GENÈVE (Nouvelles du BIT) - Il faut donner à la mondialisation une dimension éthique, faute de quoi elle apparaîtra comme «une perspective terrifiante aux yeux des personnes et groupes en situation précaire»; voila ce qu'a déclaré le professeur Amartya Sen, prix Nobel d'économie 1998, aux délégués à la 87 e session de la Conférence internationale du Travail, lors d'une allocution prononcée au cours d'une séance plénière spéciale qui s'est tenue aujourd'hui.
L'écrivain et économiste bien connu a déclaré à son auditoire que, pour réaliser toutes ses potentialités, la mondialisation devait s'accompagner «d'une action réfléchie visant à faciliter les changements sociaux, politiques et économiques apportés à notre cadre de vie et de travail».
Tout en soulignant que la mondialisation contribue à la progression du niveau de vie à travers le monde, le professeur Sen lance une mise en garde: dans un monde, dit-il, où les chômeurs - totaux ou partiels - sont légion, «seule une véritable intensification des efforts nationaux et internationaux visant à promouvoir l'égalité et défendre les droits des travailleurs peut changer les craintes que suscite cette mondialisation en une réalité plaisante et constructive».
L'orateur se félicite de la volonté affirmée par l'OIT de fournir «une couverture sociale universelle à tous les travailleurs, y compris aux travailleurs du secteur informel, aux travailleurs indépendants et aux travailleurs à domicile» et fait sien l'objectif qu'est le travail décent, «bannière à laquelle chacun doit se rallier». Il estime que, «étant donné le chômage massif qui existe aujourd'hui dans de nombreux pays, il importe que les pouvoirs publics fassent un effort particulier en faveur de l'emploi et des conditions de travail».
L'idée selon laquelle il faut faire un choix entre l'emploi et la qualité du travail paraît à l'orateur «souvent exagérée et fondée sur un raisonnement très frustre». En outre, précise-t-il, «même lorsqu'on est confronté à des choix, il peut être préférable d'opter pour une formule large et intégrée que d'accorder une priorité pleine et entière à un groupe par rapport à un autre».
Le professeur Sen approuve la vision globale de la société qui est celle du rapport intitulé Un travail décent, établi par le Directeur général du BIT, Juan Somavia, et soumis à la session de 1999 de la Conférence. Il appelle particulièrement l'attention sur «la nécessité dont fait état le rapport de considérer certains droits fondamentaux - qu'ils figurent ou non dans la législation - comme faisant partie intégrante d'une société décente, étant entendu que les effets pratiques de cette reconnaissance vont au-delà de la législation pour atteindre la sphère de l'action sociale, politique et économique».
L'orateur a aussi affirmé que l'efficacité de la protection des travailleurs contre la vulnérabilité et les risques dépendait du degré de participation à la vie démocratique et de l'existence d'incitations politiques. A titre d'exemple, il a cité le cas des famines, affirmant «qu'elles ne se produisent pas dans les démocraties parce qu'elles sont en fait faciles à prévenir et que les gouvernements des pays où règnent le multipartisme et la liberté des médias sont fortement incités à éviter de telles catastrophes». De même, «les libertés politiques qui s'incarnent dans la démocratie contribuent à sauvegarder les libertés économiques et la liberté de survivre».
Les récentes difficultés rencontrées par certains pays d'Asie de l'Est et du Sud-Est «sont la sanction évidente d'un manque de gestion démocratique». Ainsi en va-t-il de manière frappante de deux aspects liés à l'abandon de deux libertés fondamentales, la sécurité et la transparence, elles-mêmes liées à la défense d'une vie et d'un emploi décents.
M. Juan Somavia, Directeur général du BIT, a remercié chaleureusement M. Sen de sa participation aux travaux de la Conférence et a tenu à rappeler que «l'OIT doit mettre davantage l'accent sur les connaissances afin de pouvoir profiter pleinement des conseils et de la sagesse d'un des penseurs les plus originaux et les plus créatifs de notre temps, dont la hauteur de vue intellectuelle n'a d'égal que son sens de la personne humaine et du bien public».
M. Amartya Sen est actuellement principal de Trinity College (Cambridge) et professeur émérite à Harvard. Il a été Drummond Professor d'économie politique à Oxford et professeur d'économie à la London School of Economics et à l'Université de Delhi. Plus de quarante grandes universités lui ont décerné un doctorat et il a reçu le prix Nobel d'économie l'an dernier.