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Le magazine de l'OIT: Index

TRAVAIL
No. 18, décembre 1996


Travail des enfants

Agir contre l'intolérable

Un nouveau rapport(*) du Bureau international du Travail indique qu'environ 250 millions d'enfants âgés de 5 à 14 ans travaillent actuellement dans des pays en développement, ce qui représente près du double des chiffres avancés lors d'estimations antérieures. Sur ces 250 millions, 120 millions travaillent à temps plein et 130 millions à temps partiel.

"Nous savons tous que le travail des enfants est l'une des facettes de la pauvreté et qu'il faudra beaucoup de temps et d'efforts pour l'éliminer complètement", déclare Michel Hansenne, Directeur général du BIT. "Mais, ajoute-t-il, certaines formes de travail auxquelles sont aujourd'hui astreints des enfants sont intolérables, indépendamment de toute autre considération. C'est pourquoi, il faut les dévoiler, les dénoncer et les éradiquer sans délai."

Le BIT explique qu'en raison de l'ampleur du problème et de la nécessité de s'y attaquer d'urgence, les pays ne peuvent agir sur tous les fronts à la fois et doivent donc choisir où concentrer les moyens dont ils disposent.

"La solution la plus humaine est qu'ils affectent en priorité les ressources humaines et matérielles dont ils peuvent disposer à la lutte contre les formes les plus intolérables d'exploitation des enfants - esclavage, servitude pour dettes, prostitution, travail dans des emplois et des secteurs dangereux - et à la protection des enfants les plus jeunes, notamment les filles."

Dans les pays en développement, environ 61% des enfants travailleurs, soit près de 153 millions, vivent en Asie, 32%, soit 80 millions, en Afrique, et 7%, soit 17,5 millions, en Amérique latine.

Mais l'existence du travail des enfants est également attestée dans beaucoup de pays industrialisés tels que les Etats-Unis, l'Italie, le Portugal et le Royaume-Uni. Ce problème fait aussi son apparition dans de nombreux pays d'Europe de l'Est et d'Asie qui libéralisent leur économie.

Une enquête du BIT, dont les résultats ont été publiés au début de l'année, avait démontré qu'environ 73 millions d'enfants de 10 à 14 ans travaillaient à temps plein dans une centaine de pays. Mais les dernières estimations se fondent sur une méthodologie nouvelle et plus exacte, que le BIT a expérimentée au Ghana, en Inde, en Indonésie, au Pakistan, au Sénégal et en Turquie. Elles tiennent compte aussi bien du travail à temps plein que du travail à temps partiel, et englobent tous les enfants âgés de 5 à 14 ans qui exercent un emploi.

Les enfants contraints de travailler trop jeunes risquent de demeurer infirmes pour le reste de leur vie. Ainsi, une vaste enquête menée par le BIT aux Philippines a montré que plus de 60% sont exposés à des risques chimiques et biologiques, et que 40% subissent de graves lésions ou maladies.

En outre, une étude comparative réalisée en Inde, à la faveur de laquelle des groupes d'écoliers et d'enfants non scolarisés travaillant dans l'agriculture, l'industrie ou le secteur des services ont été suivis pendant dix-sept ans a révélé que les enfants travailleurs accusaient un déficit pondéral et restaient toute leur vie plus petits que les enfants scolarisés.

A Bombay, on a observé que l'état de santé des enfants travaillant dans l'hôtellerie, le bâtiment ou ailleurs était beaucoup plus mauvais que celui d'un groupe témoin d'écoliers. Ces enfants présentaient toutes sortes de symptômes: douleurs musculaires, thoraciques et abdominales constantes, maux de tête, étourdissements, difficultés respiratoires, diarrhées et parasitoses.

Différences liées au sexe

Comme les filles sont plus souvent employées en qualité de domestique et les garçons sur les chantiers de construction, dans les champs et les usines, les risques professionnels ne sont pas les mêmes pour les enfants des deux sexes.

Les filles, en raison justement de leur affectation à des tâches ménagères, ont des journées de travail plus longues que les garçons. C'est là une des raisons essentielles pour lesquelles elles sont moins scolarisées que les garçons. Elles sont par ailleurs plus exposées aux sévices sexuels et à leurs conséquences telles que l'exclusion sociale, les traumatismes psychiques et les maternités non désirées. Les garçons, quant à eux, sont plus souvent victimes de lésions provoquées par la manutention de charges trop lourdes pour leur âge et leur stade de développement physique.

L'enquête du BIT passe en revue les formes d'exploitation et les dangers les plus graves auxquels sont soumis les enfants dans certains emplois et secteurs; par exemple:

* Esclavage et travail forcé - Parmi tous les enfants qui travaillent, ceux qui sont tenus en esclavage et forcés de travailler sont les plus menacés.

Ces pratiques sont souvent clandestines, mais le BIT rapporte que des enfants sont encore purement et simplement vendus. Parfois, les propriétaires achètent les enfants de leurs locataires, ou bien des "agents" versent une avance aux familles rurales dont ils emmènent les enfants travailler dans l'industrie du tapis ou du verre ou encore dans la prostitution. En dépit des démentis officiels, ce type d'esclavage caractérisé est depuis longtemps signalé en Asie du Sud et du Sud-Est, ainsi qu'en Afrique occidentale.

* Prostitution et traite des enfants - Bien qu'il soit devenu, ces dernières années, un sujet de préoccupation à l'échelle mondiale, le phénomène de l'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales tend à s'amplifier.

De plus en plus d'enfants sont vendus, qui font l'objet d'une traite internationale. Les auteurs du rapport ont recensé au moins cinq réseaux internationaux: l'un recrute en Amérique latine à destination de l'Europe et du Moyen-Orient; le deuxième exporte des enfants d'Asie du Sud et du Sud-Est en Europe du Nord et au Moyen-Orient; le troisième se livre à un trafic régional en Europe; le quatrième, relié au précédent, fait de même dans le monde arabe; et le cinquième exporte des fillettes d'Afrique de l'Ouest.

En Europe de l'Est, des filles du Bélarus, de la Russie et de l'Ukraine sont livrées en Hongrie, en Pologne et dans les Etats baltes ou dans des capitales d'Europe occidentale.

Plusieurs circuits réguliers ont été découverts en Asie du Sud-Est, par exemple, pour n'en citer que quelques-uns: du Myanmar (Birmanie) vers la Thaïlande; à l'intérieur de la Thaïlande; de la Thaïlande et d'autres pays vers la Chine, les Etats-Unis, le Japon et la Malaisie.

En Asie seulement, environ un million d'enfants sont victimes du commerce du sexe, et il est attesté que la traite des fillettes augmente, entre autres pays, en Thaïlande. En Amérique latine, un grand nombre d'enfants travaillent et vivent dans la rue, où ils sont des proies faciles pour les commerçants du sexe. En Afrique, la prostitution des enfants s'amplifie dans plusieurs pays, dont le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Kenya, la Zambie et le Zimbabwe.

* Agriculture - Les enfants qui travaillent dans l'agriculture partout dans le monde sont souvent exposés à des agents biologiques et chimiques qui leur font courir de graves dangers.

Ils préparent, transportent ou épandent des pesticides, des engrais ou des herbicides, dont certains sont très toxiques et peuvent être cancérogènes. Ils sont plus sensibles que les adultes à l'exposition aux pesticides et l'on a constaté que celle-ci accroissait le risque de cancers, de neuropathies, de troubles du comportement d'origine neurologique et d'anomalies du système immunitaire.

Au Sri Lanka, l'intoxication par les pesticides tue plus d'enfants que le paludisme, le tétanos, la diphtérie, la poliomyélite ou la coqueluche réunis.

Les enfants qui manipulent des machines agricoles sont souvent victimes d'accidents mortels et de mutilations.

* Mines - Dans beaucoup de pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, des enfants travaillent dans les petites mines, de longues heures durant, sans l'équipement, les vêtements ni la formation qui seraient nécessaires pour les protéger. Ils sont exposés à une forte hygrométrie et à des températures extrêmes.

Les poussières, les gaz et les fumées peuvent même provoquer des maladies respiratoires et à terme, la silicose, des fibroses pulmonaires, l'asbestose et autres emphysèmes. Les enfants qui travaillent dans les mines souffrent également de surmenage physique, de fatigue et d'affections de l'appareil locomoteur ainsi que de graves lésions provoquées par les chutes d'objets. Dans les mines d'or, ils risquent aussi d'être intoxiqués par le mercure.

* Fabriques de céramique et verreries - Le recours à la main-d'oeuvre enfantine dans ces industries est courant en Asie, mais aussi dans d'autres régions du monde. Les enfants défournent du verre en fusion à une température de 1500-1800oC. Ils travaillent ainsi de longues heures dans des ateliers mal éclairés et mal aérés où la température atteint 40 à 45oC. Certaines verreries ne tournent que la nuit. Le sol est jonché de débris de verre et, bien souvent, les fils électriques sont dénudés. Le bruit des presses, qui peut dépasser 100 décibels, provoque des troubles de l'audition.

Les principaux risques sont les coups de chaleur dus à la température élevée, les cataractes, les brûlures et lacérations, les coupures par les débris et éclats de verre, les troubles auditifs provoqués par le bruit, les lésions et la fatigue oculaires, la silicose, le saturnisme, l'intoxication par les émanations toxiques d'oxyde de carbone et de dioxyde de soufre.

* Fabrique d'allumettes et de feux d'artifice - Les allumettes sont généralement fabriquées dans de petites entreprises artisanales à domicile ou dans de petits ateliers villageois où le risque d'incendie et d'explosion est permanent. On a signalé des enfants de 3 ans travaillant à la fabrication d'allumettes, dans des locaux non aérés où ils sont exposés aux poussières, émanations, vapeurs et autres concentrations de substances toxiques en suspension dans l'air - amiante, chlorate de potassium, trisulfure d'antimoine, phosphore rouge amorphe mélangés à du sable ou à de la poudre de verre et trisulfure de tétraphosphore. Ces substances provoquent de nombreuses intoxications et dermatoses.

* Pêche hauturière - Dans bon nombre de pays d'Asie, notamment en Indonésie, au Myanmar, aux Philippines et en Thaïlande, les enfants sont utilisés pour la pêche muro-ami, qui consiste à plonger en eaux profondes, sans équipement de protection. Les enfants sont censés donner des coups sur les récifs coralliens pour déloger les poissons qui se précipitent alors dans les filets. Chaque navire emploie jusqu'à 300 garçons de 10 à 15 ans recrutés dans des quartiers défavorisés. Les jeunes plongeurs doivent réinstaller les filets plusieurs fois par jour, si bien qu'ils peuvent passer jusqu'à douze heures dans l'eau. Chaque année, des dizaines d'enfants se noient ou sont tués ou blessés, victimes d'accidents de décompression ou d'autres accidents dus à une pression excessive. En outre, les enfants sont attaqués par des poissons prédateurs tels que les requins, les barracudas, les poissons aiguilles ou les serpents de mer venimeux.

* Travaux domestiques - L'emploi d'enfants comme domestique est une pratique courante dans beaucoup de pays en développement. Les employeurs, qui sont des citadins, les recrutent souvent en milieu rural par l'intermédiaire de parents, d'amis ou de relations. La violence et les sévices sexuels, qui entraînent des troubles psychiques et émotionnels irréversibles, comptent parmi les risques les plus graves et les plus effrayants auxquels sont exposés les enfants travailleurs, en particulier les domestiques.

Il est impossible de savoir exactement combien d'enfants occupent ce type d'emplois parce que ceux-ci sont généralement clandestins, mais il y a tout lieu de croire qu'ils sont très nombreux, surtout pour ce qui est des filles. Selon des études réalisées en Indonésie, le nombre denfants ainsi employés serait de 400000 à Djakarta et pourrait atteindre 5 millions dans l'ensemble du pays. Au Brésil, les jeunes domestiques constituent 22% des enfants travailleurs et, au Venezuela, 60% des filles âgées de 10 à 14 ans qui travaillent.

La majorité des enfants domestiques ont entre 12 et 17 ans, mais certaines études citent des cas de domestiques beaucoup plus jeunes - 5 ou 6 ans. Par exemple, au Bangladesh, on a constaté que 38% des petits domestiques avaient de 11 à 13 ans, et que près de 24% d'entre eux n'avaient que 5 à 10 ans. D'autres études ont montré qu'au Kenya, au Togo et au Venezuela respectivement, 11, 16 et 26% des enfants domestiques avaient moins de 10 ans.

Les journées de travail de ces enfants sont très longues. Au Zimbabwe, par exemple, elles sont de 10 à 15 heures. Au Maroc, une étude a révélé que 72% des enfants domestiques commençaient leur journée avant 7 heures et que 65% ne se couchaient pas avant 23 heures. Qui plus est, selon les résultats d'enquêtes menées dans de nombreux pays, il est fréquent que les adolescents et les fillettes employés comme domestiques subissent des sévices physiques, psychologiques et sexuels.

* Bâtiment - Le travail de force, la manutention de lourdes charges et la station prolongée dans de mauvaises positions risquent de provoquer des déformations de la colonne vertébrale et parfois du bassin parce que, chez les enfants, les épiphyses ne sont pas encore soudées. Les enfants qui travaillent dans le bâtiment et dans d'autres secteurs sont exposés à toutes sortes de substances toxiques, notamment l'amiante, qui est l'une des substances cancérogènes les plus connues.

Priorités pour l'action

L'OIT cherche à rendre plus "visible" le problème des enfants exposés au danger. En effet, "c'est en partie parce qu'elles sont cachées que sociétés et gouvernements n'ont pas montré plus d'ardeur à éliminer les formes les plus dangereuses de travail des enfants". Comme le dit l'adage: "Loin des yeux, loin du coeur", déclarent les auteurs du rapport.

L'un des principaux moyens dont dispose l'OIT pour améliorer la législation et la pratique de ses Etats membres en matière de la lutte contre le travail des enfants est l'adoption de conventions et de recommandations internationales et le contrôle de leur application. L'OIT a adopté sa première convention sur le travail des enfants en 1919, l'année de sa fondation, puis plusieurs autres au fil des années.

Elle préconise aujourd'hui l'adoption d'une nouvelle convention qui permettrait d'oeuvrer plus directement et plus efficacement à la suppression des formes les plus inacceptables e les plus dangereuses de travail des enfants telles que l'esclavage, la servitude, le travail forcé et le servage.

L'action menée par l'OIT contre le travail des enfants comprend en outre un programme de coopération technique, le Programme international pour l'élimination du travail des enfants (IPEC), qui est actuellement opérationnel dans 23 pays répartis sur trois continents.

Note:

(*) Le travail des enfants: l'intolérable en point de mire. Conférence internationale du Travail (Rapport VI(1)) - 86e session, 1998. Bureau international du Travail, Genève. ISBN 92-2-210328-9.

Mise à jour par CL/BB. Approuvée par KMK. Dernière modification: 1 juillet 1997.