Le Sommet social de Copenhague a remis les gens et le développement social sur le devant de la scène politique.
Cinq ans plus tard, où en sommes-nous?
Essentiellement, les idées du Sommet social ont imprégné le débat politique, ont eu quelque influence sur l'élaboration des politiques et très peu d'effets concrets.
Cependant, trop peu de gens bénéficient des avantages de la mondialisation et, pour beaucoup, l'inégalité et l'insécurité s'aggravent. Dans l'absolu, il y a plus de pauvreté aujourd'hui. L'Europe centrale et orientale continue de souffrir; le chômage en Amérique latine a augmenté dans les années quatre-vingt-dix; l'Asie de l'Est a subi un grand traumatisme social et l'Afrique continue d'être marginalisée. Toutefois, certaines réussites attribuables au sens des responsabilités, à l'esprit d'entreprise et à des politiques gouvernementales pertinentes peuvent être citées en exemples.
L'écart se creuse donc entre les paroles et les faits. La raison en est que ceux qui ont le pouvoir de réformer les politiques ne l'ont pas fait.
Qu'est-ce qui doit changer?
Le Sommet social est arrivé à la conclusion que l'emploi est le principal moyen de venir à bout de la pauvreté et de l'exclusion. Au BIT, nous exprimons cet objectif par le concept de travail décent.
Qu'est-ce que le travail décent? C'est ce à quoi les gens aspirent. Ce n'est pas une camisole de force, une formule «taille unique». Au contraire, c'est une façon d'exprimer les objectifs variés et raisonnables d'individus, de cultures et de sociétés qui n'en sont pas au même stade de développement.
Certaines personnes m'ont dit: «On a besoin de travail, n'importe quel type de travail, on s'occupera de savoir s'il est décent plus tard.»
C'est ce que nous avons fait ces trente dernières années; le résultat est que le travail informel et précaire a gagné du terrain partout dans le monde et que la moitié de la population mondiale vit dans la pauvreté. Les politiques économiques néolibérales qui sous-tendent l'économie mondiale actuelle n'ont pas réussi à satisfaire ce besoin fondamental de l'être humain: le besoin de sécurité.
Trop de gens ne bénéficient pas des retombées censées se produire. La réalité, c'est le travail des enfants, la discrimination, des emplois très dangereux, l'exploitation éhontée, d'intolérables abus de toutes sortes.
Tous les travailleurs doivent pouvoir prétendre à un travail décent, qu'il s'agisse d'hommes ou de femmes, de travailleurs salariés ou indépendants, dans le secteur formel ou le secteur informel. Un travail qui soit synonyme de respect des droits fondamentaux, de protection et de représentation, un travail qui allie efficacité économique et efficacité sociale. C'est là l'objectif véritable du développement.
Promouvoir le travail décent suppose que les politiques qui orientent et modèlent l'économie mondiale changent. Celles-ci doivent favoriser l'emploi productif ainsi que les possibilités de développement personnel, seul moyen de réduire la pauvreté et d'assurer l'insertion économique et sociale des millions de laissés-pour-compte ou victimes de la mondialisation.
Ces politiques doivent favoriser un milieu propice à l'investissement, à l'initiative et à l'entreprise, notamment aux petites entreprises, car les entreprises seront le moteur principal de la croissance de l'emploi.
Ces politiques doivent promouvoir la sécurité socio-économique et des normes du travail améliorées car c'est ce qui compte le plus pour les gens. Chacun aspire à une vie digne.
C'est la raison pour laquelle je vous félicite de l'appel que vous avez lancé pour l'élaboration d'une stratégie de l'emploi internationale cohérente et coordonnée dans le cadre de l'engagement 3.
Ces politiques déboucheront sur des solutions viables. Elles font partie d'un défi qu'il nous incombe à tous de relever, celui de créer un nouveau paradigme susceptible d'exploiter le pouvoir d'une approche intégrée et cohérente des politiques économiques, sociales et environnementales.
A cette fin, nous devons renforcer les cadres réglementaires au niveau mondial afin de maîtriser les débordements du marché, de protéger les droits fondamentaux de la personne de sorte que les pays en développement puissent exercer leur droit au développement.
Dans ce contexte l'adoption, en 1998, de la Déclaration de l'OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail représente un grand pas en avant depuis le Sommet social. Si elle est appliquée, cette Déclaration fournira le socle social dont a tant besoin l'économie mondiale.
Nous devons aussi favoriser l'autonomisation de ceux que nous appelons les laissés-pour-compte et appuyer leur combat pour la justice sociale. La liberté d'association et le droit de défendre collectivement ses intérêts sont fondamentaux pour s'émanciper. Or, comme il ressort du récent rapport global du BIT sur ce sujet, dans beaucoup de régions du monde, les travailleurs sont privés du droit fondamental de s'organiser.
Il s'agit là de tâches qu'une organisation ou un Etat à eux seuls ne peuvent mener à bien et qui appellent la création d'une nouvelle coalition mondiale, réunissant autour de valeurs et d'objectifs communs les acteurs clés du nouvel environnement mondial: gouvernements, entreprises, représentants des travailleurs, parlementaires, collectivités locales, représentants de la société civile, système international. Ensemble, ils ont le pouvoir de changer les politiques. Si tous travaillent en partenariat, les objectifs du Sommet social pourront être atteints.
Mais, avant toute chose, ainsi que le Premier ministre du Danemark l'a rappelé ce matin, il est nécessaire que la classe politique et les dirigeants assument leurs responsabilités.
Il a dit en effet: «Une chose est sûre: les forces mondiales qui conduisent à l'expansion économique et à l'amélioration des niveaux de vie ne sont pas suffisantes pour créer une communauté mondiale harmonieuse. Leur contribution à l'amélioration de la condition humaine restera circonscrite à quelques bénéficiaires - particuliers, classes sociales, pays - à moins qu'elle ne soit contrôlée et dirigée dans l'intérêt de tous par des autorités et institutions publiques pertinentes.»
Assumer cette responsabilité est le défi de Copenhague+5.