Pourquoi la Conférence annuelle de l’OIT tient-elle une discussion générale sur l’emploi rural?
Bien des choses ont changé depuis que la dernière discussion a eu lieu il y a 20 ans. Les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) appellent à réduire l’extrême pauvreté et la faim de moitié d’ici 2015. Les changements climatiques – un facteur quasi inexistant il y a 20 ans – sont maintenant au sommet de l’agenda mondial. La montée en flèche des prix alimentaires a déclenché un débat mondial sur la production agricole et sur l’utilisation des produits agricoles comme carburant. Le paysage politique est considérablement modifié, avec une plus grande interdépendance entre gouvernance et croissance économique. A mi-chemin de la réalisation de ces objectifs depuis le Sommet du Millénaire de 2000, le moment est venu d’évaluer les progrès accomplis et d’examiner les défis auxquels sont confrontés la population active rurale et que les OMD doivent relever.
Comment les marchés ruraux ont-ils évolué au cours des 20 dernières années, depuis que l’OIT a tenu sa dernière discussion sur ce thème?
Deux processus majeurs ont affecté non seulement les marchés ruraux mais aussi l’économie mondiale en général. Le premier est la mondialisation. Les coûts et avantages de la mondialisation n’ont pas été répartis équitablement, ni entre les pays, ni à l’intérieur des pays. Le second processus est l’urbanisation. Dans les pays les plus développés, près de 80 pour cent de la population vivent maintenant dans des villes. Dans une bonne partie du monde en développement cependant l’exode de population se poursuit et de nombreuses villes doivent faire face à l’afflux massif de migrants venus des campagnes. Il apparaît clairement que ces villes champignons ne pourront relever les défis de l’emploi sans répondre au besoin de plein emploi productif dans les zones rurales.
Quelle est l’importance de la promotion de l’emploi rural en général, et celle de l’emploi dans l’agriculture en particulier, pour réduire la pauvreté?
La part de l’agriculture dans l’emploi total dans le monde décline. Cependant, dans de nombreux pays, l’agriculture demeure le fondement du mode de vie rural, un contributeur majeur au PNB et une importante source de revenus d’exportation. L’agriculture est aussi le deuxième pourvoyeur d’emplois dans le monde – après les services – avec un milliard de personnes employées dans ce secteur. Dans le même temps, les revenus du travail agricole salarié sont faibles et instables, et les possibilités d’emploi régulier semblent sur le déclin, les travailleurs étant de plus en plus souvent embauchés à titre occasionnel ou temporaire. Sachant que la population rurale des pays en développement va continuer de croître en termes absolus pendant une génération encore, combler les déficits de travail décent dans l’emploi rural est une urgence.
L’expérience montre que la croissance agricole est très efficace pour réduire la pauvreté. Comment peut-on générer cette croissance?
Un fort taux de croissance est propice à la création d’un environnement plus favorable à la réalisation des objectifs d’emploi et de réduction de la pauvreté, y compris dans les zones rurales. Il existe de nombreux moteurs de la croissance mais les principaux sont l’investissement en biens d’équipement, la mise en valeur du capital humain, l’expansion des marchés grâce au commerce et à l’intégration économique, et une bonne gouvernance. Une stratégie de croissance efficace requiert de conduire des politiques dans chacun de ces domaines. Si la croissance économique est une condition nécessaire, elle n’est pas suffisante pour promouvoir l’emploi rural et réduire la pauvreté. Bien que pour la plupart des pays pauvres la question fondamentale soit simplement d’avoir de la croissance, il est important de rappeler que le modèle et la répartition de la croissance vont déterminer sa propension à créer des emplois et à réduire la pauvreté.
Quel impact les changements climatiques ont-ils sur le monde rural?
Les Objectifs du Millénaire pour le Développement ont incorporé le principe de la durabilité de l’environnement comme dimension inhérente à la réduction de la pauvreté. Ce principe est particulièrement important pour les ruraux les plus pauvres qui, de par leur travail dans l’agriculture, la sylviculture et la pêche, dépendent étroitement de l’environnement naturel pour leur subsistance et sont extrêmement vulnérables à la pression environnementale. Selon le quatrième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’impact des changements climatiques se fera sentir plus fortement dans les pays en développement. Les recherches montrent aussi que la pauvreté est associée avec des pratiques non durables et des dommages infligés à l’environnement, c’est pourquoi la réduction de la pauvreté est essentielle pour améliorer l’environnement dans les pays pauvres.
Comment la hausse des prix mondiaux de l’énergie et des aliments de première nécessité affecte-t-elle l’emploi rural et la réduction de la pauvreté?
La hausse des prix mondiaux de l’énergie a accru les coûts de production de l’alimentation en augmentant les coûts énergétiques de l’exploitation agricole; elle incite fortement les fermiers à passer de la production d’aliments à la production de carburants (par exemple, le maïs destiné au biodiesel plutôt qu’aux marchés alimentaires).
En outre, la consommation accrue de produits alimentaires tirée par la forte croissance de pays comme la Chine et l’Inde et l’évolution des habitudes alimentaires avec notamment la hausse de la consommation de viande (qui nécessite des volumes plus importants d’aliments pour animaux) ont accentué les pressions sur les prix des produits alimentaires de base sur les marchés mondiaux. Les changements climatiques affectent eux aussi l’approvisionnement en produits alimentaires avec les récentes catastrophes naturelles qui ont frappé l’offre mondiale de blé par exemple. La mondialisation a rapproché les marchés et les a rendus plus interdépendants. Cela a clairement eu des répercussions sur le niveau de pauvreté et sur la répartition des ressources.
Quelle est l’importance de la protection sociale pour la promotion du travail décent en milieu rural?
Les zones rurales sont caractérisées par un niveau de pauvreté très élevé, une économie largement informelle, un fort taux d’emplois indépendants, une solvabilité limitée pour les services et donc une offre limitée en la matière – en particulier dans le domaine de la santé. La protection sociale peut avoir un effet positif sur plusieurs dimensions des déficits de travail décent, en réduisant les disparités entre zones rurales et urbaines et au sein même des zones rurales. Pourtant il n’existe pas de modèle unique en matière de protection sociale, et l’élaboration d’une politique devra d’abord se consacrer à résoudre les problèmes plutôt que de se focaliser sur les instruments individuels.
Des études montrent que de nombreux travailleurs ruraux, en particulier dans l’agriculture, font l’expérience de graves difficultés et lacunes quand il s’agit des normes internationales du travail telles que la liberté syndicale, le travail forcé, le travail des enfants, les discriminations, les salaires, etc. Comment peut-on remédier à cette situation?
Plusieurs options sont possibles. Il peut s’agir d’une action au niveau national. Les Etats Membres pourraient être appelés à revoir leur législation pour envisager d’étendre la couverture sociale aux travailleurs ruraux, y compris les travailleurs salariés agricoles, et en particulier pour garantir qu’ils jouissent de la protection des principes et des droits fondamentaux au travail tels qu’ils sont contenus dans la Déclaration relative aux principes et droits fondamentaux au travail. Une autre option pourrait consister à inviter les Etats Membres à supprimer toute exclusion présente dans leur législation nationale relative à l’application des conventions sur les travailleurs ruraux.
Les changements survenus dans le paysage politique de nombreux pays ont-ils eu un effet pour le dialogue social sur les marchés du travail ruraux?
Aujourd’hui, les liens entre bonne gouvernance et croissance économique sont largement reconnus. Néanmoins, dans de nombreux pays, les aspirations démocratiques dépassent les performances réelles et les attributs plus fondamentaux des systèmes démocratiques, tels que l’équité, l’intégration de chacun et le respect des droits des minorités, doivent encore être réalisés. La bonne gouvernance est en cours d’élaboration.
Qu’attend-on de cette discussion de l’OIT?
La mondialisation et l’urbanisation sont deux phénomènes qui affectent le monde du travail en général et l’emploi rural en particulier. Mais ils ne sont que deux parmi d’autres. Le résultat attendu de cette discussion est l’analyse de la nature, de l’ampleur et des changements de l’emploi rural dans le monde, avec un accent particulier mis sur les pays en développement. L’OIT vise également à une stratégie globale de promotion de l’emploi et du travail décent en milieu rural partout dans le monde, ainsi qu’un plan d’action intégré pour que l’OIT puisse mettre en œuvre cette stratégie. L’engagement politique au niveau national et international est pour ce faire crucial.
