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Le magazine de l'OIT: Index

TRAVAIL
No. 19, mars 1997


Nouvelles armes contre la traite des enfants en Asie

L'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales constitue aujourd'hui un problème mondial qui va en s'aggravant. Elle est de plus en plus le fait de réseaux internationaux qui achètent des enfants de par le monde pour les revendre à des maisons de prostitution. Le BIT a décidé de s'attaquer à ce fléau.

En Asie, la traite d'enfants à l'intérieur et au-delà des frontières nationales s'intensifie. Ces dernières années, de nombreux enfants recrutés au Cambodge, en Chine, au Laos et au Myanmar ont été livrés à la prostitution en Thaïlande. Dans les zones rurales défavorisées, des recruteurs et des trafiquants professionnels font miroiter, aussi bien aux filles qu'aux garçons, la promesse d'un travail convenable dans ce pays à l'économie florissante. Les itinéraires sont connus mais difficiles à circonscrire. Les fillettes du Myanmar sont introduites en Thaïlande par certains postes-frontières et les Cambodgiennes via divers points de passage. Celles du sud de la Chine transitent par le Myanmar et les enfants laotiens atteignent les provinces du nord et du nord-est en traversant le Mékong.

Selon le Bureau de la répression de la criminalité de la police thaïlandaise, plus de la moitié des fillettes et des jeunes femmes qui ont été retirées de maisons de prostitution thaïlandaises ces dernières années, étaient originaires du Myanmar et de la Chine. Quatre-vingts des 152 fillettes ainsi délivrées en octobre 1994 à Bangkok étaient du Myanmar. Dix des 23 rescapées de la province de Khon Khaen en février 1995 et 17 des 19 rescapées de la province de Chiang Mai en mars de la même année provenaient soit du Myanmar, soit du sud de la Chine. Outre la prostitution, on trouve fréquemment, à proximité de la frontière, des enfants du Myanmar qui travaillent sur des chantiers de construction, dans des stations-service ou des restaurants et sur des bateaux de pêche.

Un trafic tentaculaire

Cependant, la traite des enfants n'existe pas uniquement en Asie du Sud-Est. On sait par exemple qu'en Asie du Sud, des milliers de fillettes et de femmes népalaises et bangladeshis sont vendues chaque année à des maisons de prostitution de Calcutta, Bombay et Delhi. Le gouvernement du Népal estime qu'en 1992, au moins 200 000 Népalaises se prostituaient en Inde. En fait, les gouvernements des deux pays sont conscients du problème. Celui du Bangladesh estime à plusieurs milliers le nombre des femmes et des enfants victimes de la traite qui travaillent, notamment dans la prostitution, en Asie du Sud et au Moyen-Orient. Selon d'autres rapports, le problème sévit aussi, entre autres, au Pakistan et à Sri Lanka. Dans ce dernier pays, la prostitution des enfants et surtout des petits garçons atteint des proportions extrêmement préoccupantes.

Des moyens d'action

Devant l'évidence croissante de la traite des enfants, l'Organisation internationale du Travail (OIT) a créé un programme spécialement destiné à éliminer la prostitution enfantine et d'autres formes intolérables de travail des enfants dans 10 pays d'Asie. Ce programme a été conçu pour venir en aide aux enfants de moins de 18 ans qui sont les plus vulnérables et à ceux qui sont victimes de la traite dans le bassin du Mékong et en Asie du Sud. Les groupes prioritaires sont les filles, les enfants des minorités ethniques et des populations tribales ainsi que les enfants de moins de 12 ans. Réalisé dans le cadre du Programme international de l'OIT pour l'abolition du travail des enfants (IPEC) (voir encadré), ce nouveau projet englobe le Cambodge, la Chine, la Thaïlande et les pays limitrophes ainsi que le Viet Nam, le Bangladesh, le Népal, le Pakistan et le Sri Lanka.

Les activités déjà organisées sur place par l'IPEC lui serviront de point de départ. Au Népal, un séminaire sur le travail des enfants tenu en 1995 a inclus la lutte contre la traite des enfants dans les priorités nationales et les ONG ont bénéficié d'un appui pour prendre des mesures préventives, appliquer les recommandations du Congrès de Stockholm sur l'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales (août 1996) et préparer un plan d'action national. Au Bangladesh, l'IPEC est en train d'élaborer un projet de collaboration entre le gouvernement, l'OIT et l'UNICEF. Au Sri Lanka, le problème de la prostitution enfantine a été mis en évidence à l'occasion d'un séminaire national sur le travail des enfants, tenu en septembre 1996.

L'OIT considère la traite des enfants comme une forme de travail imposé qui, à ce titre, constitue une violation flagrante de la convention no29 sur le travail forcé, 1930. Cette norme internationale stipule que les Etats doivent s'engager à supprimer dans les plus brefs délais le recours au travail forcé ou obligatoire sous toutes ses formes. Tous les pays concernés par le nouveau volet de l'IPEC, à l'exception de la Chine, ont ratifié cette convention et sont donc tenus d'en respecter les dispositions. Par ailleurs, l'OIT préconise l'adoption d'une nouvelle convention internationale pour abolir les formes les plus intolérables du travail des enfants, à savoir les travaux dangereux, l'esclavage, le servage, la servitude pour dettes et la prostitution.

Buts du Programme IPEC

Les responsables de l'IPEC se proposent de mettre sur pied, aux échelons national et régional de chaque pays participant, des équipes composées d'organisations gouvernementales et non gouvernementales, qui s'occuperont spécialement du problème de la traite des enfants. Le BIT aidera ces équipes à élaborer des plans d'action nationaux portant sur tous les aspects de la question: prévention, mise en oeuvre et suivi, assistance aux victimes potentielles et à leur famille, campagnes de sensibilisation et enfin, rapatriement, protection sociale et réinsertion des enfants exploités.

La première phase du programme, qui durera six mois, a débuté en janvier 1997 grâce au soutien financier du gouvernement du Royaume-Uni. Elle consiste à collecter, pour chaque pays, des données factuelles et chiffrées sur l'étendue du problème, à analyser la législation en vigueur, ses mécanismes d'application et ses carences ainsi qu'à évaluer les mesures existantes. Des stratégies types seront élaborées et deux consultations auront lieu, l'une en Thaïlande et l'autre au Népal, afin de mettre au point et d'adopter un programme coordonné de lutte contre la traite des enfants dans chaque sous-région. Ces consultations réuniront les organisations qui oeuvrent déjà dans ce domaine, ainsi que des partenaires potentiels des secteurs public et privé et des spécialistes de certains aspects clés tels que la législation, l'application des lois, l'éducation et les services sociaux.

La traite des enfants pour leur exploitation à des fins commerciales par la prostitution ou toute autre pratique sexuelle illégale, de même que leur utilisation pour la production de matériel pornographique, ont été condamnées par l'OIT comme constituant "un affront à la conscience de l'humanité", qu'aucune société ne doit tolérer. Le Programme IPEC et la convention proposée sur le travail des enfants sont deux nouvelles armes dans l'arsenal dont dispose l'OIT pour s'attaquer à ces problèmes.


Dévoiler une tragédie secrète

Le nombre des enfants qui sont astreints au travail de par le monde demeure incertain. Parce qu'il est souvent illégal et clandestin, le travail des enfants tend à se dérober aux statistiques démographiques et du travail.

Mais les choses sont en train de changer. L'OIT a mis au point des méthodes d'enquête nouvelles et plus précises, grâce auxquelles il est désormais possible de percer l'obscurité qui a trop longtemps occulté le problème. Les résultats d'enquêtes réalisées à l'aide de ces méthodes révèlent une situation désespérée, dépassant les hypothèses les plus pessimistes:

* 250 millions d'enfants de 5 à 14 ans travaillent dans les pays en développement - 120 millions à temps plein et 130 millions à temps partiel.

* Environ 61% de ces enfants, soit près de 153 millions, ont été recensés en Asie, 32%, soit 80 millions, en Afrique et 7%, soit 17,5 millions, en Amérique latine.

* Le travail des enfants existe aussi dans de nombreux pays industrialisés et commence à apparaître dans les pays en transition d'Europe de l'Est et d'Asie.


IPEC

Le Programme IPEC, qui a démarré en 1992, a été conçu pour aider les pays à se doter des moyens de résoudre durablement le problème du travail des enfants. Il vise l'instauration d'un véritable partenariat entre les services gouvernementaux, les organisations d'employeurs, les syndicats, les organisations non gouvernementales, et d'autres acteurs concernés tels que les universités et les médias.

Les activités de l'IPEC s'adressent en priorité aux trois groupes suivants:

* les enfants astreints au travail forcé ou en situation de servitude;
* les enfants travaillant dans des conditions ou des branches dangereuses;
* les très jeunes enfants (moins de 12 ans) et les filles.

L'IPEC est aujourd'hui opérationnel dans 27 pays du monde entier: Argentine, Bangladesh, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Egypte, El Salvador, Equateur, Guatemala, Honduras, Inde, Indonésie, Kenya, Népal, Nicaragua, Pakistan, Panama, Paraguay, Philippines, Pérou, Thaïlande, Turquie, République-Unie de Tanzanie, Sri Lanka et Vénézuela.

Mise à jour par CL. Approuvée par KMK. Dernière modification: 12 juin 1997.