ABIDJAN (Nouvelles du BIT) - L'épidémie de SIDA, qui est en train de décimer les éléments les plus productifs de la main-d'œuvre en Afrique, menace de faire chuter la productivité et la demande globale de biens et de services et de provoquer une nouvelle vague d'enfants travailleurs et d'orphelins du SIDA, selon un nouveau rapport sur le VIH/SIDA en Afrique que publie aujourd'hui le BIT.
Le rapport, intitulé «Action contre le VIH et le SIDA en Afrique: Une initiative lancée dans le contexte du monde du travail» * , affirme que le SIDA affecte et, en fin de compte, décime la main-d'œuvre la plus productive employée en Afrique et pourrait bien devenir l'entrave singulièrement la plus importante au progrès économique et social sur le continent.
Le rapport souligne que l'épidémie de SIDA en Afrique pourrait se traduire par un absentéisme accru, par une augmentation du nombre de foyers ayant des femmes à leur tête, par une croissance des coûts du travail pour les employeurs, par une réduction des transferts de fonds effectués par les travailleurs migrants et par la faillite des services de sécurité sociale. En outre, poursuit le rapport, le SIDA obligerait un plus grand nombre d'enfants à rejoindre la main-d'œuvre active, accroîtrait le nombre des orphelins du SIDA et, d'une manière générale, aggraverait la situation en ce qui concerne le travail des enfants.
Le VIH/SIDA, tout en réduisant la productivité des travailleurs et la demande globale de biens et de services, accroît les coûts de l'entreprise et décime la main-d'œuvre qualifiée et les cadres, indique le rapport.
Les premières données issues d'une nouvelle analyse de la main-d'œuvre menée dans deux pays - le Zimbabwe et le Togo - indiquent que l'impact du VIH/SIDA serait en effet «très grave» et qu'il entraînerait une hausse des taux de morbidité et de mortalité, réduisant d'autant la population et le travail fourni.
Au Zimbabwe, où l'on estimait en 1997 à 21% la proportion de la population adulte infectée par le VIH, le rapport prévoit qu'en 2015, la main-d'œuvre n'aura augmenté que de 40% au lieu de 68% et sera donc inférieure de 17,5% à ce qu'elle aurait été s'il n'y avait pas eu l'épidémie de SIDA. Au Togo, où, selon les estimations pour 1997, l'incidence du VIH était plus faible - se situant à 7% - l'étude de l'OIT a prévu (pour la même période) que la main-d'œuvre serait inférieure de 4% à ce qu'elle aurait été sans le VIH/SIDA, enregistrant une hausse de 65% au lieu des 70% initialement prévus.
Des résultats semblables sont apparus dans d'autres pays. A titre d'exemple, dans le secteur minier d'Afrique du Sud, on enregistre jusqu'à un travailleur sur cinq infecté par le VIH. Au Rwanda, en République-Unie de Tanzanie, en Zambie et en Ouganda, quelque 80% des personnes infectées par le VIH avaient entre 20 et 49 ans, un âge où elles étaient censées faire partie des travailleurs les plus productifs. En Zambie, 96,8% de tous les décès enregistrés dans 18 entreprises ayant fait l'objet d'une étude sont survenus chez des travailleurs âgés de 15 à 40 ans, les maladies liées au SIDA représentant 56% des décès pour l'ensemble des travailleurs, 57% parmi les travailleurs intermédiaires, 62% chez les cadres de direction et 71% parmi les travailleurs les moins qualifiés.
Le rapport relève également que le VIH/SIDA menace sérieusement la productivité et la demande de biens et de services dans un certain nombre de pays. Sur l'île Maurice, le SIDA a entraîné une hausse des dépenses de soins de santé, de l'assurance maladie, des assurances décès et des pensions de retraite et d'invalidité. Au Zimbabwe, les primes d'assurance vie ont quadruplé en deux ans à peine à cause des décès liés au SIDA. En Tanzanie et en Zambie, les grandes entreprises ont signalé que les dépenses liées au SIDA et à la santé ont dépassé le total de leurs bénéfices annuels. Au Botswana, les entreprises ont estimé qu'en seulement six ans, les dépenses liées au SIDA passeraient de 1% à 5% des coûts salariaux, en raison de la hausse rapide du nombre d'infections.
Le rapport demande qu'une attention particulière soit accordée à la prévention et à l'assistance et en appelle à une politique de gestion du travail cohérente afin d'assurer que tous les aspects de l'épidémie de VIH/SIDA sont traités en synergie. A cette fin, précise le rapport, les employeurs et les travailleurs doivent agir de concert dans le cadre de politiques nationales multisectorielles destinées à combattre le VIH/SIDA. Le rapport demande en outre que le secteur privé lance des initiatives de toute urgence.
Le rapport demande aussi aux Etats membres de l'OIT d'élaborer des programmes qui incluent:
- des statistiques pour illustrer le problème et accroître sa visibilité afin qu'il suscite davantage d'action;
- une campagne d'information et d'éducation multimédia et une aide directe aux entreprises et aux communautés pour stimuler et soutenir l'action à tous les niveaux;
- la promotion d'une culture empreinte d'équité et d'éthique, qui puisse intégrer les personnes faibles, vulnérables et malades;
- un système juridique et un régime de sécurité sociale qui puissent fournir une véritable protection, y compris sur le plan juridique, aux victimes et à la société dans son ensemble.
* Action contre le VIH et le SIDA en Afrique: Une initiative lancée dans le contexte du monde du travail, Bureau international du travail, Genève, 1999, ISBN 92-2-211916-9.