BIT en ligne: Combien de personnes meurent-elles
d'accidents du travail ou de maladies
professionnelles dans le monde?
Jukka Takala: L'OIT estime qu'au
moins 5 000 personnes meurent chaque jour
d'accidents ou de maladies liés au
travail. En outre, les chiffres sont en hausse.
Selon les dernières évaluations de
l'OIT, 2,2 millions de décès
liés au travail surviendraient chaque
année, ce qui représente une augmentation
de 10 pour cent par rapport à l'estimation
qui figurait dans notre rapport pour le XVIe
Congrès mondial sur la santé et la
sécurité au travail qui s'est tenu
à Vienne en 2002.
BIT en ligne: Est-ce un indicateur réaliste
de l'ampleur des décès et des
maladies dans le monde du travail ou pensez-vous
qu'il ne s'agit que de la pointe de
l'iceberg?
Jukka Takala: Il ne s'agit
certainement que de la partie émergée de
l'iceberg. Nous pensons que les chiffres sont
en fait sous-estimés en raison des lacunes
dans les méthodes de comptabilisation et de
compte rendu sur la sécurité et la
santé au travail, en particulier dans les pays
émergents d'Asie. De plus, le nombre de
personnes décédées n'est
qu'une petite part du fléau des accidents
et des maladies dans le monde du travail. Il y
aurait environ 270 millions d'accidents du
travail non mortels entraînant un arrêt
de travail de plus de 3 jours chaque année,
ainsi que 160 millions de cas de maladies
professionnelles.
BIT en ligne: Comme obtenez-vous ces chiffres?
Jukka Takala: Nous avons d'assez
bons rapports sur les accidents du travail dans les
pays industrialisés mais, dans le reste du
monde, nous n'arrivons pas à obtenir
d'information de qualité. Dans les pays
émergents en particulier, nous devons
procéder par estimation. Dans notre rapport
actuel, environ 90 pour cent des accidents du
travail dans les pays industrialisés sont
couverts, mais dans les pays en développement,
en Asie, en Afrique et en Amérique latine,
nous n'avons parfois qu'une infime part de
leur fréquence réelle et devons donc nous
appuyer sur nos propres estimations.
BIT en ligne: Quelles sont les raisons qui
expliquent cette sous-évaluation des accidents
du travail et des maladies professionnelles?
Jukka Takala: Il n'existe souvent
aucun système fiable au niveau de
l'entreprise. Si les entrepreneurs n'ont
aucun intérêt à rapporter les
accidents et les maladies, pourquoi le
feraient-ils? S'il y a des incitations
économiques, par exemple quand les employeurs
peuvent se retourner vers leurs assureurs - en tout
ou partie - pour obtenir le remboursement des
indemnités, ou si les entrepreneurs prennent
conscience qu'ils perdent de l'argent en ne
rendant pas compte, vous pouvez obtenir de
meilleurs rapports et par conséquent mener une
meilleure politique de prévention et corriger
les mauvaises conditions de travail qui sont à
l'origine des accidents et des maladies.
BIT en ligne: Peut-on éviter les accidents
du travail et les maladies professionnelles?
Jukka Takala: Presque tous les accidents
pourraient être évités par un
ensemble de mesures bien connues. De nombreuses
entreprises et certains gouvernements ont
déjà adopté l'objectif zéro
accident. Si tous les Etats Membres de l'OIT
mettaient en œuvre les bonnes pratiques et les
stratégies de prévention des accidents
qui existent déjà et sont facilement
accessibles, 300 000 décès (sur un total
de 360 000) et 200 millions d'accidents (sur
270 millions) pourraient être
évités, sans compter les économies
en termes d'indemnisation et autres
bénéfices économiques.
BIT en ligne: Quels sont les bénéfices
économiques de la prévention?
Jukka Takala: Les compagnies
dépourvues de vision à long terme
embaucheront rapidement un autre travailleur pour
remplacer celui qui aura eu un accident et
continueront à fonctionner comme si de rien
n'était. Elles ne voient pas
qu'éviter des incidents qui bloquent
durablement la production prend tout son sens
d'un point de vue économique. L'Union
Européenne a récemment estimé que
les accidents professionnels en 2000 avaient
coûté 55 milliards d'euros et pense
que ce chiffre pourrait bien être en dessous
de la réalité. Cela ne couvre pas le
coût des maladies professionnelles qui causent
1,6 à 2,2 fois plus de jours
d'incapacité de travail que les accidents;
dans le même temps, 2,4 fois plus de personnes
sont reconnues souffrir de maladie de longue
durée. L'OIT estime que 4 pour cent du PIB
global sont perdus chaque année en raison des
accidents et maladies professionnels. Il a aussi
été démontré qu'un haut
niveau de compétitivité va de pair avec
une sécurité accrue et une meilleure
santé.
BIT en ligne: Un argument souvent rebattu est
que les pays et les entreprises pauvres n'ont
pas les moyens d'adopter des mesures en faveur
de la sécurité et de la santé…
Jukka Takala: Rien ne prouve
qu'à long terme un pays ou une entreprise
pourrait tirer parti d'un bas niveau de
sécurité et de santé. Au contraire,
de récentes études menées par le
Forum économique mondial et l'Institut de
management de Lausanne IMD ont démontré
que les pays les plus compétitifs sont aussi
les plus sûrs. Opter pour une stratégie
de survie basée sur une moindre
sécurité, une santé médiocre et
de bas revenus ne peut engendrer ni haute
compétitivité ni développement
durable.
BIT en ligne: Qu'en est-il des pertes en
capital humain?
Jukka Takala: Un grand nombre des
travailleurs inactifs ont des capacités de
travail diminuées, même si leur
incapacité n'est peut être pas
suffisante pour leur donner droit à une
pension d'invalidité ou à une
indemnisation. Cependant, la perte de
capacités de travail peut atteindre un
degré tel qu'elle peut sérieusement
amputer leurs chances d'être
réemployés. Par exemple, un travailleur
du bâtiment dont le dos ne supporte pas de
porter des charges normales ou un peintre qui
souffre d'asthme ou de réactions
allergiques en raison de l'exposition aux
solvants contenus dans les peintures est difficile
à employer. Une étude récente sur
les retraites pathologiques a montré que seul
un tiers des ouvriers du bâtiment atteignait
l'âge normal de la retraite quand deux
tiers d'entre eux étaient placés en
pré-retraite pour incapacité
pathologique.
BIT en ligne: Pensez-vous qu'on prête
suffisamment d'attention à ces
problèmes?
Jukka Takala: Les médias
mentionnent beaucoup les quelque 500 000 personnes
qui meurent dans des guerres chaque année,
mais les plus de 2 millions de personnes qui
meurent sur leur lieu de travail sont à peine
évoqués - sans parler des autres victimes
qui souffrent des suites d'un accident du
travail ou d'une maladie chronique. Le
Congrès mondial est une occasion de mettre en
lumière l'ampleur de ce problème, ce
n'est pas seulement une réunion
d'experts. Nous voulons aussi que les
médias et les décideurs accordent à
ces questions une meilleure place dans l'agenda
politique que cela n'a été le cas par
le passé.
Davantage d'informations sur le Programme SafeWork de l'OIT et le rapport de l'OIT pour le Congrès mondial disponibles sur www.ilo.org/safework. Lien vers le XVIIe Congrès mondial sur la santé et la sécurité au travail: www.safety2005.org.


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