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Les syndicats au XXIe siècle (Discours liminaire de M. Juan Somavia, Directeur général du Bureau international du Travail)

La Conférence.Tout d'abord, je tiens à vous dire à quel point je suis heureux d'ouvrir cette conférence en ligne sur le thème: "Les syndicats au XXIe siècle. Ce débat est la première d'une série d'initiatives conjointes de la Confédération internationale des syndicats libres et de l'Organisation internationale du Travail qui visent à examiner les stratégies prometteuses pour les syndicats à l'avenir dans la société civile et dans l'économie mondiale. Je saisis cette occasion pour souhaiter la bienvenue à tous les participants à ce débat, et en particulier à M. Bill Jordan, secrétaire général de la CISL, qui a accepté de participer à l'ouverture de la discussion.

Mouvements syndicaux et syndicats.A mon avis, les syndicats ont débordé les mouvements syndicaux et en sont venus à apparaître au sein de la société comme les acteurs les plus organisés et ceux qui savent le mieux exprimer leurs besoins. Les syndicats s'appuient sur des valeurs, des idéaux, et ont une vision de la société dans laquelle les droits des travailleurs sont reconnus et où règnent stabilité, équilibre et justice pour tous. Les syndicats ont été des institutions importantes de la société industrielle. Leur capacité de mobilisation a été un atout inestimable; elle est la clé de voûte de leur influence politique, qui a contribué au progrès de l'équité et de la justice au profit des travailleurs du monde entier.

Orientation générale du débat.Ces derniers temps, cette capacité de mobilisation a diminué. Il n'est pas dans mon propos d'approfondir les raisons de ce recul. Pour rester positif, j'aimerais que le débat soit centré sur la régénération des syndicats. En particulier, il y a deux aspects qui appellent l'attention. Premièrement, le débat devrait viser à établir de solides arguments en faveur d'un rôle plus important et plus dynamique des syndicats au sein de la société. Deuxièmement, il faudrait débattre de la ligne de conduite à adopter dans la pratique pour atteindre cet objectif. Afin d'ouvrir le débat, je vais essayer d'énumérer les raisons - celles qui sont importantes du point de vue politique - qui militent en faveur d'une régénération des syndicats. Ce sont des raisons impérieuses, au niveau national comme au niveau mondial.

Les valeurs des syndicats sont menacées.Avant tout, les valeurs préconisées par les syndicats - équité, justice et cohésion sociale - sont menacées. La mondialisation et les mécanismes du marché transforment l'environnement économique et social du travail et remettent en question le bien-fondé des méthodes établies de distribution des revenus. L'accroissement des inégalités de revenus, tant à l'intérieur des pays que d'un pays à l'autre - qui se manifeste par des marchés cloisonnés et une main-d'œuvre polarisée -, commence à menacer la stabilité même de nos sociétés. La voix de la majorité angoissée, qui est soit exclue des marchés mondiaux soit marginalisée sur ces marchés, ne s'est pas encore fait entendre. Il est temps de lancer de nouvelles campagnes mondiales visant à remettre la question de la redistribution à l'ordre du jour des préoccupations des gouvernements et des organisations internationales. Le nouveau message à faire passer est: "Oui à l'économie de marché, non à la société de marché".

Les syndicats doivent donner l'impulsion.L'impulsion intellectuelle et politique pour le lancement de la nouvelle campagne devrait venir des syndicats. Ces entités organisées disposent d'un capital social important et adhèrent aux mêmes valeurs. Ils ont inscrit les bonnes questions à leur ordre du jour: éradication de la pauvreté, plein emploi dans le respect des droits des travailleurs, cohésion sociale. Ils ont d'excellentes références pour l'analyse et le traitement des situations de crise. Ils ont adopté la meilleure méthode, à savoir le renforcement du pouvoir des individus, notamment des femmes. Les syndicats sont au cœur de cette autonomisation: renforcer le pouvoir des individus, c'est renforcer leurs capacités, les former et les organiser. La CISL est la plus grande organisation qui œuvre au renforcement du pouvoir des individus dans le monde - elle rassemble 125 millions de personnes, dont le pouvoir est renforcé par le fait qu'elles ont la capacité de s'organiser pour se défendre.

Le moment est propice aux syndicats.La conjoncture est idéale pour que les syndicats jouent un rôle plus important. Les dysfonctionnements du marché que l'on observe aujourd'hui auront à l'évidence des conséquences dévastatrices. Ce qu'il est convenu d'appeler le "consensus de Washington", dont les institutions de Bretton Woods ont été les initiatrices dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, s'est objectivement éteint. Il n'a pas résisté à la tourmente de la crise asiatique. Il était trop idéologique, trop simpliste et trop détaché de la vie réelle. Le balancier a amorcé un mouvement inverse. Le défi que nous devons relever consiste à proposer des solutions tout à fait pratiques, des solutions fortement orientées vers des valeurs, et à comprendre la complexité des problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Une économie mondiale à visage humain.Les syndicats peuvent contribuer à donner un visage humain à l'économie mondiale en agissant sur la politique sociale, qui peut concilier efficacité des marchés et équité. L'économie mondiale, nos sociétés doivent être équilibrées, et il nous faut trouver un équilibre entre la fonction de réglementation et de contrôle de l'Etat, la capacité du marché de créer des richesses et les besoins sociaux des personnes. On ne peut envisager de prendre isolément une décision touchant à la réglementation, une décision visant le marché ou une décision de politique sociale. Un apport collectif de tous les acteurs sociaux est nécessaire pour concilier ces décisions. Aucun acteur ne peut à lui seul dicter le cours des événements. Dans ce contexte, les syndicats peuvent devenir des partenaires précieux pour imprimer l'orientation voulue.

Conditions préalables à la renaissance des syndicats.A mon avis, les syndicats doivent remplir certaines conditions préalables importantes avant de devenir des acteurs de premier plan qui infléchissent la politique sociale aux niveaux national et mondial. Premièrement, les syndicats doivent s'équiper pour être perçus comme les porte-parole des préoccupations plus larges de la société. Deuxièmement, ils doivent mettre en place la base organisationnelle et développer l'appui politique nécessaires pour influer sur les résultats tant au niveau national qu'au niveau international. Ce sont là de grands défis que les syndicats doivent relever, et il importe qu'ils aient une idée claire des conséquences qui peuvent en découler pour l'avenir. Je ne doute pas que ce débat sera pour nous l'occasion d'étudier à fond les implications politiques et les aspects pratiques d'un rôle plus important des syndicats. J'aimerais m'arrêter maintenant sur certains points que je soumets à l'examen des participants à ce forum.

Les préoccupations plus larges de la société.La situation ayant évolué, les syndicats devraient assumer un rôle plus important dans un monde solidaire. Les syndicats ne sont plus les porte-parole de simples groupes sectoriels. En fait, il n'y a pas de solutions sectorielles à des problèmes interdépendants. Les syndicats doivent transcender les secteurs et les industries, embrasser les préoccupations plus larges de la société et assumer un nouveau rôle qui va plus loin que leur fonction traditionnelle au sein des entreprises. Quelles sont ces préoccupations? Je serai bref et m'en tiendrai aux principales.

La cohésion sociale.L'aspect le plus important peut-être tient à la mission traditionnelle des syndicats qui est de maintenir la cohésion sociale. L'histoire a enseigné que la cohésion sociale ne peut être maintenue que dans un environnement où la sécurité des revenus est garantie à tous dans des conditions de liberté et de dignité. Les syndicats se sont de tout temps acquittés de cette mission en axant leur programme de travail sur les droits des travailleurs, la création d'emplois et la protection sociale. Les initiatives des syndicats visant à assurer aux travailleurs, en particulier à ceux qui se trouvent en bas de la hiérarchie des compétences, la sécurité du revenu, des conditions de travail sûres et la mobilité des qualifications conserveront leur importance pendant de nombreuses années encore. Les stratégies à suivre pour atteindre ces objectifs resteront au premier plan des préoccupations des syndicats.

Partenaires pour le développement.Les syndicats doivent également rétablir leur réputation de partenaires pour le développement. En tant que plus grand groupe organisé de la société civile, ils peuvent apporter une contribution unique aux acteurs du développement. Ils participent directement aux systèmes économiques de production et de distribution; ils peuvent influer sur le cours que prend l'emploi et sur ses caractéristiques, ainsi que sur les politiques économiques et sociales; ils sont représentatifs et rendent des comptes; leur expérience de l'organisation des groupes vulnérables de la société est considérable; enfin, ils ont l'expérience et l'influence nécessaires pour accéder au système juridique et aux services publics nationaux. Ils peuvent contribuer au développement par le biais des relations de longue date qu'ils entretiennent avec des institutions telles que les coopératives de consommateurs, les organismes gestionnaires de logements, les caisses d'assurance maladie et les organismes de sécurité sociale. Il y a beaucoup de possibilités de collaboration dans ce domaine avec les organismes nationaux et internationaux qui œuvrent pour le développement, y compris les institutions financières mondiales.

Promotion des droits de l'homme et de la démocratie.Troisièmement, les syndicats doivent projeter leur rôle de catalyseurs critiques pour la promotion des droits de l'homme et des institutions démocratiques. Il s'agit là encore d'un mandat historiquement important des syndicats. Pendant tout le XXe siècle, les syndicats ont pesé de manière décisive sur les combats engagés ici et là pour créer des institutions démocratiques ou régénérer les institutions existantes. Il y a un enseignement important à tirer de l'expérience des syndicats, et il faut le répéter: les droits civils et politiques sont une condition préalable indispensable à l'exercice des droits syndicaux, et seule une démocratie libérale peut offrir le cadre institutionnel approprié à l'exercice de ces droits, qui font partie des droits de l'homme. Dans toute société, l'évolution de la démocratie libérale est un processus endogène qui ne peut être court-circuité. Les syndicats peuvent cependant accélérer le rythme de cette évolution en apportant un soutien constant à la lutte pour la démocratie libérale et en étant solidaires avec cette lutte.

Défis au niveau mondial.Le champ d'action des syndicats au niveau international est vaste. Les syndicats ne pourront devenir des partenaires influents au niveau mondial que lorsque leurs préoccupations fondamentales - les normes du travail en faveur desquelles ils ont fait campagne pendant tout le XXe siècle - seront universellement reconnues et acceptées. Les normes fondamentales du travail sont inscrites dans la Déclaration de l'OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail, adoptée en 1998. La Déclaration représente un engagement mutuel entre, d'une part, tous les Etats Membres - qui s'engagent à respecter, réaliser et promouvoir la liberté syndicale et la négociation collective et à éliminer le travail forcé, le travail des enfants et la discrimination - et, d'autre part, l'OIT, qui s'engage à les aider à assurer ce respect. Il y a une action à mener pour promouvoir la Déclaration en tant qu'instrument de développement reconnu par la communauté internationale tout entière.

Un processus politique.Cette action ne peut être menée que sur le terrain politique. Mobiliser un appui à un programme d'action qui met l'accent sur les droits des travailleurs, la création d'emplois, la protection sociale et le dialogue social nécessite une lutte politique dont les syndicats devraient être le fer de lance. Le mandat politique pour exécuter ce programme d'action devrait revenir aux chefs d'Etat, aux premiers ministres et aux ministres des finances de chaque pays, et jusqu'au système des Nations Unies et aux institutions multilatérales comme le FMI, la Banque mondiale et l'OMC. En somme, les syndicats devraient se positionner de façon à canaliser une force politique à l'appui des normes universelles du travail et, de la sorte, peser sur les politiques et les programmes des institutions multilatérales.

Renforcement des capacités des syndicats.Pour assumer un rôle plus important sur la base des préoccupations plus larges évoquées ci-dessus, les syndicats doivent être suffisamment forts pour peser sur les résultats aux niveaux national et mondial. Ils doivent renforcer leurs capacités en s'organisant et, ce qui est encore plus important, ils doivent développer leurs organisations en s'appuyant sur une base de connaissances solide. Les syndicats devraient faire connaître au monde leurs forces et les moyens dont ils disposent, la manière dont ils peuvent contribuer à améliorer les marchés, les produits et les procédés, leurs valeurs communes et leur capital social, ainsi que leur expérience du partenariat pour le développement et du renforcement des institutions.

L'organisation au service du renforcement des capacités.Rien ne remplace l'organisation: c'est pour les syndicats un impératif s'ils veulent affermir leur base politique. En fait, les syndicats sont à l'aise dans ce domaine. Ils sont le plus puissant instrument d'organisation des citoyens aujourd'hui dans le monde. Ils ont la capacité et la structure organique nécessaires pour aller de l'avant, c'est-à-dire occuper de nouveaux terrains, identifier de nouveaux mandants, répondre aux besoins de nouveaux groupes cibles et mettre en place de nouvelles structures et stratégies à la recherche de solutions. En particulier, les syndicats doivent tendre les bras à ceux qui sont exclus des formes de travail traditionnelles, à savoir les travailleurs non qualifiés, les chômeurs, les migrants et les minorités.

Partenariats et alliances.C'est là un nouveau terrain d'action pour les syndicats. Il est temps que les syndicats qui défendent les mêmes intérêts et ont les mêmes valeurs que d'autres acteurs de la société civile - groupes de défense des intérêts des femmes, coopératives, associations communautaires, organismes de défense des droits de l'homme, groupes de consommateurs, groupes écologistes, etc. - forment des partenariats ou des alliances stratégiques avec ces acteurs, qui réclament souvent que les syndicats ne se cantonnent pas au lieu de travail et tiennent compte des préoccupations qui s'expriment dans les communautés, les groupes minoritaires, les organismes religieux et les associations de quartier. J'ai bon espoir que ce débat fera ressortir les possibilités d'action dans ce domaine et donnera des idées nouvelles sur la façon de procéder pour former des partenariats et des alliances.

Je vous remercie de votre attention.

Mise à jour par SR/BB. Approuvée par AVJ. Dernière modification: 21 octobre 1999.