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Sur le chemin de la reconnaissance "Notre travail compte", proteste le personnel domestique philippin

Aux Philippines, les travailleuses et travailleurs domestiques peuvent désormais faire entendre leur voix grâce au SUMAPI, une organisation, unique dans le pays, qui cherche à défendre leurs droits. Ricardo R. Casco, collaborateur du projet DOMWORK de l'OIT, fait le point sur les conquêtes de cette organisation.

Type: Article
Date de parution: 1 décembre 2006
Auteur: DCOMM

MANILLE, Philippines - Deux millions et demi de ménages philippins dépendent d'une aide domestique pour arriver à concilier leurs responsabilités familiales et professionnelles. Des employées de maison philippines travaillent également dans près de soixante-dix pays, où elles jouent un rôle social de plus en plus important compte tenu de l'évolution des modes de vie familiale et de l'organisation du travail. Pour autant, le travail domestique continue d'être sous-valorisé et c'est une activité où il reste encore beaucoup à faire pour venir à bout du travail des enfants.

Milaluna Tibubos (Mila) relate sa propre expérience en ces termes:

"Je viens d'une petite ville de province, Iloilo, où j'ai grandi dans une famille de douze enfants. J'ai appris très jeune ce que veut dire être pauvre et être née dans une famille pauvre. J'ai vite compris que mes parents n'avaient pas les moyens de me laisser finir le collège. Comme la plupart des filles de mon âge, j'avais envie d'étudier et d'obtenir un diplôme universitaire. Il n'y avait que cela qui m'importait à l'époque, mais je savais que ma famille ne pouvait pas me payer des études. Il y avait des jours où nous n'avions même pas de quoi manger, faute d'argent pour faire les courses. Je me suis alors tournée vers mes professeurs en pensant qu'ils pourraient peut-être m'aider. Certains m'ont alors proposé de venir m'installer chez eux comme employée de maison en promettant que, plus tard, ils m'aideraient à étudier au lycée, puis à l'université."

C'est ainsi que Mila débuta son long parcours vers la maîtrise de son destin, mais, dans un premier temps, les choses ne se sont pas passées comme elle le pensait.

"J'ai commencé à travailler à l'âge de 9 ans, avec l'objectif de financer mes études et d'aider ma famille. Ce n'était pas facile. Dans l'une des premières familles où j'ai travaillé, je devais m'occuper de deux jeunes enfants âgés de 2 et 5 ans; j'étais moi-même encore une enfant et je ne savais pas vraiment m'occuper d'eux. Alors mon employeur me frappait chaque fois que je faisais une bêtise. Je ne recevais pratiquement aucun salaire, seulement 1 peso par jour. Certains jours, je devais manquer des cours sur ordre du professeur qui m'employait, parce qu'il voulait que je rentre à la maison surveiller les enfants."

Aujourd'hui, Mila est la dirigeante élue du SUMAPI (Samahang Ugnayan ng mga Manggagawang Pangtahanan sa Pilipinas), la seule organisation qui représente le personnel domestique aux Philippines. Grâce à l'appui du projet régional en faveur d'une mobilisation visant à protéger le personnel domestique du travail forcé et de la traite des personnes (ILO-DOMWORK), le SUMAPI s'apprête, cette année, à acquérir son indépendance juridique, après des années passées sous la tutelle de la fondation Visayan-Forum (VFFI), organisation qui défend énergiquement les droits et les conditions d'emploi des travailleurs domestiques.

Le SUMAPI est une organisation populaire, sans capital social et sans but lucratif, qui a été créée par la VFFI en 1995 en vue de protéger les enfants et les femmes migrants employés sur le marché local. D'abord concentrées à Manille, ses activités se sont ensuite étendues aux provinces de Davao, Bacolod, Batangas, Iloilo et Cebu. Environ 8 000 employés de maison sont actuellement membres du SUMAPI, qui compte 21 groupes de base intervenant dans les jardins publics, les écoles, les institutions communautaires et les paroisses.

Les responsables de ces groupes de base sont, comme Mila, d'anciens domestiques qui ont réussi à s'affranchir de ce type d'emploi grâce au programme d'aide psychosociale de la VFFI et à la formation proposée dans le cadre du Programme IPEC. Ayant connu les affres du travail des enfants quand ils étaient domestiques dans des familles, ils savent de quoi ils parlent et ont acquis une certaine crédibilité pour défendre les droits et les intérêts des travailleurs domestiques. Ils ont compris comment il fallait s'y prendre pour valoriser cette activité.

Un travail sous-valorisé et sous-payé

La demande de personnel domestique est très élevée aux Philippines, mais les conditions salariales prévues par la législation nationale actuelle pour cette catégorie de travailleurs ne reflètent pas la réalité du marché.

Au cours de son récit relatant les vicissitudes de sa vie de jeune domestique, Mila explique qu'elle a toujours reçu des salaires dérisoires malgré les conditions difficiles dans lesquelles elle avait accepté de vivre et de travailler pour réaliser son vœu le plus cher : obtenir un diplôme universitaire. "J'ai souvent changé de famille; en sept ans, j'ai eu en tout onze employeurs. J'étais partie travailler en dehors de ma province, loin de ma famille, dans un endroit que je connaissais à peine et où je n'avais personne à qui m'adresser en cas de problème. Je n'avais presque pas de contacts avec ma famille et j'ai même travaillé pour une famille qui me logeait dans une cabane rustique, une nipa hut, située à l'extérieur de la maison. Je dormais là sans oreiller, sans couverture, sans aucun confort et, pour manger, je devais me contenter des restes. La journée, je devais m'occuper de toutes les tâches ménagères. Dans cette famille, j'ai reçu des coups, la fille du patron me tirait les cheveux et plusieurs personnes m'ont giflée. Parmi mes onze employeurs, un seul m'a payé un salaire mensuel de 500 pesos (10 dollars); les autres me donnaient 25 pesos, 2 pesos ou parfois rien, surtout lorsqu'ils me laissaient sortir pour aller en cours."

Ce genre de pratiques abusives à l'égard du personnel domestique existent même dans les familles d'un bon niveau socioculturel, comme celles des professeurs qui employaient Mila. Cela est dû au fait que les métiers liés aux services domestiques continuent d'être sous-valorisés. Dans de nombreuses cultures, les employées de maison sont considérées comme de simples "aides ménagères" ou "servantes à demeure" et, de ce fait, on ne juge pas nécessaire qu'elles soient couvertes par la législation du travail et protégées par des dispositions spécifiques.

Qui plus est, ces travailleuses et travailleurs représentent une juteuse source de profit pour les agences de recrutement qui les placent sur un marché international à forte demande. Leurs salaires et leurs conditions de travail ne cessent pourtant de se détériorer au niveau national, d'une part parce qu'ils sont considérés comme des travailleurs à faible qualification et, d'autre part, parce que l'offre de personnel domestique augmente à cause d'un afflux de migrants d'autres pays pauvres.

Comme pour les travailleurs nationaux employés à l'étranger

Face à la recrudescence des cas de trafic d'êtres humains, de travail forcé et de violations de droits humains dont sont victimes les ressortissants nationaux employés comme domestiques dans des pays étrangers, le ministère philippin du Travail et de l'Emploi s'est récemment engagé à prendre des mesures énergiques pour promouvoir l'orientation et la formation professionnelle en faveur de ces travailleurs. Déjà en 1995, le gouvernement avait adopté une loi (Republic Act 8042) en faveur des travailleurs nationaux employés à l'étranger (Philippine Migrant Workers and Overseas Filipinos Act), qui reconnaissait que l'acquisition de compétences professionnelles est essentielle pour la protection des travailleurs vulnérables. Dans le cadre de la mise en œuvre de cette loi, l'OIT aide le gouvernement philippin à mettre sur pied un dispositif visant à offrir aux travailleurs domestiques l'accès à l'orientation et à la formation professionnelle et la possibilité d'évaluer leurs compétences et d'obtenir un diplôme. Ce service, géré par l'organisme public chargé de la formation professionnelle et du développement des ressources humaines (Technical Education and Skills Development Authority -TESDA), devrait permettre aux travailleurs domestiques employés à l'étranger d'être mieux valorisés sur le marché international et, par conséquent, de préserver leur avantage salarial relatif et d'accéder à un statut de professionnels.

Grâce à un tel dispositif d'orientation et de formation professionnelle, les employés de maison philippins travaillant à l'étranger seront mieux protégés et davantage compétitifs, mais il reste encore beaucoup à faire pour offrir la même chose aux travailleurs domestiques actifs dans le pays.

Ceux-ci souhaitent vivement que le gouvernement mette en œuvre en leur faveur les mêmes lois et les mêmes services que ceux qui sont offerts à leurs collègues employés à l'étranger. Ils ont pour ambition de faire promulguer une loi qui couvrirait l'ensemble des travailleurs domestiques, comme il en existe une pour les travailleurs migrants (RA 8042). Ce projet de loi fourre-tout, qui sera soumis au Parlement, porte le nom de Batas Kasambahay ou Grande Charte en faveur des travailleurs domestiques (projet de loi n° 1606).

La plupart des domestiques travaillant dans des familles philippines ont un niveau d'instruction très faible et manquent d'information. C'est pourquoi ils/elles demandent à avoir accès à un programme d'orientation et de formation professionnelle. D'autre part, ils/elles souhaitent que le gouvernement oblige les agences de recrutement opérant sur le marché national à agir de façon plus responsable et à assumer certaines obligations. Ils/elles estiment que, si le gouvernement prend de telles mesures, il aura d'autant plus de légitimité morale pour obtenir de meilleures conditions de vie et de travail en faveur des travailleurs migrants.

Dans sa lutte pour la reconnaissance du travail domestique, cette année, Mila a orienté le SUMAPI vers un programme intensif de formation mené à bien sous l'égide de la Fédération des travailleurs libres et de l'OIT. Les cours proposés portent sur une diversité de sujets tels que la mise au point d'un projet d'avenir, la planification stratégique et opérationnelle, les droits humains et les droits des travailleurs, la syndicalisation, la mobilisation des ressources, la gestion financière, les services aux personnes marginalisées et l'esprit d'entreprise. "J'ai la conviction qu'avec ce programme nous mettons tout en œuvre pour que les futures générations de domestiques n'aient pas leur enfance gâchée comme cela a été notre cas", affirme Mila. "Toutes les actions, aussi insignifiantes soient-elles, que les divers partenaires sociaux mobilisés par l'OIT ont menées à bien en notre faveur au cours des dernières années vont nous permettre, à nous et aux générations à venir, de parvenir à une véritable reconnaissance du travail domestique. Nous sommes suffisamment nombreux et nous jouons un rôle important dans la vie des familles et des personnes. Il va falloir qu'on nous écoute."

Initiatives locales en faveur du développement des compétences et de la protection sociale

Au-delà de l'assistance qu'elle fournit au gouvernement philippin en vue de la modernisation de sa législation et de sa réglementation relatives aux agences privées de recrutement et de placement, l'OIT s'est intéressée à un certain nombre d'initiatives entreprises par des ONG et des organismes publics locaux. En décembre 2004, la municipalité de Quezon City a adopté un arrêté qui prévoit l'obligation de déclarer les employés de maison et de leur fournir une couverture sociale, ainsi que la mise à leur disposition d'un bureau d'aide sociale (Kasambahay) et d'une permanence téléphonique. Cette initiative a donné lieu à l'élaboration d'un texte modèle pouvant être utilisé dans le reste du pays. En février 2006, un arrêté de même teneur a été adopté par la municipalité de Makati City.

"La meilleure façon de mener à bien sur le terrain des initiatives visant à aider les travailleurs domestiques, c'est lorsque les pouvoirs publics locaux (Barangay) et les associations d'employeurs domestiques travaillent main dans la main", explique Constancia Lichauco, la directrice du Barangay de Belair, une agglomération résidentielle de Makati. Cela fait onze ans maintenant qu'est mis en œuvre à Belair le programme Kabalikat sa Tahahan ("Un partenaire chez soi"), qui consiste à offrir aux travailleurs domestiques une formation de trois mois axée sur le développement de leurs compétences, leurs connaissances et leurs valeurs. Les cours ont lieu tous les mercredis après-midi. La Confédération des employeurs philippins s'est appuyée sur ce programme pour mener à bien sa campagne de sensibilisation auprès des employeurs domestiques et élaborer son Code d'éthique pour l'emploi de personnel domestique.

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