, emploi et transfert de technologie soit de nature à stimuler le développement des pays d'accueil, force est de constater que, jusqu'à présent, il n'existe pratiquement aucun lien entre les ZFE et l'économie de ces pays.
Certes, les pays qui ont investi dans des ZFE avaient en général prévu que les activités de transformation et d'assemblage peu qualifiées de pièces importées constitueraient une première phase nécessaire en attendant une production à plus forte valeur ajoutée, mais peu d'entre eux (comme la Malaisie, Maurice et Singapour) ont effectivement réussi à créer un véritable parc d'industries nationales d'exportation grâce à cet investissement.
| Région | Nombre de zones | Principaux pays |
| Amérique du Nord
Amérique centrale Caraïbes Amérique du Sud Europe Moyen-Orient Asie Afrique Pacifique Total |
320
41 51 41 81 39 225 47 2 847 |
Etats-Unis - 213, Mexique - 107
Honduras - 15, Costa Rica - 9 République dominicaine - 35 Colombie - 11, Brésil - 8 Bulgarie - 8, Slovénie - 8 Turquie - 11, Jordanie - 7 Chine - 124, Philippines - 35, Indonésie - 26 Kenya - 14, Egypte - 6 Australie - 1, Fidji - 1 |
Source: AMZFI et BIT.
Selon le rapport du BIT, les zones sont les plus nombreuses en Amérique du Nord (320) et en Asie (225), mais leur concentration augmente dans les régions en développement telles que les Caraïbes (51), l'Amérique centrale (41), le Moyen-Orient (39) et augmentera probablement dans le monde entier. Aux Philippines, par exemple, 35 zones sont actuellement en activité, mais 83 ont d'ores et déjà été agréées.
A l'heure actuelle les Etats-Unis et le Mexique sont les opérateurs les plus actifs; ils possèdent respectivement 213 et 107 zones, dont la majeure partie sont des maquiladoras, c'est-à-dire des usines de montage groupées autour de villes frontières comme Tijuana, Ciudad Juarez et Matamores. Ces usines sont reliées à des chaînes de production qui se trouvent du côté américain de la frontière. Au départ, en 1965, le système des maquiladoras a été introduit comme une mesure d'urgence visant à lutter contre le chômage; sa production à l'exportation représente aujourd'hui 5 milliards de dollars par an, soit plus de 30% des exportations du Mexique. Du fait de l'élimination des droits de douane résultant de l'Accord de libre-échange nord-américain, l'investissement dans le secteur des maquiladoras devrait augmenter, surtout dans la fabrication de pièces de téléviseurs et d'automobiles, dans la confection et dans l'industrie textile.
De plus en plus de pays de l'hémisphère occidental se dotent de ZFE, essentiellement pour approvisionner le marché des Etats-Unis en produits manufacturés: la République dominicaine en a 35, le Honduras 15 et le Costa Rica 9. Les auteurs du rapport citent l'exemple du Costa Rica pour montrer comment de petits pays peu peuplés peuvent tirer profit de stratégies de zone. Depuis 1981, les ZFE du Costa Rica ont créé près de 49 000 emplois, principalement dans les industries du vêtement et de l'électronique, avec pour avantage supplémentaire la diversification d'exportations auparavant limitées à des produits tels que le café et à la banane. Au Costa Rica, près de 30% de l'emploi manufacturier est désormais généré par les entreprises des ZFE et le chômage est tombé à 5%.
En Asie, la Chine possède à elle seule 124 ZFE qui sont en général de véritables complexes industriels urbains, dotés de toute une infrastructure collective: établissements d'enseignement, moyens de transport et services sociaux. Le Bangladesh, le Pakistan et Sri Lanka aussi ont adopté des stratégies visant l'implantation de nombreuses zones franches. En Afrique, il existe 47 ZFE, dont 14 au Kenya. L'île Maurice tout entière est découpée en zones de fabrication pour l'exportation qui, grâce à une gestion habile, sont probablement le principal facteur de développement économique du pays.
La croissance économique des «tigres asiatiques» a elle aussi été nourrie par des ZFE. Pendant 30 ans, l'Etat de Penang, en Malaisie, a réussi à attirer des investissements de qualité dans la haute technologie; c'est ainsi que de 1970 à 1997, le nombre des usines de cette branche est passé de 31 à 743 et le nombre des salariés de plus ou moins 3 000 à près de 200 000. De même, la formidable réussite de Singapour dans les domaines de la technologie et de la finance est dans une large mesure due aux investissements réalisés dans les ZFE et à l'augmentation constante de leur productivité, qui a permis à la fois d'améliorer la quantité et la qualité des emplois offerts et d'établir les liens nécessaires entre l'économie nationale et l'économie internationale.
«Une des caractéristiques regrettables de nombreuses ZFE est que les travailleurs, hommes et femmes, sont cloisonnés dans des emplois à faible salaire requérant peu de compétences. Ils sont considérés comme rempaçables, et leurs attentes ne trouvent que peu d'écho dans les relations sociales et professionnelles», écrivent les auteurs du rapport. De fait, dans la plupart des ZFE, la main-d'œuvre est majoritairement féminine et dans certaines branches telles que celles du textile, de la confection et du montage d'appareils électroniques, les femmes représentent 90% ou plus des travailleurs.
Le BIT attribue cet état de choses à cinq facteurs:
Le BIT estime que l'insuffisante valorisation des ressources humaines risque d'empêcher les ZFE d'accroître leur productivité et d'améliorer la qualité des emplois. «Les relations professionnelles et la mise en valeur des ressources humaines restent deux des aspects les plus problématiques du fonctionnement des ZFE.» Les mécanismes censés relever les normes du travail laissent souvent à désirer: «Le modèle classique de législation du travail - prévoyant un «seuil» ou une série de normes minimales et la négociation d'accords contraignants entre des syndicats indépendants et les employeurs - est extrêmement rare dans les zones.»
M. Auret Van Heerden, principal auteur du rapport conclut: «L'inexistence de normes minimales et la médiocrité des relations professionnelles se traduisent évidemment par un renouvellement fréquent des effectifs, un fort taux d'absentéisme, des problèmes de stress et fatigue, une faible productivité, un gaspillage démesuré et des conflits sociaux encore trop fréquents dans les ZFE.»
Les délégués à la réunion du BIT demandent l'amélioration
des conditions et des relations de travail
dans les zones franches d'exportation et la levée
des restrictions qui pèsent sur les droits syndicaux
Les délégués à une récente réunion internationale sur les zones franches d'exportation (ZFE) ont demandé que soient levées les restrictions qui pèsent sur les droits syndicaux dans certains pays dotés de ZFE. Ils ont déclaré que l'absence d'organisations représentant les travailleurs des zones, de véritables systèmes de relations professionnelles et de programmes de mise en valeur des ressources humaines dans certains pays pouvait empêcher l'amélioration des compétences, des conditions de travail et de la productivité des travailleurs.
La Réunion tripartite internationale des pays dotés de zones franches, s'est tenue du 28 septembre au 2 octobre, au siège de l'OIT à Genève. Les représentants des employeurs, des travailleurs et des gouvernements de dix pays concernés 2 ont participé à cette réunion.
Les délégués ont exhorté les gouvernements et les organisations d'employeurs et de travailleurs des pays hôtes de ZFE à se plier à la législation nationale du travail et à respecter les normes internationales du travail. En particulier, ils leur ont vivement recommandé d'accorder une attention spéciale à la condition des femmes, qui constituent 90% de la main-d'œuvre des ZFE et y occupent souvent des emplois peu rémunérés et peu qualifiés.
Ils ont reconnu que les zones franches revêtaient désormais une importance non négligeable pour les marchés du travail des pays en développement. Un rapport préparé en vue de cette réunion indique que l'on dénombre aujourd'hui plus de 850 ZFE, alors qu'il en existait une poignée seulement il y a quelques dizaines d'années. En raison du volume des investissements, des emplois et des transferts de technologie qu'elles génèrent, les ZFE constituent pour un nombre croissant de pays en développement une passerelle incontournable vers l'économie industrielle mondiale. Toutefois, le bilan de la présence de zones franches dans ces pays est très mitigé.
Les délégués ont abouti à la conclusion que si les ZFE ont effectivement généré de considérables apports d'investissement et ont été l'un des principaux moteurs de l'industrialisation des pays où elles se sont implantées, leurs effets bénéfiques sur le développement général de ces pays ont été limités par «l'insuffisance de leurs liens avec les économies nationales». Les auteurs du rapport avaient en effet relevé le fait que, dans l'ensemble, l'industrie locale était très insuffisamment mise à contribution.
«Pour que les ZFE puissent exploiter pleinement leur potentiel économique et social, les gouvernements doivent adopter une stratégie cohérente en matière de production industrielle et d'investissements, qui soit compatible avec la nécessité de promouvoir le développement économique et le respect des droits fondamentaux des travailleurs», peut-on lire dans les conclusions de la réunion. Et encore: «Les stratégies de zone doivent être revues régulièrement et des services d'appui doivent être mis à la disposition des fournisseurs locaux de biens et de services, afin de les aider à satisfaire aux exigences des entreprises opérant dans les zones sur le plan des délais, des coûts, de la qualité et des économies d'échelle.»
En outre, les délégués ont déclaré que, «même si les ZFE se sont avérées être une source importante de création d'emplois, notamment pour les femmes, les relations professionnelles et la mise en valeur des ressources humaines restent deux des aspects les plus problématiques de leur fonctionnement». Affirmant que la qualité des relations professionnelles était un élément déterminant du succès des ZFE, les délégués ont souligné le rôle capital que «les organisations de travailleurs indépendantes, solides et représentatives ont à jouer en vue d'établir des relations professionnelles qui permettent une amélioration des conditions de travail et une hausse de la productivité et de la compétitivité». Ils ont encouragé les gouvernements à «promouvoir les consultations tripartites, afin de mettre en œuvre de façon efficace dans les ZFE des politiques et des pratiques saines en matière de relations professionnelles».
Les délégués ont par ailleurs conclu que «le développement des ressources humaines constitue l'un des éléments décisifs en vue de l'amélioration des conditions et des relations de travail dans les ZFE». Ils ont insisté sur le fait que l'emploi dans les ZFE «doit garantir la promotion des femmes en leur permettant de ne plus être cantonnées dans des emplois à faible salaire requérant peu de compétences et offrant peu de perspectives et d'accéder à la formation et à des emplois de meilleure qualité».
Compte tenu de la forte proportion de femmes qu'elles emploient, les entreprises des zones franches sont priées d'adopter des mesures spéciales destinées à garantir aux femmes des conditions de salaire et d'avancement exemptes de discrimination. Les délégués recommandent en outre l'adoption de lois qui protègent les femmes employées dans les ZFE en cas de maternité: droit au congé de maternité rémunéré et non rémunéré, garantie de l'emploi emploi pendant la grossesse et pendant le congé de maternité et possibilité d'allaiter pendant les heures de travail dans des locaux prévus à cet effet. Afin de permettre aux travailleuses des ZFE de concilier leurs responsabilités professionnelles et familiales, les délégués ont insisté sur la nécessité, entre autres, de réduire les horaires de travail, de limiter le travail nocturne et de créer des services de garde des enfants. Des politiques et des procédures visant à prévenir et à sanctionner le harcèlement sexuel devraient également être mises en œuvre.
Les délégués ont demandé au BIT de fournir toute l'assistance possible aux pays dotés de ZFE, notamment à ceux qui éprouvent des difficultés à faire respecter pleinement les principes réaffirmés dans la Déclaration du BIT sur les principes et les droits fondamentaux du travail.
1 Questions relatives au travail et questions sociales dans les zones franches d'exportation. BIT, Genève, 1998. ISBN 92-2-211357-8. Prix: 15 francs suisses.
2 Bangladesh, Barbade, Chine, Costa Rica, République dominicaine, Maurice, Mexique, Philippines, Sri Lanka, Tunisie.
Travail des enfants
L'OIT et le Pakistan signent un accord visant à mettre fin
au travail des enfants dans l'industrie pakistanaise du tapis
L'Organisation internationale du Travail (OIT) et l'Association pakistanaise des fabricants et exportateurs de tapis (PCMEA) ont conclu un accord aux termes duquel plus aucun enfant de moins de 14 ans ne devrait travailler dans l'industrie du tapis, qui est la plus grande industrie artisanale du Pakistan. Cet accord a été signé le 22 octobre 1998 par des représentants de la PCMEA et Kari Tapiola, Directeur général adjoint du BIT.
Il sera appliqué à partir du mois de décembre 1998 dans le cadre du Programme international pour l'élimination du travail des enfants (IPEC), qui est en vigueur au Pakistan depuis 1994.
En 1996-97, le Pakistan a exporté approximativement 3 millions de mètres carrés de tapis pour une valeur d'environ 7,5 milliards de roupies, soit 1,4 million de dollars. Dans les zones rurales et surtout dans l'Etat du Pendjab, les familles tissent des tapis depuis des générations. Faute de débouchés sur le marché du travail, les enfants, principalement les filles, et les adultes passent de longues heures sur les métiers à tisser.
Le projet a pour but de supprimer progressivement le travail des enfants de moins de 14 ans dans la fabrication de tapis, notamment en leur offrant la possibilité de s'instruire. Au départ, il s'adressera à 8 000 travailleurs enfants ainsi qu'à 2 000 de leurs jeunes frères et sœurs et à leur famille.
Il comporte deux volets: premièrement, la surveillance des lieux de travail et la prévention du travail des enfants et deuxièmement, la protection sociale des enfants concernés et de leur famille.
La surveillance des lieux de travail et les activités de prévention consistent, entre autres, en des visites surprises effectuées au hasard par des contrôleurs extérieurs pour repérer les endroits où des enfants travaillent et les en faire sortir afin de supprimer durablement le travail des enfants dans les foyers et à l'extérieur.
Le volet protection sociale vise à prévenir le travail des enfants et à permettre la réinsertion de ceux qui ne sont plus employés dans la production de tapis. Ainsi, les travailleurs enfants et leurs jeunes frères et sœurs bénéficieront d'un enseignement adapté, de conseils d'orientation et d'autres services. Les membres adultes de la famille et les femmes en particulier pourront suivre une formation leur permettant de gagner leur vie.
Les responsables de ce projet mettront à profit l'expérience acquise dans le cadre du programme IPEC de l'OIT concernant les travailleurs enfants des communautés rurales qui fabriquent des tapis au Pakistan et les méthodes que l'IPEC a déjà expérimentées ailleurs avec succès, notamment à la faveur du projet d'élimination progressive du travail des enfants dans l'industrie du ballon de football dans le district de Sialkot, au Pakistan, et du projet de prévention du travail des enfants dans les ateliers de confection de vêtements au Bangladesh.
Le ministère du Travail des Etats-Unis et la PCMEA contribueront au financement du projet pendant trois ans et celui-ci sera réalisé en collaboration avec des organisations non gouvernementales (ONG).
Le rapport du BIT
3 sur l'industrie du sexe reçoit le Prix
de la meilleure publication à la Foire du livre de Francfort
L'ouvrage intitulé The Sex Sector: The economic and social bases of prostitution in Southeast Asia, a reçu le Prix de la meilleure publication de la catégorie «non-fiction - femmes», l'International Nike Award 1998. La remise a eu lieu samedi 10 octobre, à la Foire du livre de Francfort, en la présence de Lin Lean Lim, du Bureau international du Travail (BIT), qui est l'auteur de cette étude récemment parue sur l'industrie du sexe en Asie du Sud-Est.
Ce prix a été créé en 1997 par l'écrivain féministe Shere Hite, pour rendre hommage à des travaux réalisés par des femmes, qui font avancer la réflexion sur la condition féminine dans le monde. La publication du BIT a été choisie par un jury composé de femmes des cinq continents, toutes renommées pour leurs écrits et leur dévouement à la cause des femmes.
L'étude du BIT, qui était présentée dans le numéro 26 de Travail, porte sur les forces sociales et économiques qui sous-tendent l'essor de l'industrie du sexe dans quatre pays d'Asie du Sud-Est: l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande. L'auteur y fait observer que la filière du sexe constitue désormais une branche commerciale à part entière, qui emploie directement ou indirectement des millions de travailleurs et alimente dans des proportions non négligeables les revenus nationaux de la région.
Remerciant le jury au nom du BIT, Mme Lim, chercheur au BIT et spécialiste de la politique de l'emploi, a dit espérer que «ce prix serve à mettre en évidence, d'une part, l'incompréhension et le vide politique dans lesquels baigne l'industrie du sexe et, d'autre part, la souffrance des nombreuses et innocentes victimes de ce commerce, des femmes et des enfants bien souvent».
«L'essor de la prostitution pose des questions alarmantes non seulement sur les plans de la santé publique, de la moralité et de la discrimination entre les hommes et les femmes, mais aussi en ce qui concerne le respect des droits fondamentaux des travailleurs de l'industrie du sexe, toujours plus nombreux, dont il semblerait que la plupart aient librement choisi ce genre de travail, mais dont une grande partie se trouvent là sous la contrainte, pour avoir été dupés ou parce qu'ils sont victimes de la traite», a-t-elle déclaré. Elle a attiré l'attention sur une catégorie particulièrement vulnérable, celle des femmes migrantes, qui sont la cible de «réseaux internationaux d'une efficacité redoutable qui organisent le trafic de prostituées dans toute l'Asie et au-delà».
Lin Lim a également tenu à faire observer que si la situation des travailleurs adultes de l'industrie du sexe variait considérablement, allant de l'emploi librement choisi et hautement rémunérateur à l'exploitation, voire à un véritable esclavage, «il n'existe aucune ambiguïté de la sorte en ce qui concerne la prostitution des enfants», qu'il convient de considérer comme un problème beaucoup plus grave que la prostitution des adultes.
«Les adultes peuvent choisir de se prostituer ou de travailler dans la pornographie. Les enfants non. Les enfants sont beaucoup plus vulnérables; ils ont moins de moyens de se défendre face à la parfaite organisation de l'industrie du sexe et aux puissants intérêts qui lui donnent sa force. Ils sont plus souvent victimes de la servitude pour dettes, de la traite, de la violence ou de la torture. Ils risquent davantage de contracter des maladies telles que le sida et de conserver leur vie durant la trace des traumatismes physiques et psychologiques qu'ils subissent. Alors qu'il existe différentes manières de réagir face à la prostitution des adultes, dans le cas des enfants, il n'en existe qu'une: l'élimination.»
Les estimations situent entre 0,25 et 1,5% la proportion des femmes des pays étudiés qui se livrent à la prostitution. En outre, les activités connexes qui se développent à partir de la prostitution (bars, hôtels, lieux de divertissement et agences de tourisme spécialisées), emploient des millions de personnes. En Asie du Sud-Est, des populations entières - notamment les familles démunies des zones rurales, qui envoient leurs filles travailler comme prostituées - dépendent des gains de la prostitution pour leur bien-être ou tout simplement pour survivre. Pourtant, malgré l'ampleur et l'importance économique du phénomène, la prostitution n'est pratiquement pas réglementée et passe généralement inaperçue dans les statistiques officielles, les plans de développement et les budgets nationaux.
Il ressort du rapport que si les femmes bravent l'opprobre et les dangers qui sont attachés à la prostitution, c'est essentiellement pour des raisons d'ordre économique. En effet, le travail sexuel est en général mieux rétribué que la plupart des emplois auxquels peuvent prétendre des femmes jeunes, souvent sans instruction. Toujours au chapitre des fondements économiques de la prostitution, le rapport met en évidence le rôle des nombreux acteurs qui tirent profit de cette activité à la place des femmes et des enfants exploités à des fins commerciales. Ainsi, pour en finir avec la prostitution et les problèmes qui en découlent, il faut prendre tous ces intérêts en considération. Il s'agit aussi bien des familles qui dépendent des gains des femmes et des enfants prostitués, allant parfois jusqu'à vendre leurs enfants, que des établissements spécialisés des branches du spectacle et du tourisme, et des autorités corrompues sans lesquelles les réseaux internationaux de traite des femmes et des enfants ne pourraient opérer en toute impunité.
L'essor de la prostitution tient probablement, sans que cela ne soit voulu, aux politiques macroéconomiques des gouvernements qui ont tendance à privilégier une urbanisation rapide aux dépens du développement rural, à vouloir mettre une main-d'œuvre bon marché au service de l'industrialisation, à faciliter l'exportation de main-d'œuvre féminine et à favoriser le tourisme pour obtenir des devises. Toutes ces caractéristiques des économies modernes qui fondent leur développement sur l'exportation, alliées à l'absence quasi générale de filets de sécurité sociale et à une discrimination antiféminine profondément ancrée dans les mœurs, contribuent sans doute à la croissance de l'industrie du sexe.
«Bien qu'il s'agisse d'un phénomène essentiellement économique, toute action concernant l'industrie du sexe doit tenir compte des aspects moraux, religieux, sanitaires et juridiques de la question ainsi que de ceux liés au respect des droits de l'homme», peut-on lire dans le rapport. Néanmoins, il y est catégoriquement affirmé qu'il n'appartient pas au BIT de prendre position sur l'opportunité de légaliser la prostitution. Selon Lin Lim, «reconnaître que la prostitution constitue un secteur économique ne signifie pas que le BIT réclame la légalisation de la prostitution». Le rapport passe en revue les différentes options juridiques - criminalisation et interdiction totale, légalisation fondée sur la déclaration et la réglementation des maisons de prostitution et des prostituées, ou encore dépénalisation fondée sur l'idée que les prostituées sont des victimes et l'imposition de sanctions pénales sévères à ceux qui font la traite des prostituées, les exploitent ou les maltraitent. En tout état de cause, le BIT est formel: c'est aux pays eux-mêmes qu'il appartient de décider de la position qu'ils entendent adopter sur le plan juridique.
3 Lin Lean Lim, The Sex Sector: The economic and social bases of prostitution in Southeast Asia, BIT, Genève, 1998. ISBN 92-2-109522-3.
L'évolution du secteur
de la santé
Travailler dans le secteur de la santé n'est pas une sinécure:
un nouveau traitement pour les patients et les soignants
Alors que le coût des soins de santé augmente dans le monde entier, la plupart des gouvernements recherchent des moyens de le réduire. Néanmoins, le secteur de la santé continue de s'étendre en réponse à une demande elle aussi en augmentation. Les efforts qu'il faut déployer pour tenter de concilier la réduction du coût et les impératifs de qualité des soins engendrent un stress énorme. Les principales victimes de ce stress sont ceux qui administrent les soins. Le présent article a pour but de démontrer qu'il devient aussi important de veiller au bien-être du personnel soignant qu'à la santé de leurs patients.
Le secteur de la santé, qui est un secteur à forte intensité de main-d'œuvre, emploie quelque 35 millions de personnes dans le monde. Selon un récent rapport du BIT intitulé Conditions d'emploi et de travail dans les réformes du secteur de la santé 4, à l'échelle de la planète, le budget des soins de santé s'élevait en 1994 à environ 2 330 milliards de dollars, soit 9% du PIB mondial. Non seulement il y a relativement peu de chômage dans ce secteur, mais il est fort probable que les débouchés augmentent à l'avenir.
Le secteur de la santé regroupe aussi bien les médecins, le personnel infirmier et les pharmaciens que les ambulanciers, les administrateurs des systèmes d'information, les cuisiniers et le personnel d'entretien du linge et des locaux des hôpitaux et des cliniques. Il a ceci de particulier qu'à la différence d'autres milieux de travail, il revêt une importance vitale pour la quasi-totalité des hommes, des femmes et des enfants de la planète et aussi pour la société et l'économie dans leur ensemble.
Pourtant, on s'aperçoit de plus en plus que tout ne va pas pour le mieux dans ce secteur. Outre aux problèmes que leur posent la réduction des coûts et la contraction des budgets, les travailleurs de la santé sont plus fréquemment exposés que d'autres à toutes sortes de dangers professionnels, allant de la violence et du harcèlement sexuel au risque de contamination, de maladie, et même de mort. On le voit, leur travail n'est pas de tout repos et il devient de plus en plus difficile. Or, aujourd'hui, on commence à comprendre que si la combinaison de facteurs tels qu'une rémunération insuffisante, une faible sécurité de l'emploi et la médiocrité des conditions de travail est, certes, néfaste pour les patients, elle engendre aussi une dégradation générale de la qualité des soins de santé.
Jusqu'à présent, dans le domaine de la santé, la communauté internationale s'est surtout intéressée aux soins plutôt qu'à la situation des travailleurs de ce secteur. Pour combler cette grave lacune, l'Organisation internationale du Travail (OIT) a récemment organisé, pour la première fois, une réunion paritaire sur l'impact des réformes et des conditions d'emploi et de travail dans le secteur de la santé. A l'issue d'un débat animé, et parfois choquant, les délégués - des gouvernements en leur qualité d'employeurs publics, de quelques établissements de santé privés et des syndicats - ont adopté une série de conclusions tout à fait novatrices pour améliorer les conditions de travail des salariés ainsi que l'accès aux soins et la qualité des services de santé.
Les travailleurs du secteur de la santé exercent des métiers pénibles. Beaucoup d'entre eux y consacrent énormément de temps, parfois dans la solitude. Ils sont exposés à des risques d'infection et d'intoxication par des agents chimiques ou biologiques. Le stress fait partie du métier. Qui plus est, ces travailleurs - y compris ceux qui s'occupent de personnes âgées - sont souvent en butte à la violence verbale et physique du fait qu'ils ont affaire à des personnes en désarroi.
La situation des femmes, qui constituent la majorité des travailleurs du secteur - jusqu'à 80% dans certains pays - est particulièrement préoccupante. Les femmes sont de bonnes soignantes mais, malheureusement, elles sont trop souvent reléguées au bas de la hiérarchie, dans des emplois précaires, se voyant confier des tâches ardues, parfois dangereuses, tout en étant insuffisamment rémunérées. Elles sont souvent agressées physiquement et font l'objet de harcèlement sexuel.
Cependant, dans les pays industrialisés comme dans les pays en développement, des millions de personnes ne bénéficient pas des soins dont elles auraient besoin. Souvent, les réformes budgétaires ont abouti à la mise en place d'un système de redevance fixe à la charge des usagers. Cela engendre une injustice entre ceux qui ont les moyens de payer et qui reçoivent donc des soins de qualité, alors que les autres sont peu ou pas du tout soignés. Il y a là un manque d'équité ou une injustice.
La croissance démographique, qui la plupart du temps s'accompagne d'un vieillissement de la population, engendre des problèmes nouveaux et en fait resurgir d'anciens. En outre, le progrès constant de la technologie modifie radicalement les traitements et les méthodes de travail tout en faisant augmenter le coût des soins de santé. Tous ces changements concernent non seulement les administrateurs mais aussi les exécutants, du stade de la planification à leur application.
La rétribution des travailleurs est le poste principal de tout budget de la santé. Elle représente généralement plus de la moitié du budget total même si, dans de nombreux pays, les travailleurs sont sous-payés, ne jouissent pas d'une sécurité de l'emploi suffisante et ont des conditions de travail médiocres. Face à l'augmentation continue des coûts, les pouvoirs publics cherchent à plafonner les dépenses tout en exploitant au mieux les fonds dont ils disposent. Cela peut créer un conflit.
Autre conséquence de l'insuffisance de la rémunération, des mauvaises conditions de travail et de l'absence de perspectives de carrière: le personnel médical qualifié fuit les pays pauvres qui pâtissent d'un «exode des cerveaux» et, dans les pays riches, la pénurie d'infirmiers ne cesse de s'aggraver.
En outre, les pays ont de plus en plus tendance à céder les soins de santé à un secteur privé qui, lui, est soumis aux lois du marché. Certaines responsabilités ne peuvent pourtant pas être assujetties aux impératifs budgétaires. Ainsi, presque tous les pays se heurtent à cet épineux problème: permettre l'accès de tous aux soins de santé tout en trouvant le moyen de les financer.
Pour faire avancer la réflexion, la Réunion paritaire sur les conditions d'emploi et de travail dans les réformes du secteur de la santé, qui s'est tenue du 21 au 25 septembre 1998 à Genève, a adopté un certain nombre de conclusions, parmi lesquelles:
Il incombe aux employeurs, aux travailleurs et aux gouvernements de combattre le racisme au travail.
Cet article a été rédigé par Nedd Willard, écrivain indépendant installé à Genève et retraité du BIT.
4 Conditions d'emploi et de travail dans les réformes du secteur de la santé. BIT, Genève, 1998, ISBN 92-2-211070-6. Prix: 17,50 francs suisses.