MOSCOU (BIT en ligne) - La Fédération russe est la destination choisie par 85 pour cent des travailleurs migrants du Tadjikistan. Un quart de ces 600.000 migrants choisissent Moscou, où ils s'emploient principalement dans la construction, indique un récent rapport du Bureau international du Travail (BIT).
Le Tadjikistan est la plus pauvre des anciennes républiques soviétiques: 80 pour cent de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Le salaire mensuel y est de 12 dollars, alors qu'un ouvrier du bâtiment peut gagner jusqu'à 300 dollars en Russie.
90 pour cent des migrants sont employés illégalement. "La Russie doit se doter d'une nouvelle politique sur les travailleurs migrants, et il est nécessaire qu'elle élabore en ce domaine des règles d'ensemble", estime Sten Petersen, expert du BIT à Moscou sur les activités pour les travailleurs. "Cette politique devrait tendre à légaliser le statut des travailleurs migrants de la manière la plus équitable pour eux et pour la main-d'œuvre nationale. Nous sommes heureux de pouvoir contribuer à la définition de ce nouveau concept politique, et nous relevons de solides progrès et l'engagement constructif de tous les partenaires sociaux."
Fondé sur un accord entre les syndicats des ouvriers du bâtiment des deux pays, le projet du BIT incite également les employeurs à renoncer à tout recrutement illégal.
En vertu de ce projet, l'Organisation internationale assiste les syndicats russes dans leurs efforts pour organiser les travailleurs tadjiks, et en quelques mois plus d'un millier de nouveaux membres s'y sont affiliés. Les syndicats aident ces travailleurs à s'assurer le versement de leurs salaires et leur prêtent une assistance juridique.
L'urgence de certains de leurs besoins leur donne un caractère prioritaire. A titre d'exemple, les responsables du projet sont parvenus à un accord avec la compagnie aérienne tadjik, qui rapatriera gratuitement les cercueils des travailleurs morts en Russie.
Une voix représentative
Le symposium international, tenu la semaine dernière à Genève, a permis d'évoquer la mise en application de ce projet et les initiatives semblables prises dans d'autres régions du monde. La démarche se fonde, dans tous les cas, sur la conviction qu'une action collective est le seul moyen, pour les plus démunis, d'obtenir voix au chapitre, de faire valoir leurs modes d'action et d'améliorer leurs conditions de travail et de vie.
"Plus importante encore que le rôle joué dans l'industrie ou dans la société civile, la mission des syndicats est d'être d'abord l'instrument des classes laborieuses pour se libérer et transformer leurs sociétés. La question, qui se pose, n'est pas de savoir ce que les syndicats font pour les travailleurs ou pour combattre la pauvreté, mais plutôt de se demander comment les travailleurs se servent de leurs syndicats, qui sont leurs porte-parole, pour obtenir le respect de leurs droits, améliorer leurs conditions et faire connaître leurs points de vue", a déclaré Jim Baker, Directeur du Bureau des activités pour les travailleurs, devant les représentants syndicaux de 60 pays présents à Genève.
C'est un sombre tableau de l'état actuel de la mondialisation économique qui a été brossé: "Chaque jour, plus de mille milliards de dollars changent de main. La libéralisation économique a fait exploser le commerce international. Mais ils sont peu nombreux ceux qui tirent profit de cette mondialisation. Pauvreté, chômage, sous-emploi, précarité sont le lot quotidien de millions de personnes. L'inégalité est un phénomène rampant à l'intérieur des pays ou entre les pays."
Le symposium a procédé à une évaluation des progrès réalisés sur les objectifs de développement du Millénaire, s'intéressant plus particulièrement aux défis qu'il reste à relever pour les atteindre. En septembre 2000, au cours du sommet du Millénaire parrainé par l'ONU, les dirigeants politiques du monde s'étaient mis d'accord sur une série d'objectifs quantifiables et limités dans le temps pour combattre la pauvreté, la faim, la maladie, l'analphabétisme, la dégradation de l'environnement et la discrimination contre les femmes. Ces objectifs ont été réaffirmés au cours du sommet marquant le 60ème anniversaire des Nations Unies, en septembre 2005.
De l'avis des leaders syndicaux présents au symposium, il reste cependant beaucoup à faire. Ceux-ci ont fait mention, en particulier, d'incohérences relevées dans les programmes des institutions internationales.
Le rapport de base, préparé pour les discussions, met en question l'évolution actuelle de la mondialisation économique: "L'immense majorité des peuples de la planète ne partage pas les bienfaits de la mondialisation et ne participe en rien à la manière de la concevoir." Il insiste sur le fait que "c'est en plaçant le concept de travail décent au centre des politiques économiques et sociales des gouvernements et des organisations internationales que l'on rétablira le lien manquant entre croissance, chômage et pauvreté et que l'on donnera à la mondialisation un caractère plus équitable".
"L'action collective et l'affiliation à des centrales ouvrières sont les seuls instruments dont disposent les travailleurs et les classes populaires pour s'assurer garantie de l'emploi, salaires et conditions de travail décents, sécurité, santé et protection sociale, et pour promouvoir la solidarité internationale, plutôt que l'égoïsme", ont estimé les participants, rappelant que la lutte contre la pauvreté était "la raison d'être" du mouvement syndical.
La liberté syndicale et la négociation collective, inscrites dans deux des conventions les plus ratifiées de l'OIT (Organisation internationale du Travail), sont des éléments-clés pour s'assurer que les bénéfices de la croissance sont équitablement répartis entre tous, ont-ils souligné. Il a également été reconnu que les syndicats ne représentaient pas leurs seuls adhérents, mais qu'ils étaient aussi le porte-voix de la société dans son ensemble.
Organiser les travailleurs et défendre leurs droits reste cependant une tâche dangereuse. Les responsables syndicaux ont fait référence au rapport annuel de la Confédération internationale des Syndicats libres (CISL), basée à Bruxelles. Selon ce document, diffusé à l'ouverture du symposium, 145 personnes ont été tuées de par le monde en 2004 en raison de leurs activités syndicales, 16 de plus que l'année précédente. Le rapport, qui couvre 136 pays sur les 5 continents, fait également état de 700 agressions violentes contre des syndicalistes et de quelque 500 menaces de mort.
"Dans de nombreux pays, indique ce texte, des syndicalistes continuent de faire l'objet de mesures de détention, de licenciement et de discrimination, et l'on dresse des obstacles légaux à l'organisation des syndicats et à la négociation collective, privant ainsi de leurs droits des millions de travailleurs."
Face à la pauvreté, c'est une tâche monumentale qui attend les syndicats et les autres acteurs. Selon des estimations du BIT, 1, 39 milliard de travailleurs - près de la moitié de la main-d'œuvre mondiale et 60 pour cent de celle des pays en développement - ne gagnent pas assez pour être, eux et leurs familles, au-dessus du seuil de pauvreté de 2 dollars par jour. Aller vers les pauvres, les organiser et faire campagne pour un monde plus juste, c'est la mission que se sont assignés les syndicats à Genève.


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