Pourquoi les prix alimentaires ont-ils tellement augmenté, en premier lieu ?
Riswanul Islam: Un certain nombre de facteurs étaient réunis. Le recul de la pauvreté a paradoxalement nourri la hausse des prix par la pression exercée sur la demande de céréales alimentaires, en particulier dans les économies émergentes. Les prix croissants des engrais, de l’eau, du gazole (en raison de la hausse des prix du pétrole) et de l’électricité ont également joué un rôle crucial. Dans le même temps, certains pays ont commencé à produire d’avantage de biocarburants, augmentant la demande de produits de base tels que le blé, le soja, le maïs et l’huile de palme. Le déclin, au cours des deux dernières décennies, des investissements publics et privés dans l’agriculture et les zones rurales, associé à un niveau des stocks de grains historiquement bas, a également été un facteur important, tout comme l’ont été la raréfaction croissante de l’eau, le manque de terres disponibles et le changement climatique. Enfin, nous ne devons pas oublier que les pratiques commerciales en matière agricole et le comportement des investisseurs influencent aussi les prix alimentaires, bien que les avis soient partagés quant à la signification de ce dernier facteur.
Quel impact la crise alimentaire a-t-elle eu sur les pauvres ?
Riswanul Islam:Chacun doit manger à sa faim, mais les pauvres sont ceux qui souffrent le plus quand les prix montent. Leurs revenus sont bas et ils ont une propension à dépenser une grande partie de leur revenu pour se nourrir - bien plus que les gens aisés. Mais toutes les catégories de personnes démunies ne ressentent pas de la même manière les effets de la hausse des prix alimentaires. Les pauvres qui vivent en ville sont invariablement des consommateurs d’aliments de base et par conséquent particulièrement vulnérables à la hausse des prix alimentaires. En zone rurale, un grand nombre de petits fermiers « marginalisés » vivent généralement sous le seuil de pauvreté et pratiquent des activités génératrices de revenus de survie à l’intérieur et à l’extérieur de leur ferme. Particulièrement inquiétante est la situation des pauvres sans terre en zone rurale. Dans de nombreux pays, en particulier là où la pauvreté a reculé plus lentement, la hausse des prix alimentaires a miné voire anéanti les progrès accomplis ces dernières années en matière de réduction de la pauvreté.
Les prix des céréales sont toujours élevés mais ils sont orientés à la baisse. Est-ce le début de la fin de la crise alimentaire ?
Riswanul Islam: De bonnes récoltes de blé et de riz en 2008 ont fait naître l’espoir que la crise des prix alimentaires allait s’évanouir. Cependant, il est trop tôt pour déclarer que la crise est derrière nous. Bien que les prix des céréales sur le marché international aient considérablement décliné au dernier trimestre 2008, ils restent bien au-delà des niveaux de prix d’avant la crise (c’est-à-dire mi-2007). Pendant ce temps, le rythme d’ajustement sur de nombreux marchés intérieurs, en particulier dans les pays en développement, a été bien plus lent. Il nous faut davantage de temps pour élaborer des réponses appropriées en matière d’approvisionnement et pour traiter les causes structurelles des hausses des prix alimentaires mentionnées plus tôt. Bien que les prix du pétrole et des engrais aient considérablement chuté ces derniers mois, les marchés internationaux restent très volatils et toute hausse des prix des matières premières aurait un effet direct sur les coûts de production. De même, en dernière analyse, la question n’est pas seulement celle des prix mais aussi celle de l’accès à la nourriture. Même si les prix baissent et restent modérés, le problème de l’accès des pauvres à la nourriture n’est toujours pas résolu.
Quels sont les liens entre la crise économique et financière et la crise alimentaire ?
Riswanul Islam: Là encore, la réponse n’est pas simple. L’une des causes immédiates de la forte hausse des prix alimentaires au printemps 2008 fut le report de la spéculation sur la monnaie vers le marché à terme des matières premières quand les marchés financiers des pays en développement traversaient une crise. Quand la crise financière s’est transformée en récession mondiale, les attentes inflationnistes ont été déçues et les taux d’inflation ont commencé à baisser dans divers pays. Les prix du pétrole et des engrais ont aussi décru. Si bien que, si les premiers jours de la crise financière ont contribué à aggraver la crise alimentaire, quand la crise financière s’est transformée en une crise économique, les conditions ont été réunies pour un recul des prix des denrées alimentaires. Pour autant, nous n’avons pas de raison de nous en réjouir.
Premièrement, la réduction des prix des produits peut avoir un effet démotivant sur les producteurs et donc avoir un effet négatif sur la production dans les périodes qui suivent. Deuxièmement, la situation économique difficile peut conduire à un nouveau recul de l’investissement dans l’agriculture. En effet, le soutien à l’agriculture est très peu mentionné dans les plans dits « de relance » qui sont formulés et adoptés par différents pays - la Chine étant l’exception.
Quelles sont quelques-unes des réponses stratégiques nécessaires pour faire face à la crise alimentaire ?
Riswanul Islam: À court terme, la priorité est de protéger les moyens de subsistance déjà précaires des plus pauvres et des plus vulnérables et de prévenir tout nouveau creusement des déficits de travail décent préalables à la crise. Un certain nombre de mesures doivent être prises aux niveaux national et international. Au niveau national et plus local, les stratégies de réponse devraient avoir pour but d’établir ou d’étendre les programmes de création d’emplois, fournir des filets de sécurité aux pauvres et aux plus fragiles, soutenir des investissements accrus dans l’agriculture, donner accès au financement et au crédit, promouvoir l’emploi à l’extérieur et le dialogue social. Au niveau international, les gouvernements, les organisations internationales et les donateurs doivent garantir un approvisionnement suffisant de céréales, fournir un appui budgétaire et un financement compensatoire, augmenter le soutien des donateurs, promouvoir une réforme de la politique commerciale et contribuer à renforcer les cadres pour l’emploi et la protection sociale. Ce sont quelques-unes des mesures qui pourraient et devraient être prises.
Qu’est-ce qui a été obtenu au cours de la réunion inter-agences au Siège du BIT ?
Riswanul Islam: La réunion a fait passer un message à l’Equipe spéciale de haut niveau des Nations Unies sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire sur l’importance du travail décent pour développer une résilience à long terme, en particulier à travers la promotion de l’emploi et la protection sociale ; elle a exploré les possibilités d’inclure les partenaires sociaux dans les délibérations au niveau national sur les politiques sociale, économique et d’emploi nécessaires pour traiter ces problèmes. Les employeurs et les travailleurs - les acteurs de l’économie réelle - vont évidemment jouer un rôle vital pour faire face aux problèmes de sécurité alimentaire aux niveaux mondial, national et local. La réunion a constitué une importante contribution à une réponse intégrée du BIT à la crise économique actuelle, ainsi qu’au suivi permanent de la crise.


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