Opinion

Utiliser la numérisation pour assurer des migrations équitables

Le 11e Forum de l’ASEAN sur les migrations de main-d’œuvre s’est tenu à Singapour les 29 et 30 octobre. Cet événement a porté notamment sur la façon d’exploiter au mieux le potentiel qu’offre la numérisation pour promouvoir le travail décent pour les travailleurs migrants dans la région. Anna Engblom, spécialiste principale des migrations de main-d’œuvre à l’Organisation internationale du Travail (OIT), passe en revue les possibilités et les défis induits par la numérisation dans ce domaine.

Editorial | 31 octobre 2018
Les technologies numériques facilitent l’accès à l’information et les liens entre les personnes. Elles offrent de formidables possibilités de simplifier, sécuriser et accélérer le processus de migration pour des travailleurs migrants toujours plus nombreux dans la région Asie-Pacifique.

L’utilisation des outils et des plates-formes numériques s’est répandue dans tous les secteurs de nos sociétés, y compris la gestion des migrations de main-d’œuvre et les services fournis aux travailleurs migrants. Les travailleuses et les travailleurs migrants utilisent eux-mêmes des applications et des espaces numériques pour trouver du travail, rester en contact avec leur communauté et transférer de l’argent chez eux.

Rendre les migrations régulières plus attrayantes

Les plates-formes numériques de gestion des migrations peuvent contribuer à réduire le coût et le temps consacrés aux processus de recrutement formels qui, trop souvent, poussent beaucoup d’hommes et de femmes à émigrer par des canaux informels, risqués, et sans papiers.

Quand les plates-formes de gestion numériques stockent également les documents importants – comme les contrats de travail, les bulletins de paie et les certificats médicaux – elles créent un fichier de ces accords, ce que l’on appelle la «trace numérique». Cela peut être utile en cas de litige sur les termes du contrat, les remboursements ou d’autres problèmes surgissant entre un travailleur migrant et un employeur ou une agence de recrutement.

Les autres bonnes pratiques qui émergent sont l’utilisation des solutions numériques pour gérer les services d’assistance aux travailleurs migrants tout au long du cycle migratoire, y compris l’assistance juridique, l’aide sociale et les formations en ligne.

En outre, pour rendre les procédures administratives plus simples, accessibles et transparentes, les travailleurs migrants peuvent utiliser la technologie numérique pour partager des connaissances et des informations. Les réseaux en ligne peuvent offrir aux travailleurs migrants une assistance entre pairs et les aider à s’organiser.

En utilisant des applications et des sites de notation en ligne, les travailleurs migrants ont la possibilité comparer les agences de recrutement, les opérateurs de transfert d’argent, et d’autres prestataires de services, ce qui peut les aider à faire leur choix en toute connaissance de cause.

Les services financiers numériques peuvent également aider les travailleurs migrants à gérer leur revenu et leur épargne, à envoyer de l’argent chez eux tout en échappant aux frais bancaires traditionnels.

Des mécanismes de plainte en ligne peuvent permettre aux migrants de chercher de l’aide, même quand ils travaillent dans des lieux éloignés et isolés.

Réparer la fracture numérique

La région Asie-Pacifique accueille plus de la moitié des internautes du monde. Tous les jours, environ deux milliards de personnes de la région utilisent internet, surtout par l’intermédiaire de leur téléphone portable.

Si impressionnant soit-il, le niveau de connectivité de l’Asie ne doit pas dissimuler le fait qu’il existe trois lacunes majeures dans la région. Des lacunes en termes d’infrastructure, d’appareils et de forfaits accessibles, ainsi que de culture numérique, doivent être comblées pour assurer l’égalité d’accès aux services qui contribuent à réaliser des migrations équitables.

Comme les outils numériques et en ligne sont de plus en plus présents dans notre vie quotidienne, les inconvénients de ne pas les utiliser vont s’accumuler pour les travailleurs vulnérables — en particulier pour les travailleuses migrantes – qui comptent déjà parmi les plus désavantagés en termes d’accès aux téléphones portables et à internet, risquant ainsi de creuser davantage le fossé.

Anna Engblom, spécialiste principale des migrations de main-d’œuvre à l’OIT
Les nouveaux défis incluent les risques liés à la diffusion d’informations fausses, aux prestataires de services en ligne sans scrupule et à une protection limitée des données personnelles et de la vie privée en ligne.

Les plates-formes de gestion et les services numériques recueillent des informations sur les travailleurs migrants et les partagent, soit directement à travers les profils de leurs membres, les contrats de travail et les dossiers de candidature, soit indirectement avec les données des utilisateurs et les informations sur la localisation collectées par les plates-formes.

Il est essentiel de réglementer la collecte, l’utilisation et le partage de ces données afin de préserver la vie privée et la sécurité des utilisateurs, que ces plates-formes soient développées et gérées par des sociétés privées ou des acteurs publics.

Les technologies offrent de nombreuses possibilités pour faire progresser les migrations sûres et équitables. La numérisation implique toutefois des risques qui doivent être surveillés et des difficultés à gérer soigneusement.

Les pays de l’ASEAN, avec l’appui de l’OIT, se sont engagés dans un dialogue avec tous les acteurs concernés pour saisir les opportunités du numérique tout en abordant les questions complexes en matière de gouvernance, de protection des travailleurs migrants, de liens entre migration et développement, et de coopération internationale. C’est une avancée vers l’avenir du travail que nous voulons, où personne n’est laissé de côté.

Cet article a été publié dans le journal The Nation.