GENÈVE (Nouvelles du BIT) - Les deux tiers au moins de la population du Kosovo en âge de travailler sont officiellement sans emploi et les personnes qui en ont un travaillent dans ce qu'un rapport préparé pour l'Organisation internationale du Travail qualifie de "vaste économie souterraine", où elles sont soumises à des conditions d'emploi relevant d'"un vide juridique".
Un rapport intitulé "Emploi et protection des travailleurs au Kosovo", rendu public aujourd'hui à Genève, décrit une économie et une société dans lesquelles les institutions fondamentales du marché du travail n'ont cessé de décliner jusqu'à un niveau catastrophique, au cours d'une décennie marquée par les troubles civils et les affrontements ainsi que par une chute vertigineuse de 50 % du produit intérieur brut global.
Bien qu'il soit extrêmement difficile d'obtenir des statistiques fiables (de nombreux registres officiels s'avérant peu fiables ou ayant été détruits), le rapport note que la population du Kosovo, qui était de 2,3 millions d'habitants en 1997, est tombée à près de 1,8 ou 1,9 million d'habitants aujourd'hui.
Du point de vue de sa composition démographique, la population est essentiellement jeune. Au début des années 1990, 58 % des Kosovars étaient âgés de moins de 25 ans et la décennie a connu un taux de natalité constamment élevé.
Sur les 1 330 000 individus qui composent la population en âge de travailler du Kosovo, seuls 35 % (soit environ 469 000 personnes) peuvent être considérés comme économiquement actifs alors que 65 % (soit 861 000 individus) sont économiquement inactifs ou sans emploi. Les activités agricoles emploient 106 300 personnes, soit environ 23 % de la main-d'œuvre active. Il semblerait que les femmes soient particulièrement frappées par le chômage puisque, note le rapport, "les hommes constituent un large pourcentage de la population économiquement active".
"Outre son régime d'emploi", précise le rapport, "le Kosovo a aussi vu s'effondrer son système de rémunération". Même si de nombreuses entreprises ont continué à payer les salaires, pendant et après la campagne de l'OTAN, les dégâts causés par la guerre ont entraîné la cessation provisoire d'activités de quelques-uns des principaux employeurs de l'économie du Kosovo. Aucun salaire ne fut payé dans les administrations publiques, qui avaient été abandonnées par les Serbes. Les entreprises publiques représentaient jusqu'à 80 % du PIB du Kosovo et couvraient des infrastructures essentielles telles que la production d'énergie, l'approvisionnement en eau, les transports et les télécommunications, qui sont des secteurs clefs pour le reste de l'économie.
Les rouages administratifs et judiciaires ont subi des dégradations similaires. Selon le rapport, les régimes de protection sociale (régissant non seulement les pensions des personnes âgées et handicapées mais aussi l'assurance santé et l'assurance chômage), qui fonctionnaient déjà difficilement avant la guerre, ainsi que le régime juridique et judiciaire régissant l'emploi et la réglementation collective du travail en général se trouvent aussi dans un état de déliquescence.
Le résultat, selon M. Lajos Hethy, auteur du rapport et ancien Secrétaire d'Etat au Ministère hongrois du travail, est presque le même : "la perte simultanée de toutes ces structures d'appui signifie que les personnes qui ont un emploi voient leurs salaires disparaître sans aucune perspective d'emploi alors que les pensionnés et les chômeurs ont vu leurs revenus supprimés".
"Le marché du travail et les régimes sociaux actuels", insiste M. Hethy, "doivent opérer un revirement afin de fournir à une population gravement affectée et se trouvant dans une situation hautement explosive les emplois, les revenus et la protection sociale qui lui font cruellement défaut".
Le rapport souligne que le problème de l'emploi n'est pas seulement dû au déclin de la performance économique et à l'action militaire mais peut aussi être imputé à plusieurs facteurs ayant une action réciproque, parmi lesquels figurent la législation discriminatoire et les pratiques d'embauche appliquées par la République fédérale de Yougoslavie (RFY) tout au long des années 1990. L'adoption de la loi du travail de la RFY sur les circonstances exceptionnelles s'est soldée par le renvoi de 145 000 Albanais du Kosovo des postes qu'ils occupaient au sein de l'administration civile, des services publics et de certaines entreprises pourtant rentables.
Commentant le rapport, M. Juan Somavia, Directeur général du BIT, a déclaré que l'injustice sociale qui a mené le Kosovo à la catastrophe a été aggravée par des décennies de dysfonctionnements sur le marché du travail. "L'instrument social que constitue le marché du travail et qui a servi à diviser les groupes ethniques doit désormais être conçu comme un outil fondamental permettant de soulager les structures économiques et sociales du Kosovo de l'après-guerre", a ajouté le Directeur général.
Priorités stratégiques
Le rapport de l'OIT met l'accent sur cinq priorités stratégiques nécessaires pour donner un coup de fouet au programme de reconstruction et jeter les bases d'un marché du travail et d'un régime social meilleurs au Kosovo. Ces priorités consistent :
- à redémarrer et maintenir la production dans les entreprises publiques, d'abord dans les centrales électriques (une haute priorité de l'Administration des Nations Unies) et dans les mines, afin de stimuler l'activité dans d'autres secteurs, tels que l'agriculture et l'industrie alimentaire;
- à réduire dès que possible le taux extrêmement élevé de chômage par la création directe d'emplois dans des projets de reconstruction à forte intensité d'emplois, c'est-à-dire exigeant une main-d'œuvre abondante;
- à promouvoir et soutenir les méthodes économiques qui génèrent le plus d'emplois, comme l'investissement dans les PME et la formation professionnelle dans les métiers liés à la construction (charpentier, menuisier, électricien, plombier …);
- à réactiver ou rétablir les régimes de pension et d'assurance chômage, afin de venir en aide aux nombreuses personnes qui resteront vraisemblablement sans emploi à court et moyen termes et de contribuer à la survie du grand nombre d'individus (y compris les veuves, les orphelins, les personnes âgées et handicapées) qui ne travailleront probablement jamais et qui ne bénéficient pour l'heure d'absolument aucune assistance financière.
Des atouts à consolider
En dépit des difficultés considérables auxquelles la main-d'œuvre est confrontée au Kosovo, le rapport mentionne trois tendances positives, à contre-courant, qui pourraient éventuellement contribuer à améliorer le marché du travail alors que la nature essentiellement clandestine et souterraine de l'économie telle qu'elle se présente aujourd'hui apparaît de plus en plus clairement aux yeux des nouvelles autorités.
Tout d'abord, on estime à 400 000 le nombre de Kosovars travaillant à l'étranger. Les transferts de fonds qu'ils opèrent sont importants, en particulier pour la communauté d'origine albanaise qui a mis sur pied un vaste réseau "parallèle" d'activités dans des secteurs tels que l'éducation et les services de santé, secteurs dont elle était auparavant exclue. On pense qu'avant le conflit militaire, ces boulots "parallèles" fournissaient un emploi rémunéré à environ 24 500 personnes et ce nombre pourrait bien augmenter.
Deuxièmement, des experts albanais affirme que l'"économie souterraine" constitue une source considérable de revenus et d'emplois provisoires, même si l'on ne connaît pas l'impact que de telles activités - qui ne sont ni signalées, ni enregistrées, ni imposées - ont sur l'emploi global.
Troisièmement, la présence de l'Administration des Nations Unies ainsi que celle d'autres organisations internationales et ONG a déjà apporté une contribution à l'emploi en permettant l'embauche de personnel technique local (assistants, interprètes, secrétaires, chauffeurs, etc.). Tant en termes de quantité et de qualité des emplois qu'en termes de respect des normes juridiques, on peut s'attendre à ce que l'emploi bénéficie encore davantage des programmes de reconstruction et de réhabilitation gérés par le PNUD, l'UNICEF, la KFOR et d'autres.
Le rapport note qu'"en tant qu'employeur direct et indirect et en tant que responsable du maintien des services publics de quelques 47 000 employés du Kosovo, l'Administration des Nations Unies est en position de faire respecter le droit du travail, de mettre sur pied un système d'enregistrement adéquat dans sa propre sphère d'autorité et de formuler des exigences similaires pour le reste de l'économie du Kosovo. De tels efforts pourraient être appuyés par une inspection du travail assurant le suivi des principaux besoins de main-d'œuvre."
Le rapport propose un plan d'action en deux phases pour stimuler l'emploi; mettre sur pied un système de rémunération et un financement durable des salaires du service public; renforcer les régimes d'assistance sociale et contribuer à faire respecter le droit du travail et à rétablir les relations de travail tripartites.