GENÈVE (Nouvelles du BIT) - Dans une première étude de ce type, le Bureau international du Travail (BIT) met en garde contre les conséquences catastrophiques du VIH/SIDA pour les travailleurs et les employeurs du monde entier, annonçant un déclin spectaculaire en taille et en qualité de la main-d'œuvre dans un certain nombre de pays au cours des vingt prochaines années.
«Les données découlant des activités de surveillance indiquent que l'Afrique subsaharienne est la région la plus durement atteinte et qu'elle doit être prioritairement la cible des mesures d'urgence», c'est ce qui ressort du rapport VIH/SIDA: Une menace pour le travail décent, la productivité et le développement. * «Les informations et tendances en provenance d'autres régions dénotent cependant la nécessité de se lancer dans des actions de prévention à grande échelle pour éviter que de semblables catastrophes se reproduisent.»
Le rapport en question doit être examiné à une Réunion spéciale de haut niveau sur le VIH/SIDA et le monde du travail, qui doit avoir lieu le 8 juin à la 88 e session de la Conférence internationale du Travail que l'Organisation tiendra à Genève. Les personnalités suivantes prendront la parole: M. Sam Nujoma, Président de la République de Namibie; M. Juan Somavia, Directeur général du BIT; M. Peter Piot, Directeur exécutif du Programme commun des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA), et M lle Mercy Elizabeth Makhalemele, fondatrice du réseau sud-africain de lutte contre le SIDA National Women's Alive AIDS Network.
Il est également prévu que soit officiellement signé à cette réunion un accord-cadre de coopération OIT/ONUSIDA.
Conséquences graves dans les pays les plus durement touchés
Sur la base d'une analyse des données démographiques concernant l'Afrique du Sud, le Botswana, le Cameroun, la Côte d'Ivoire, l'Ethiopie, Haïti, le Kenya, le Malawi, le Mozambique, la Namibie, le Nigéria, l'Ouganda, la Tanzanie, la Thaïlande et le Zimbabwe, le BIT a indiqué que ces pays compteraient environ 24 millions de travailleurs en moins pour la seule année 2020, par suite de l'épidémie du SIDA.
Il ressort de l'étude du BIT que, dans huit pays africains ayant un taux de prévalence du VIH supérieur à 10% de la population adulte - Afrique du Sud, Botswana, Kenya, Malawi, Mozambique, Namibie, Ouganda et Zimbabwe -, la main-d'œuvre en l'an 2020 sera, selon les estimations, de 10 à 22% inférieure à ce qu'elle aurait été s'il n'y avait pas le VIH/SIDA, soit environ 11,5 millions de travailleurs en moins. Les baisses en pourcentage prévues par pays sont les suivantes: Afrique du Sud (17), Botswana (21), Kenya (15), Malawi (13), Mozambique (19), Namibie (22), Ouganda (12) et Zimbabwe (21).
S'agissant des pays où le taux de prévalence du VIH est inférieur à 10% de la population adulte - Cameroun, Côte d'Ivoire, Ethiopie, Haïti, Nigéria, République-Unie de Tanzanie et Thaïlande -, on estime que la main-d'œuvre devrait être de 3 à 9 pour cent inférieure (sauf en Thaïlande, où la différence dépasse tout juste 1 pour cent) à ce qu'elle aurait été s'il n'y avait pas le VIH/SIDA, soit un total d'environ 12,5 millions de travailleurs en moins. Les baisses en pourcentage prévues par pays sont les suivantes: Cameroun (4), Ethiopie (5), Haïti (4), Côte d'Ivoire (7), Nigéria (3), Tanzanie (8) et Thaïlande (1).
Selon le rapport, le VIH/SIDA aura une incidence sensible sur la composition et la qualité de la main-d'œuvre de ces pays en termes d'âge, de compétences et d'expérience, induisant du même coup un accroissement du travail infantile et annulant des avancées réalisées au prix de gros efforts dans la promotion de la femme.
Le rapport annonce qu'«on peut s'attendre à ce que la répartition par âge et par sexe de la population active se modifie compte tenu du nombre croissant de veuves et d'orphelins qui chercheront un gagne-pain et de la forte proportion de personnes atteintes du SIDA qui relèvent de la tranche d'âge de 20 à 49 ans. Il en résultera une entrée précoce des enfants sur le marché du travail, des retraites précoces pour les personnes vivant avec le SIDA et le maintien de travailleurs plus âgés dans la population active par nécessité économique».
Le rapport indique que les projections relatives à la main-d'œuvre fournissent quelques indices d'un abaissement de l'âge moyen de la main-d'œuvre, imputable au VIH/SIDA. Même en supposant des taux identiques de participation de la main-d'œuvre, l'âge moyen de la main-d'œuvre dans les pays à forte prévalence de VIH/SIDA pourrait être abaissé de deux ans d'ici l'an 2020. Il en résultera une plus forte proportion des jeunes tranches d'âge dans la main-d'œuvre et une moindre qualité de cette main-d'œuvre en termes d'éducation, de formation et d'expérience.
Les conséquences sur les employeurs
D'après le rapport, les maladies liées au SIDA et les décès des travailleurs se répercutent sur les comptes de l'entreprise en augmentant les dépenses et en diminuant les recettes. Les dépenses augmentent au titre des soins de santé et des frais d'enterrement mais aussi des coûts de formation et de recrutement des employés suppléants. Les recettes peuvent également diminuer lorsque le taux d'absentéisme augmente pour cause de maladie ou d'absence pour assister aux enterrements ou suivre un stage de formation, ou encore pour cause de traitement à suivre par les personnes atteintes du VIH/SIDA ou de formation à donner aux personnes recrutées en remplacement de celles qui ont contracté la maladie ou qui sont décédées.
«Au vu de ces différents facteurs, certaines entreprises ont déjà commencé à recruter ou à former deux ou trois employés au même poste lorsqu'elles prévoient des vacances de postes clés pour cause de SIDA. Elles ont aussi la possibilité d'importer de la main-d'œuvre des pays voisins au risque, cependant, de créer une sous-population d'immigrants, souvent plus vulnérable à l'infection au VIH.»
La réponse de l'OIT
Le rapport indique qu'«à l'aube du troisième millénaire, on a pris conscience, certes tardivement, que le SIDA sévit aussi de plus en plus dans le monde du travail.» «Les travailleurs vivant avec le VIH/SIDA sont déjà, dans certains pays, ou le deviendront dans d'autres, un important sujet de préoccupation pour tous les employeurs, des petites aux plus grandes entreprises et organisations».
Le rapport définit toute une série de mesures que pourraient prendre les partenaires sociaux tripartites de l'Organisation pour endiguer plus efficacement cette nouvelle extension du VIH/SIDA dans le monde du travail, notamment: sensibilisation accrue, prévention renforcée de l'extension du VIH, protection et soutien aux personnes vivant avec le VIH/SIDA, élaboration de programmes de prévention et de protection pour les travailleurs et les employeurs, collecte et analyse de données supplémentaires sur le VIH/SIDA, et élaboration d'une législation et d'une politique nouvelles concernant le VIH/SIDA.
L'OIT a indiqué sa volonté de coopérer étroitement avec ONUSIDA et les organisations qui coparrainent ce programme, mais elle pourrait, en outre, apporter à la campagne contre le SIDA son statut spécial d'organisation tripartite associant les organisations de travailleurs et d'employeurs ainsi que les gouvernements.
* VIH/SIDA: Une menace pour le travail décent, la productivité et le développement, document soumis pour discussion à la Réunion spéciale de haut niveau sur le VIH/SIDA et le monde du travail, Conférence internationale du Travail, 8 juin 2000, Bureau international du Travail, Genève, 2000, ISBN 92-2-112167-4. Le rapport, ainsi que d'autres informations, sont disponibles sur le nouveau site Web du BIT sur le SIDA: www.ilo.org/aids


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