Journée mondiale de lutte contre le Sida: VIH/SIDA et travail dans un monde globalisé
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Journée mondiale de lutte contre le Sida: VIH/SIDA et travail dans un monde globalisé

Le thème de la journée mondiale de lutte contre le Sida 2005 est 'Stop Sida - tenir les promesses' - les promesses de la communauté internationale de contrôler l'épidémie et d'aider ceux qui sont atteints. En tant qu'actuelle présidente de la Commission des organisations co-parrainant l'ONUSIDA, l'OIT axera la célébration de cette journée sur les actions menées sur le lieu de travail, dans la société en général et aux Nations Unies. Odile Frank, Docteur ès Sciences, Conseiller principal en recherche et politique, Chef du service de recherches et d'analyse politique du Programme global de l'OIT sur le VIH/Sida et le monde du travail, vient de terminer une nouvelle étude sur 'le VIH/SIDA et le travail dans un monde globalisé'. Elle a accordé cet entretien à BIT en ligne.

Article | 1 décembre 2005

Question: Avant d'aborder la mondialisation, pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par "le Sida est une question de lieu de travail"?

Odile Frank: Le Sida est une question de lieu de travail parce qu'il affecte le travail et la productivité et aussi parce que le lieu de travail est un espace essentiel pour mener un combat plus large visant à contrôler l'épidémie. Aujourd'hui même, plus de 38 millions d'adultes en âge de travailler vivent avec le VIH dans le monde. L'immense majorité d'entre eux sont dans le monde du travail; en d'autres termes, ils travaillent, d'une manière ou d'une autre, et cela signifie que la grande majorité des porteurs du VIH/SIDA sont des adultes au sommet de leurs années productives. La portée de cela ne doit pas être exagérée: en menaçant les moyens de subsistance de nombreux travailleurs et de ceux qui dépendent d'eux - familles, communautés et entreprises - l'épidémie affaiblit aussi les économies nationales.

Question: Comment décririez-vous la relation entre VIH/SIDA et mondialisation?

Odile Frank: Pour simplifier, je dirais que c'est un puzzle avec quatre pièces qui s'emboîtent. La pauvreté et le Sida interagissent, les déplacements en quête d'un travail ou dans le cadre d'un travail s'imbriquent avec le VIH/SIDA et la mondialisation ouvre des perspectives de déplacements. Nous savons que le déplacement des personnes peut être un facteur de diffusion des épidémies. Ce qui est remarquable dans le cas du Sida, c'est qu'il se propage furtivement, où que les personnes voyagent ou travaillent. Et de nos jours, la mondialisation induit davantage de voyages et des activités professionnelles toujours plus diversifiées.

Question: Les chauffeurs routiers en Afrique et en Inde, les migrants de différentes régions d'Asie et d'Europe en quête d'un travail… Quels sont les travaux qui rendent vulnérables au VIH/SIDA?

Odile Frank: C'est vrai pour ceux-là, mais il y en a d'autres. Un trafic aérien plus dense, des tarifs moins chers, plus de voyages et de tourisme. Mais plus encore, les migrations. Des millions de pauvres migrent en quête d'une vie meilleure. Chercher du travail conduit les jeunes migrants célibataires à prendre des risques en termes de VIH/SIDA pour toutes sortes de raisons. En outre, sur les 12,3 millions de travailleurs forcés dans le monde, on compte de nombreux jeunes et 2,3 millions sont victimes de la traite - à plus de 40 pour cent à des fins sexuelles. Les personnes qui se déplacent dans le cadre de leur travail (dans le transport routier, ferroviaire, maritime ou aérien par exemple) sont également exposées au risque du VIH/Sida quand elles se trouvent éloignées de chez elles pour de longues périodes. Les personnes qui voyagent sont elles aussi exposées au virus, notamment les touristes sexuels qui sont en contact avec des travailleurs du sexe et des personnes travaillant dans l'industrie hôtelière, tous confrontés à des risques accrus.

Question: Quel est l'impact économique de tout cela?

Odile Frank: Le VIH/SIDA a ramené l'espérance de vie dans 40 pays d'Afrique sub-saharienne de 62 à 47 ans. Or une plus longue espérance de vie est favorable aux investissements directs étrangers (IDE): ils sont 2 pour cent plus élevés pour chaque année d'espérance de vie supplémentaire. Ces investissements sont donc perdus quand le VIH/SIDA diminue l'espérance de vie. Nous avons calculé que, pour un pays d'Afrique sub-saharienne, 0,4 pour cent de l'IDE faisait défaut pour chaque année de vie perdue en raison du VIH/SIDA.

Question: Le VIH/SIDA engendre-t-il de la pauvreté? Si oui, qui encourt le plus grand risque?

Odile Frank: Une plus forte prévalence du VIH s'accompagne d'une croissance économique moindre, d'inégalités de revenus amplifiées et d'une pauvreté accrue. Comme les jeunes femmes sont au moins trois fois moins susceptibles de devenir séropositives que les hommes, nous avons calculé le risque potentiel du VIH pour les jeunes femmes pauvres. L'estimation globale de leur risque VIH en raison de la pauvreté montre que sur 52 millions de femmes en âge de travailler de 15 à 24 ans en Afrique sub-saharienne par exemple, 12 ou 13 millions (soit 1 sur 4) sont menacées parce qu'elles sont jeunes, pauvres, survivant avec moins de 2 dollars par jour et habitant dans des zones urbaines sans infrastructure ou presque et 7 à 8 millions d'entre elles (soit 1 sur 7) sont en plus grand danger encore parce qu'elles ne disposent que de moins d'un dollar par jour pour vivre.

Question: Peut-on attribuer d'autres types de migrations au VIH/SIDA?

Odile Frank: Parfois, la crainte du Sida pousse les gens à fuir. Par exemple, dans 11 pays sub-sahariens, plus le nombre quotidien de morts liées au Sida est important, plus le nombre d'infirmières qui s'expatrient pour travailler augmente. Ainsi, en Afrique du Sud, chaque jour, ce sont 1 000 décès pour cause de Sida qui sont dénombrés et 5 infirmières qui quittent le pays, alors que l'Afrique du Sud ne compte qu'une seule infirmière pour 3 000 patients atteints par le VIH.

Question: Comment peut-on agir?

Odile Frank: Tout d'abord, le lieu de travail est un excellent point d'entrée pour la prévention du VIH/SIDA et pour étendre la portée des traitements. Le Recueil des directives pratiques du BIT sur le VIH/SIDA et le monde du travail préconise des principes et des recommandations pratiques pour mettre en œuvre les politiques et les programmes relatifs au Sida. Deuxièmement, au niveau national, la question du VIH/SIDA doit être intégrée dans une planification nationale avec des échéances de réalisation, l'allocation de ressources réelles et une coordination des donateurs. Au niveau global, des lois fondées sur le respect des droits sont nécessaires pour protéger toutes les personnes et en particulier les travailleurs et les migrants. Par exemple, réussir à appliquer la non-discrimination au travail permet de faire cesser les violations des droits qui légitiment la stigmatisation et entravent les efforts accomplis pour contrôler le VIH.

Question: En résumé, quelles sont les questions clés ou les propositions auxquelles l'OIT/SIDA nous recommande de réfléchir?

Odile Frank: Nous devons changer notre regard sur le VIH/SIDA et l'aborder comme une question sociale. Pensons à de nouvelles formes de gouvernance globale, à une nouvelle architecture qui permette à nos sociétés de relever ce défi. Regardons du côté des questions de commerce et de droit de propriété intellectuelle. Voyons si l'allègement de la dette ne pourrait pas diminuer la pauvreté et contribuer à enrayer la propagation du VIH. Réfléchissons à notre responsabilité sociale globale et creusons la notion de traitement comme étant le bien de tous. Tous ces paramètres doivent être pris en compte pour rendre la mondialisation non seulement juste mais aussi plus sûre - et pour tenir notre promesse de stopper le Sida.


Note 1 - VIH/SIDA et travail dans un monde globalisé (VIH/sida et travail dans un monde globalisé), Bureau international du Travail, Genève 2005. (A paraître).

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