FRANKFORT (Nouvelles du BIT) - L'International Nike Award 1998, prix de la meilleure publication de la catégorie «non fiction - femmes», a été décerné à M me Lin Lean Lim, du Bureau international du Travail (BIT), pour une étude récemment parue sur l'industrie du sexe en Asie du Sud Est (Endnote 1) . La remise aura lieu samedi 10 octobre, à la foire du livre de Frankfort, en Allemagne.
Ce prix a été créé en 1997 par l'écrivain féministe Shere Hite, pour rendre hommage à des travaux réalisés par des femmes, qui font avancer la réflexion sur la condition féminine dans le monde. La publication du BIT a été choisie par un jury composé de femmes des cinq continents, toutes renommées pour leurs écrits et leur dévouement à la cause des femmes.
L'étude du BIT porte sur les forces sociales et économiques qui sous-tendent l'essor de l'industrie du sexe dans quatre pays d'Asie du Sud-Est: l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande. Les auteurs y font observer que la filière du sexe constitue désormais une branche commerciale à part entière, qui emploie directement ou indirectement des millions de travailleurs et alimente dans des proportions non négligeables les revenus nationaux de la région.
Remerciant le jury au nom du BIT, M me Lim, chercheur au BIT et spécialiste de la politique de l'emploi, a dit espérer que «ce prix serve à mettre en évidence, d'une part l'incompréhension et le vide politique dans lesquels baigne l'industrie du sexe et, d'autre part la souffrance des nombreuses et innocentes victimes de ce commerce, des femmes et des enfants bien souvent».
«L'essor de la prostitution pose des questions alarmantes non seulement sur les plans de la santé publique, de la moralité et de la discrimination entre les hommes et les femmes, mais aussi en ce qui concerne le respect des droits fondamentaux des travailleurs de l'industrie du sexe, toujours plus nombreux, dont certains ont librement choisi ce genre de travail mais qui pour beaucoup se trouvent là sous la contrainte, pour avoir été dupés ou parce qu'ils sont victimes de la traite», a-t-elle déclaré. Elle a attiré l'attention sur une catégorie particulièrement vulnérable, celle des femmes migrantes, qui sont la cible de «réseaux internationaux d'une efficacité redoutable qui organisent le trafic de prostituées dans toute l'Asie et au-delà».
M me Lim a également tenu a faire observer que si la situation des travailleurs adultes de l'industrie du sexe variait considérablement, allant de l'emploi librement choisi et hautement rémunérateur à l'exploitation, voire à un véritable esclavage, «il n'existe aucune ambiguïté de la sorte en ce qui concerne la prostitution des enfants», qu'il convient de considérer comme un problème beaucoup plus grave que la prostitution des adultes.
«Les adultes peuvent choisir de se prostituer ou de travailler dans la pornographie. Les enfants non. Les enfants sont beaucoup plus vulnérables; ils ont moins de moyens de se défendre face à la parfaite organisation de l'industrie du sexe et aux puissants intérêts qui lui donnent sa force. Ils sont plus souvent victimes de la servitude pour dettes, de la traite, de la violence ou de la torture. Ils risquent davantage de contracter des maladies telles que le sida et de conserver leur vie durant la trace des traumatismes physiques et psychologiques qu'ils subissent. Alors qu'il existe différentes manières de réagir face à la prostitution des adultes, dans le cas des enfants, il n'en existe qu'une: l'élimination».
D'après les travaux de recherche sur lesquels se fonde le rapport, entre 0,25 et 1,5% des femmes des pays étudiés se livrent à la prostitution. En outre, les activités connexes qui se développent à partir de la prostitution (bars, hôtels, lieux de divertissement et agences de tourisme spécialisées), emploient des millions de personnes. En Asie du Sud-Est, des populations entières - notamment les familles démunies des zones rurales, qui envoient leurs filles travailler comme prostituées - dépendent des gains de la prostitution pour leur bien-être ou tout simplement pour survivre. Pourtant malgré l'ampleur et l'importance économique du phénomène, la prostitution n'est pratiquement pas réglementée et passe généralement inaperçue dans les statistiques officielles, les plans de développement et les budgets nationaux.
Il ressort du rapport que si les femmes bravent l'opprobre et les dangers qui sont attachés à la prostitution, c'est essentiellement pour des raisons d'ordre économique. En effet, le travail sexuel est en général mieux rétribué que la plupart des emplois auxquels peuvent prétendre des femmes jeunes, souvent sans instruction. Toujours au chapitre des fondements économiques de la prostitution, le rapport met en évidence le rôle des nombreux acteurs qui tirent profit de cette activité à la place des femmes et des enfants exploités à des fins commerciales. Ainsi, pour en finir avec la prostitution et les problèmes qui en découlent, il faut prendre tous ces intérêts en considération. Il s'agit aussi bien des familles qui dépendent des gains des femmes et des enfants prostitués, allant parfois jusqu'à vendre leurs enfants, que des établissements spécialisés des branches du spectacle et du tourisme, et des autorités corrompues sans lesquelles les réseaux internationaux de traite ne pourraient opérer en toute impunité.
L'essor de la prostitution tient probablement, sans que cela ne soit voulu, aux politiques macroéconomiques des gouvernements qui ont tendance à privilégier une urbanisation rapide aux dépends du développement rural, à vouloir mettre une main-d'œuvre bon marché au service de l'industrialisation, à faciliter l'exportation de main-d'œuvre féminine et à favoriser le tourisme pour obtenir des devises. Toutes ces caractéristiques des économies modernes qui fondent leur développement sur l'exportation, alliées à l'absence quasi générale de filets de sécurité sociale et à une discrimination anti-féminine qui est profondément ancrée dans les mœurs, contribuent sans doute à la croissance de l'industrie du sexe.
«Bien qu'il s'agisse d'un phénomène essentiellement économique, toute action concernant l'industrie du sexe doit tenir compte des aspects moraux, religieux, sanitaires et juridiques de la question ainsi que de ceux liés au respect des droits de l'homme», peut-on lire dans le rapport. Néanmoins, il y est catégoriquement affirmé qu'il n'appartient pas au BIT de prendre position sur l'opportunité de légaliser la prostitution. Selon Lin Lim, «reconnaître que la prostitution constitue un secteur économique ne signifie pas que le BIT réclame la légalisation de la prostitution». Le rapport passe en revue les différentes options juridiques - criminalisation et interdiction totale, légalisation fondée sur la déclaration et la réglementation des maisons de prostitution et des prostituées, ou encore dépénalisation fondée sur l'idée que les prostituées sont des victimes et l'imposition de sanctions pénales sévères à ceux qui font la traite des prostituées, les exploitent ou les maltraitent. En tout état de cause, le BIT est formel: c'est aux pays eux-mêmes qu'il appartient de décider de la position qu'ils entendent adopter sur le plan juridique.
L'OIT est l'institution des Nations Unies qui s'occupe des questions relatives au monde du travail ainsi que de l'élaboration et de la mise en œuvre des normes internationales du travail. Créée en 1919, elle est la plus ancienne des institutions des Nations Unies. L'OIT compte 174 Etats membres.
Endnote 1:
The Sex Sector: The economic and social bases of prostitution
in Southeast Asia sous la direction de Lin Lean Lim,
Bureau international du Travail, Genève, 1998. ISBN
92-2-109522-3. Prix: 35 Francs suisses (en anglais seulement).