Entretiens France-BIT

Mutations et diversité des entreprises: quelles conséquences pour l'emploi et le travail dans le monde?

Dans le cadre d'une série de conférences internationales organisée, par le ministère du Travail français et le Bureau International du Travail, a pour but de rassembler des chercheurs français et étrangers, des représentants des partenaires sociaux et gouvernementaux autour de thèmes majeurs pour l’OIT, cette 2e édition des Entretiens France-BIT a porté sur l’initiative sur l’avenir du travail impulsée par le Directeur général, Guy Ryder, lors de la Conférence Internationale du Travail de 2015.

Cette édition portait spécifiquement sur le thème des mutations et de la diversité des entreprises. Le Directeur général a fait du partenariat avec les entreprises l’un des axes forts de son mandat en souhaitant renforcer les capacités d’appui du BIT pour promouvoir les normes internationales du travail et la qualité du travail dans leur organisation interne mais aussi dans leurs politiques d’achats, d’approvisionnement et d’innovation.

Les débats de la journée ont pu montrer qu’en ce début de XXIème siècle, les entreprises sont impactées par des évolutions liées au développement des nouvelles technologies, à la contrainte environnementale, à la mondialisation et à la montée en puissance des marchés financiers. Ces phénomènes les incitent à modifier leur stratégie et leur organisation, ce qui a des conséquences sur l’emploi et les conditions de travail aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement. Ces phénomènes mettent également à l’épreuve les entreprises et interrogent leur rôle dans la société. Trois sujets ont plus particulièrement été discutés lors de cette conférence:

1- Comment les entreprises s'organisent-elles pour produire et pour répondre aux demandes du marché ?

S’inscrivant dans la continuité des premiers Entretiens qui avaient porté sur le développement des chaînes d’approvisionnement mondiales, cette première séance a été l’occasion de faire le point sur les mutations dans les organisations et les modes de production des entreprises dans le monde. Le professeur Patrick Fridenson (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) a présenté les évolutions historiques dans les représentations, les méthodes et les défis du management des entreprises. Le professeur Edward Lorenz (Université de Nice Sofia-Antipolis) a centré sa présentation sur la diversité des modes d’organisation du travail dans les entreprises européennes et les conditions pour le développement des organisations dites « apprenantes ». Tommaso Pardi (ENS Cachan, Gerpisa) a présenté quelques-uns des résultats de son rapport de recherche à venir pour le BIT sur le futur du travail dans le secteur automobile, en se concentrant sur les transformations des stratégies des principales entreprises automobiles (firme globale vs firme multidomestique). Enfin, Sarah Abdelnour (Université Paris Dauphine) a fait part de ses recherches également réalisées en partenariat avec le BIT, sur le développement des plateformes digitales, leurs implications sur les statuts d’emploi et les modalités de travail et leur régulation, en particulier sur le cas d’UBER France.

2- Comment l'entreprise valorise-t-elle le travail ? L'entreprise entre performance économique et performance sociale

Cette session a été introduite par le professeur Richard B. Freeman (Harvard University) qui s’est concentré sur la question du développement des inégalités de revenu en particulier entre les entreprises et sur les manières d’y remédier. Il a en particulier argumenté pour le développement des dispositifs de participation des travailleurs aux bénéfices de l’entreprise (voir: shared capitalism firms) . A la suite de cette introduction, trois expertes, Blanche Ségrestin (Mines Paris Tech), Helena Lopes (ISCTE Lisbonne) et Salima Benhamou (France Stratégie), et un dirigeant d’entreprise, Grégoire Guyon (Armor Lux), ont débattu de la possibilité de mieux combiner la performance économique et la performance sociale de l’entreprise. Ces intervenants ont rappelé la diversité des formes de participation des salariés, y compris financière, comme la participation aux prises de décisions et l’information-consultation et la nécessité d’articuler ces pratiques pour mieux valoriser le travail des salariés. Le contrat d’entreprise et le mandat de ses dirigeants ne devraient pas selon eux se limiter à l’objectif de maximisation du profit à court terme mais devraient concerner le développement des capacités de l’entreprise sur le moyen/long terme. La question de l’innovation pourrait ainsi dans de nombreux cas être un enjeu collectif pour l’entreprise. Le cas de la PME Armor Lux a permis de comprendre comment l’investissement dans les politiques de ressources-humaines et de RSE pouvaient aussi être une source de compétitivité.

3- L'entreprise transnationale et les normes internationales du travail

La mondialisation, la diversité (juridique ou organisationnelle) et les frontières plus ou moins floues des entreprises remettent de plus en plus en question l’équilibre des pouvoirs et les modes de régulation traditionnels. Partant de ce constat, cette session réunissait quatre experts, Adelle Blackett (McGill University), Jean-Philippe Robé (avocat au Cabinet Gibson Dunn), Udo Rehfeldt (IRES) et Yu Zheng (University of London, Royal Holloway), et un représentant d’une entreprise, Jean-Luc Delenne (directeur des relations sociales du groupe Carrefour). Au travers de leurs intervention, il est ainsi apparu que l’entreprise multinationale était clairement devenu un acteur à part entière de la nouvelle gouvernance mondiale du travail par l’intermédiaire de nouvelles formes de régulation comme la responsabilité sociale des entreprises, les codes de conduites ou les accords-cadres internationaux etc. L’exemple des multinationales chinoises présenté par Yu Zheng, a permis de comprendre également que les pratiques des entreprises s’adaptent en général aux contextes nationaux et qu’elles ne cherchent pas forcément à exporter un modèle social « national ». Les accords-cadres internationaux ont fait l’objet de développements spécifiques (Rehfeldt et Delenne) qui ont permis de mettre en évidence les motivations des acteurs, leurs modes de fonctionnement et leurs évolutions en cours, en particulier l’introduction de plus en plus courante de clauses relatives aux chaînes d’approvisionnement.


Une dernière session a réuni des acteurs syndicaux, Bernard Thibault (membre du groupe des travailleurs au Conseil d’administration de l’OIT), Yves Veyrier (FO), Jean-Louis Malys (CFDT), et patronaux, Michel Guilbaud (Medef), ainsi que le directeur général du BIT afin d’ouvrir un dialogue politique. Les discussions ont principalement porté sur la gouvernance des entreprises au croisement d’intérêts multiples et souvent contradictoires et sur le rôle de l’OIT vis-à-vis d’elles. Lors de cette session, Guy Ryder a affirmé qu’il était nécessaire que le BIT parle davantage de l’entreprise. Il a rappelé que l’organisation avait fait de la promotion des petites et moyennes entreprises un de ses axes d’intervention majeur dans les trente dernières années. En revanche, il a considéré qu’elle était malheureusement restée trop en retrait des développements autour de la RSE car elle les avait perçus à tort comment une source possible d’affaiblissement de son système normatif. Or, il est frappant d’observer qu’un grand nombre de ces initiatives de RSE se basent sur les normes internationales du travail et les autres instruments développés par l’organisation. Le BIT devrait par conséquent mieux accompagner ces développements. La révision de la Déclaration de principes tripartite sur les entreprises multinationales devrait ainsi en être l’occasion.

La conclusion de la conférence a été assurée par Myriam El Khomri, Ministre du Travail, de l'Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social.

L'initiative de l'OIT sur l'avenir du travail: Comment se forge l'avenir du travail alors que les entreprises sont au coeur de profondes mutations?

Dans un entretien video, Nicolas Niemtchinow, Conseiller spécial du Directeur général de l'OIT pour l'avenir du travail, nous livre son analyse et explique comment l'OIT mobilise ses partenaires traditionnels mais aussi la société civile pour créer un vaste débat sur l'avenir de nos emplois et de nos entreprises.

Le début du XXIème siècle est marqué par des évolutions nouvelles liées aux nouvelles technologies, à la contrainte environnementale, à la mondialisation et à la montée en puissance des marchés financiers. Ces évolutions ont un impact direct sur les entreprises de toute taille. Elles les incitent à modifier leur stratégie et leur organisation, ce qui a des conséquences sur l’emploi et les conditions de travail aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement. Des interrogations commencent également à émerger sur le rôle des entreprises dans la société vis-à-vis de leurs travailleurs, clients et fournisseurs mais aussi leur mode de gouvernance.