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TRAVAIL
No. 23, février 1998


Augmentation du travail des enfants en Afrique
Comment éviter une nouvelle tragédie?

Il existe aujourd'hui en Afrique une armée invisible et pourtant omniprésente. Ses troupes ne manient pas des fusils mais des outils agricoles, des brosses à reluire les chaussures, des balais et des torchons. C'est l'armée des travailleurs enfants, dont les effectifs ne cessent d'augmenter et, selon un rapport du BIT, risquent de devenir bientôt gigantesques si la situation économique ne s'améliore pas. Les participants à une conférence récemment tenue à Kampala ont réclamé son abolition.

Dans un rapport1 qu'il vient de publier, le Bureau international du Travail (BIT) prévoit que les effectifs déjà très nombreux de travailleurs enfants augmenteront d'au moins un million par an si la situation économique et sociale perdure telle qu'elle est aujourd'hui.

Préparé en vue d'une réunion tripartite de travailleurs, d'employeurs et de gouvernements, qui s'est tenue du 5 au 7 février 1998 à Kampala (Ouganda), ce rapport, intitulé Le travail des enfants en Afrique - l'intolérable en point de mire, met en garde contre le fait que "les indicateurs relatifs aux niveaux de pauvreté, à la croissance démographique et aux taux de scolarisation laissent présager un futur potentiellement sombre pour la situation du travail des enfants en Afrique".

Le BIT estime en effet que le nombre d'enfants africains qui travaillent pourrait augmenter de façon spectaculaire, passant de 80 millions aujourd'hui à 100 millions d'ici à 2015, en raison, d'une part, de l'explosion démographique et de l'appauvrissement des populations et, d'autre part, de la faiblesse ou de l'insuffisance du taux de croissance économique dans la plupart des pays du continent.

La Conférence de Kampala, organisée par l'OIT et l'Organisation de l'unité africaine (OUA), s'inscrit dans le cadre des efforts déployés à l'échelon international pour venir à bout du travail des enfants. Dernière d'une série de réunions internationales qui ont porté sur ce sujet au cours de l'année écoulée, elle s'est tenue sous l'égide du ministère ougandais du Travail et des Affaires sociales et a réuni les représentants des gouvernements et des organisations d'employeurs et de travailleurs de 22 pays africains2 à la recherche de moyens de réduire et d'éliminer le travail des enfants.

Les dimensions du problème

Bien que le travail des enfants existe dans toutes les régions du monde, il constitue surtout un phénomène typique des pays en développement. En pourcentage, l'Afrique est le continent le plus touché: environ 41% de tous les enfants âgés de 5 à 14 ans exercent une activité économique (contre 21% en Asie et 17% en Amérique latine). Le BIT estime à plus de 250 millions le nombre des enfants qui travaillent à travers le monde, tous niveaux de développement économique confondus, la plus forte concentration de main-d'oeuvre enfantine se trouvant en Asie.

Les taux de participation des enfants à la vie active sont plus élevés dans les pays d'Afrique subsaharienne, où près de la moitié des enfants de 10 à 14 ans travaillent. Selon les estimations, le pourcentage de travailleurs enfants est de 27% au Bénin, de 51% au Burkina Faso et de 49% au Burundi. Au Kenya, en Ethiopie, au Niger et en Ouganda, il varie entre 40 et 46%. Au Mali, la proportion d'enfants qui travaillent est de 54% et en Côte d'Ivoire, au Nigéria et au Zimbabwe, elle se situe entre 20 et 30%.

Les principales causes de l'augmentation du travail des enfants sont la rapidité de la croissance démographique, la dégradation du niveau de vie et les carences des systèmes éducatifs qui ne peuvent absorber tous les enfants d'âge scolaire ni leur prodiguer un niveau d'instruction correct.

Parmi les régions en développement, c'est en Afrique que le pourcentage de filles exerçant une activité économique est le plus élevé: environ 37%, contre 20% en Asie et 11% en Amérique latine. Même si, selon les statistiques, trois travailleurs enfants sur cinq sont des garçons, le BIT estime que la proportion de filles est certainement beaucoup plus importante, car il existe peu de données sur les activités qui s'exercent à l'intérieur et autour du cadre familial.

Le travail domestique serait la raison principale pour laquelle environ un tiers des jeunes ne vont pas à l'école. Soit ils n'ont jamais été scolarisés, soit ils ont dû quitter l'école pour se consacrer à plein temps à des travaux domestiques. Si ce type de travail à plein temps était comptabilisé, le nombre de filles qui travaillent pourrait même dépasser celui des garçons.

La fréquentation de l'école primaire est un autre important indicateur de l'incidence du travail des enfants. Or, bien qu'une proportion croissante d'enfants africains soient actuellement scolarisés, le nombre réel d'enfants en âge de fréquenter l'école primaire (6-11 ans) qui sont exclus de l'école a augmenté d'environ 2 millions entre 1990 et 1995 pour approcher les 40 millions, dont deux tiers sont des filles.

Un phénomène essentiellement rural

D'après les auteurs du rapport, bien que le monde entier se préoccupe des enfants du tiers monde employés dans des branches d'exportation telles que le textile, l'habillement, le tapis et la chaussure, ce n'est pas dans ces branches, à l'exception des plantations dans certains pays, que le travail des enfants est le plus fréquent.

Le travail des enfants est un phénomène avant tout rural: 70% de tous les enfants qui travaillent sont employés dans l'agriculture. Beaucoup d'économies africaines, particulièrement en Afrique subsaharienne, demeurent essentiellement rurales.

"Si les tendances actuelles devaient perdurer en Afrique subsaharienne", est-il indiqué dans le rapport, "chaque année, au moins 400 000 enfants supplémentaires de la tranche d'âge de 6 à 11 ans n'entreraient pas à l'école et, selon toute vraisemblance, iraient grossir les rangs des enfants travailleurs". Il convient d'ajouter à ce chiffre le nombre croissant d'enfants qui tentent de combiner travail et école, ce qui donnerait un total d'au moins un million de nouveaux travailleurs enfants arrivant sur le marché du travail au cours des 10 à 15 prochaines années.

Selon les auteurs, bien que la notion de ce qui peut être considéré comme un travail normal pour un enfant varie considérablement d'un point à un autre de la planète, il est nécessaire de distinguer "entre des obligations familiales normales et un travail donnant lieu à des situations d'exploitation et à des mauvais traitements".

Ils préviennent en outre que "mettre davantage l'accent sur les pratiques traditionnelles que sur les dangers potentiels du travail pour les enfants risque d'entraîner une sous-estimation de la gravité du problème". Ils soulignent la nécessité de "sensibiliser les sociétés et les familles aux dangers du travail des enfants et de reconnaître que ce qui se passe au sein des familles et dans le contexte de la formation ne peut pas être exclu du champ d'application des instruments juridiques relatifs au travail des enfants".

Le travail des enfants prolifère en dépit des normes internationales

En vertu des normes internationales du travail, tout travail soumettant des enfants à l'exploitation et à des mauvais traitements est interdit. Pourtant, on le sait, des millions d'enfants dans le monde entier et en Afrique sont astreints à un travail de ce type.

Les services domestiques, par exemple, qui emploient fréquemment des enfants, offrent de nombreuses possibilités d'exploitation. Bien que l'on ne dispose que de données partielles sur les conditions de vie et de travail du personnel domestique en raison de la nature clandestine de ce travail, le rapport contient des témoignages alarmants faisant état de mauvais traitements physiques et psychologiques et de sévices sexuels, dont sont couramment victimes des jeunes filles travaillant dans des familles autres que la leur. Les longues journées de travail, les carences affectives et les conditions de servitude entraînent chez ces jeunes filles, entre autres conséquences, "le repli sur soi et la régression, le vieillissement prématuré, la dépression et la perte de confiance en soi".

L'action internationale

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, de très nombreux pays se sont dotés de véritables stratégies et de vastes programmes nationaux pour lutter contre le travail des enfants et les pays africains ont participé de façon particulièrement active au débat ainsi engagé. Plusieurs pays africains (le Bénin, l'Egypte, le Kenya, le Sénégal et la Tanzanie) ont été parmi les premiers à prendre part au Programme international pour l'élimination du travail des enfants (IPEC), vaste programme de coopération technique mis en oeuvre par le BIT en 1992.

Neuf autres pays africains se préparent actuellement à appliquer l'IPEC chez eux: l'Afrique du Sud, le Burkina Faso, l'Ethiopie, la Guinée, Madagascar, le Mali, l'Ouganda, la Zambie et le Zimbabwe. Plusieurs autres, dont le Cameroun, élaborent actuellement des stratégies adaptées au contexte national.

Les auteurs du rapport insistent sur le fait que l'ampleur du problème commande d'urgence des mesures concrètes. D'une part, il faut des données plus précises sur la nature et la gravité des dangers qui menacent les travailleurs enfants d'Afrique et, d'autre part, il est nécessaire de prêter davantage d'attention aux mesures à prendre dans l'immédiat. L'action préventive doit être renforcée pour éviter les graves conséquences sociales de l'augmentation prévue du nombre des travailleurs enfants.

1 "Le travail des enfants en Afrique - L'intolérable en point de mire". Réunion tripartite régionale africaine sur le travail des enfants. Kampala (Ouganda), 5-7 février 1998. Bureau international du Travail, Genève.

2 Afrique du Sud, Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d'Ivoire, Egypte, Ethiopie, Ghana, Guinée, Kenya, Madagascar, Mali, Maurice, Mozambique, Niger, Nigéria, Sénégal, République Unie de Tanzanie, Tunisie, Zambie, Zimbabwe et Ouganda

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Une conférence demande l'abolition

du travail des enfants en Afrique

KAMPALA (Ouganda) - Amsterdam, Carthagène, Oslo, Kampala. Dans cette ville africaine s'est tenue la dernière d'une série de conférences internationales de haut niveau, organisées en collaboration avec l'Organisation internationale du Travail pour combattre le travail des enfants.

Le 7 février 1998, à la fin des trois journées de débat, le message transmis par les participants de 22 pays d'Afrique et les représentants de l'OIT, du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) était sans équivoque: la volonté d'abolir totalement le travail des enfants en Afrique est essentielle mais pour qu'elle se matérialise, il faut que la communauté internationale consacre davantage de moyens à la lutte contre la pauvreté, cause fondamentale de ce fléau.

"Le travail des enfants est devenu une réalité en Afrique et, si l'on ne parvient pas à maîtriser la situation, tous les efforts de développement déployés par les pays africains risquent d'être annulés", a déclaré Kinto Musoke, Premier ministre de l'Ouganda, dans une allocution prononcée lors de la séance d'ouverture de la conférence, au nom du Président, Yoweri Museveni.

Ahmed Haggag, Secrétaire général adjoint de l'OUA, lui, a affirmé: "Le futur de l'Afrique dépendra nécessairement de la nature des mesures adoptées en vue de la survie, de la protection et de l'épanouissement des enfants africains dans la période de leur vie où ils se développent. La majorité des quelque 27 millions de réfugiés et de personnes déplacées que compte l'Afrique est constituée de femmes et d'enfants. Il faut absolument que nous renoncions aux conflits armés comme moyen de résoudre nos problèmes économiques et sociaux et que nous renforcions les normes internationales protégeant les enfants."

Le BIT tire la sonnette d'alarme

Dans son allocution d'introduction, Michel Hansenne, Directeur général du BIT, a déclaré que si la situation actuelle, dans laquelle environ 80 millions d'enfants africains sont astreints au travail, était très préoccupante, "la situation à venir est encore plus alarmante".

"Ce serait une tragédie non seulement pour les enfants concernés mais pour tout le continent africain, qui a besoin de citoyens instruits, productifs et en bonne santé", a ajouté M. Hansenne.

Faisant observer que ces enfants "devraient constituer une priorité pour chacun d'entre nous", il a expliqué que "bien trop souvent, en raison de pratiques tolérées depuis des décennies, ces enfants sont devenus invisibles autant pour le public en général que pour les responsables politiques. Les différentes formes de travail auxquelles les enfants sont assujettis ne doivent pas être occultées si nous voulons véritablement les combattre".

M. Hansenne a déclaré que l'OIT entendait continuer à mettre au point des instruments juridiques efficaces pour combattre les formes extrêmes de travail des enfants et avait commencé à préparer de nouvelles normes internationales, à savoir une convention et une recommandation, dont l'examen sera à l'ordre du jour de la prochaine session de la Conférence internationale du Travail (2-18 juin 1998).

Ces nouveaux instruments visent à interdire les formes extrêmes de travail des enfants, y compris l'esclavage et toute pratique similaire comme la traite d'enfants, la servitude pour dettes et le travail forcé, l'exploitation d'enfants dans la prostitution et la pornographie, les travaux dangereux dans les mines, carrières et usines, ainsi que toute forme de travail susceptible de représenter un danger pour la sécurité et la santé physique et morale des enfants.

Conclusions de la conférence

Dans leurs conclusions, les délégués ont enjoint aux Etats africains de s'engager à abolir le travail des enfants, conformément aux dispositions de la convention de l'OIT (no 138) sur l'âge minimum, 1973, et de la convention sur les droits de l'enfant, adoptée en 1989 par l'Assemblée générale des Nations Unies. Les délégués ont aussi demandé aux Etats africains de ratifier la Charte africaine sur les droits de l'enfant.

Admettant que, compte tenu de la situation économique et sociale, certains enfants risquent pendant un certain temps encore de devoir travailler, les délégués ont tenu à préciser dans leur rapport que "ce travail [devait] être réglementé et ne mettre en danger ni la santé ni la sécurité de l'enfant". De plus, ce travail doit s'accompagner d'un "minimum d'activités éducatives et de services sociaux". Et encore: "La priorité doit être donnée à la suppression immédiate des formes extrêmes de travail des enfants grâce à la mise en oeuvre de programmes d'action assortis de calendriers."

Dans les autres conclusions, les délégués ont réclamé:

- une amélioration de la législation, "preuve d'une véritable volonté politique" et l'alignement des législations nationales sur les normes internationales du travail;

- la participation des pays africains à l'élaboration des nouvelles normes internationales sur les formes extrêmes de travail des enfants;

- le maintien par le BIT de son aide destinée à renforcer l'aptitude qu'a l'OUA de résoudre les problèmes sociaux et l'examen avec l'UNICEF de "la question des ressources internationales et de l'impact social des politiques d'ajustement structurel" afin de compenser ou d'atténuer les effets pervers de ces politiques sur les pauvres.

Mise à jour par RS. Approuvée par KMK. Dernière modification: 18 juin 1998.