BANGKOK (BIT en ligne) - L'une des plus vastes migrations de main-d'œuvre de l'histoire a lieu actuellement en Asie.
Selon un rapport récent, près de trois millions d'habitants de la région quittent leur pays chaque année en quête de travail. Au cours des deux dernières décennies, les migrations brutes de main-d'œuvre ont progressé de 6 pour cent par an dans l'ensemble de la région Asie-Pacifique.
On constate parallèlement que la région elle-même absorbe une part croissante de cette émigration. De 1995 à 2000, de 2,6 à 2,9 millions de travailleurs asiatiques (tant en situation régulière qu'en situation irrégulière) sont partis de chez eux pour travailler à l'étranger, et l'on estime que 40 pour cent d'entre eux ont choisi d'autres pays de la région Asie-Pacifique. Les migrants représentent aujourd'hui 28 pour cent de la population active de Singapour et 12 pour cent de celle de la Malaisie.
Selon Ibrahim Awad, Directeur du Programme des migrations internationales de l'Organisation internationale du Travail (OIT), "il s'agit là d'un changement essentiel par rapport à la fin des années soixante-dix et aux années quatre-vingt, époque où plus de 90 pour cent des migrants quittaient la région", généralement à destination des Etats du Golfe ou de l'Europe.
Les critères d'admission actuels continuent à offrir de meilleures perspectives à ceux qui sont prêts à exercer les tâches boudées par les travailleurs des pays d'accueil (travail à domicile, agriculture, industrie). Cependant, dans certains des pays les plus avancés de la région, la nécessité d'entrer en concurrence avec la demande mondiale de travailleurs hautement qualifiés a pour résultat de supprimer les obstacles à l'entrée des travailleurs étrangers. On constate dans la région une intensification des mouvements de travailleurs intellectuels. Le Japon a assoupli la réglementation relative aux ingénieurs logiciels et aux membres du personnel infirmier. Singapour offre une durée de résidence accrue aux universitaires, aux cadres et aux biotechniciens. La Chine devrait devenir à son tour l'un des principaux pays d'accueil pour les cadres et scientifiques étrangers.
Féminisation des migrations de main-d'œuvre
C'est en Asie que la féminisation des migrations internationales de main-d'œuvre apparaît le plus clairement. Les femmes provenant des Philippines, d'Indonésie et de Sri Lanka représentent de 60 à 80 pour cent de l'ensemble des migrants. Les travailleuses d'Asie du Sud émigrent de plus en plus, surtout à destination du Moyen-Orient, mais de plus en plus aussi vers la Malaisie, Hong-kong (Chine), Maurice et les Maldives. Les migrantes s'orientent vers un nombre très limité de professions considérées comme féminines, essentiellement les travaux domestiques et le secteur du "spectacle". Si ces emplois ne débouchent pas toujours sur l'exploitation, leur nature même rend celles qui l'exercent extrêmement vulnérables aux abus.
Pour bénéficier pleinement des migrations de main-d'œuvre, il faut maîtriser les trois éléments suivants: embauche, envois de fonds, retour. Faute d'une bonne gestion de l'embauche, les migrations peuvent donner lieu à des fraudes, à des trafics et à une adéquation défectueuse entre compétences et emplois. Si les envois de fonds permettent d'améliorer le sort des familles des migrants, ainsi que d'assurer l'éducation de leurs enfants et de veiller à leur santé, force est de constater que l'inefficacité des systèmes de transferts de fonds a de gros effets négatifs. Le retour des migrants offre des perspectives de transferts de technologie, à condition que les intéressés trouvent du travail.
Les envois de fonds des migrants vers les pays de la région dépassent le montant de l'aide publique au développement et représentent aujourd'hui une source stable de financement. Selon les estimations, les migrants asiatiques ont envoyé chez eux en 2003 un montant total de plus de 40 milliards de dollars des Etats-Unis. En 2004, les Philippines ont reçu quelque 8 milliards de dollars, tandis que le chiffre atteignait pour l'Inde la somme astronomique de 23 milliards de dollars. Dans l'Etat rural indien de Kerala, l'impact de ces envois sur la pauvreté apparaît déjà clairement: lorsque les perspectives d'investissement sont favorables, elles stimulent la croissance économique et le développement global.
Malgré ces avantages financiers, l'on craint que les envois de fonds ne conduisent à ce qu'on appelle le "mal hollandais", caractérisé par une appréciation de la monnaie nationale qui nuit à la compétitivité des exportations de produits de base du pays et par un report des réformes économiques douloureuses justifié par le fait qu'on compte sur les apports de devises pour régler les difficultés.
Selon M. Awad, il est essentiel de défendre les droits des travailleurs migrants et de veiller à ce qu'ils bénéficient de conditions d'emploi équitables dans les pays d'accueil. Par ailleurs, le grand nombre de travailleurs migrants en situation irrégulière témoigne de l'enjeu immense que constitue la réglementation des migrations.
Il y a lieu de se préoccuper aussi de "l'exode des cerveaux". De 1990 à 1999, le pourcentage des titulaires étrangers d'un doctorat américain en sciences ou en technologie choisissant de rester aux Etats-Unis a été de 87 pour cent pour la Chine, de 82 pour cent pour l'Inde et de 39 pour cent pour la République de Corée.
Cependant, à mesure que les employeurs asiatiques investissent eux-mêmes à l'étranger et que leurs entreprises deviennent multinationales, l'exode des cerveaux cesse de jouer à sens unique. Les Asiatiques se réapproprient l'expérience acquise à l'étranger, grâce aux transferts opérés au sein des multinationales ou à l'action des entreprises asiatiques qui, de plus en plus nombreuses, recherchent des collaborateurs très qualifiés.
Tout indique que les migrations de main-d'œuvre en Asie s'intensifieront encore dans les années à venir, sous la double influence de l'évolution démographique et des inégalités persistantes dans le développement économique et social.
Cette évolution, conclut M. Awad, pose d'immenses défis et offre des perspectives prometteuses à tous les pays intéressés. Si l'on gère bien les migrations, la mobilité croissante des travailleurs de la région, qualifiés et non qualifiés, pourra devenir un atout précieux dans un environnement mondial de plus en plus compétitif.
Note 1 - Labour and Social Trends in Asia and the Pacific: Progress towards Decent Work, Bureau international du Travail, Bangkok, 2006.


Imprimer
Envoyer