Sécurité sociale et vieillissement de la population dans les pays en développement

Chacun sait que l’espérance de vie dans les pays occidentaux a augmenté au cours des décennies passées et qu’elle continue de croître. Cependant, certains seront peut-être surpris d’apprendre que le ratio des personnes âgées augmente plus vite dans le monde en développement que dans les pays industrialisés.


Chacun sait que l’espérance de vie dans les pays occidentaux a augmenté au cours des décennies passées et qu’elle continue de croître. Cependant, certains seront peut-être surpris d’apprendre que le ratio des personnes âgées augmente plus vite dans le monde en développement que dans les pays industrialisés. En outre, dans certains cas, l’espérance de vie moyenne des pays émergents dépasse maintenant celle de pays plus riches. Aujourd’hui, la majorité des personnes âgées du monde vit dans des pays à faible revenu, sans assurance vieillesse. Dans 50 ans, 80 pour cent des personnes âgées vivront dans ces pays. Reportage d’Alyssa Sewlal, stagiaire au BIT.

Au début des années 50, l’espérance de vie à la naissance pour le monde entier était d’environ 46,6 ans. Pour 2010-2015, elle devrait atteindre 68,9 ans. En Asie, où l’espérance de vie n’était que de 41,2 ans dans les années 1950-1955, elle devrait atteindre 70,3 ans pour 2010-2015. En plus de l’allongement de la durée de vie, les taux de fécondité ont aussi diminué dans de nombreuses régions du monde, produisant une transition démographique où la population des plus de 60 ans augmente rapidement. Cependant, dans les pays en développement où se produit ce vieillissement de la population, les gouvernements dont les ressources sont limitées n’ont qu’un temps assez court pour se doter de véritables régimes de pension de retraite.

Le cas de l’Inde

L’Inde est un exemple intéressant, avec près de 80 millions de personnes âgées aujourd’hui, un chiffre qui devrait augmenter sensiblement dans les années à venir. Il existe de nombreuses explications à ce changement démographique brutal, mais les avancées en matière d’éducation, de médecine, d’assainissement et de planification familiale ont beaucoup à y voir.

Tout en modifiant la durée de vie des gens, ces progrès ont aussi changé certaines dimensions sociales de l’Inde, en particulier l’une des caractéristiques les plus affirmées de la culture indienne: le système de la famille patrilinéaire.

En Inde, arrivés à l’âge adulte, les enfants continuent traditionnellement à vivre chez leurs parents ou leurs beaux-parents et jouent un rôle essentiel dans leur prise en charge pendant la vieillesse.

Mais cela évolue petit à petit parce que l’économie indienne se développe rapidement, abandonnant les Indiens âgés à une grande précarité. Les systèmes informels de soutien financier aux personnes âgées ont toujours existé, c’est pour cela et pour d’autres raisons qu’un régime public de retraite a eu du mal à se développer en Inde et a, jusqu’à très récemment, été largement refusé à ceux qui travaillent dans le secteur informel de l’économie.

Bimal Kanti Sahu, inspecteur d’assurance de l’Employees’ State Insurance Corporation en Inde, relève que certains responsables politiques ont suggéré de redonner vie au système de la famille patrilinéaire en adoptant des lois qui obligent les enfants devenus adultes à veiller sur leurs vieux parents et leur parentèle âgée.1 Mais il précise que ces politiques pourraient en fait exacerber le problème. D’autres ont suggéré de renforcer l’obligation pour la population active d’épargner pour sa retraite, que ce soit dans un système public ou privé. Au lieu de cela, il semble que l’Inde devra trouver un équilibre entre le soutien familial traditionnel et la prise en charge individuelle sous forme de fonds de pension ou d’autres mécanismes de prestation de retraite.

Le vieillissement: un défi majeur pour les pays en développement et les pays émergents

Le rapport du BIT préparé pour la Conférence internationale du Travail2 montre que le défi de la prise en charge d’une population vieillissante plus nombreuse n’est pas seulement un enjeu pour l’Inde mais pour d’autres pays qui se développent rapidement en Afrique, en Asie et en Amérique latine où le vieillissement de la population devrait s’accélérer de plus en plus. Tout comme en Inde, cela signifie que les ressources de ces pays sont fortement mises à contribution.

Comme le souligne le rapport, le problème est rendu plus complexe par le fait que l’immense majorité des personnes âgées est employée dans l’économie informelle et a peu ou pas accès à des mécanismes contributifs de sécurité sociale; cela signifie que le traitement approprié des questions de sécurité sociale doit être une priorité.

Alors que le discours sur le développement se focalisait autrefois sur la maîtrise des dépenses sociales, il est maintenant largement admis que ces dépenses sont vraiment utiles à la croissance. Dans le rapport à la Conférence, les experts de la sécurité sociale du BIT soulignent que des programmes soigneusement conçus de protection sociale, en particulier sous la forme de pensions de sécurité sociale, plutôt que d’être un obstacle au développement économique, se sont révélés «très efficaces pour prévenir la pauvreté et l’insécurité sociale tout au long de la vie d’un individu»; de plus, ils remplissent un rôle vital en tant que stabilisateur économique.

Un socle social minimum est à la portée des pays en développement

Certaines institutions financières et certains économistes ont prétendu que les programmes de sécurité sociale n’étaient tout simplement pas à la portée des pays en développement. Mais si les crises servent à quelque chose, c’est à démontrer combien sont utiles, pour les plus vulnérables de la société, les prestations de sécurité sociale et l’assistance sociale. Le fait est, selon l’équipe de sécurité sociale du BIT, qu’un minimum de protection sociale est abordable dans pratiquement tous les pays, ne coûtant – s’il est bien conçu – qu’un assez faible pourcentage du PIB. Pour que ces programmes réussissent, la clé est peut-être de les mettre en œuvre progressivement.

La sécurité sociale a longtemps été une caractéristique déterminante des pays industrialisés, jouant un rôle crucial pour atténuer les dégâts provoqués par une série d’aléas tout au long de la vie mais aussi par de nombreuses crises économiques, et servant effectivement à réduire les inégalités de revenus. Il existe d’évidentes raisons pour lesquelles les gouvernements des pays émergents ou en développement ont besoin d’organiser et de mettre en œuvre des programmes universels de sécurité sociale, en particulier le fait que si rien n’est fait la nation sera bientôt confrontée à un énorme nombre de personnes âgées vivant dans la pauvreté. Mais il est important, explique Bimal Kanti Sahu, de reconnaître quelle fut la contribution spécifique de la population vieillissante au développement de son pays dans sa jeunesse, et de garantir que ces citoyens seniors terminent leur vie dans la dignité.

1 Bimal Kanti Sahu: Improvements in life expectancy and sustainability of social security schemes: A challenge worldwide, rapport pour la 6e Conférence internationale d’analyse et de recherche en sécurité sociale, Luxembourg, 29 septembre-1er octobre 2010.

2 BIT: La sécurité sociale pour la justice sociale et une mondialisation équitable, rapport VI, Conférence internationale du Travail, 100e session, Genève, 2011.