Peut-on démolir les navires de manière décente?

GENEVE (BIT en ligne) - L'envoi du porte-avions "Clémenceau", chargé d'amiante, de France vers le plus vaste cimetière de navires sur la côte Ouest de l'Inde pour y être mis au rebut, a attiré une attention nouvelle sur les dangers humains et environnementaux inhérents à la démolition des navires. Alors que le démontage des bateaux et la vente de la ferraille et des parties métalliques des vaisseaux qui ne sont plus en activité fournit du travail et des revenus à des dizaines de milliers de personnes au Bangladesh, en Chine, en Inde et au Pakistan, le travail est dangereux et peut causer la mort par accident du travail, ainsi que de graves et chroniques problèmes de santé, liés en particulier à l'exposition à des substances dangereuses telles que l'amiante. BIT en ligne s'est entretenu avec Paul Bailey, expert du BIT pour la démolition des navires.

Type Article
Date de parution 18 janvier 2006
Unité responsable Communication et information au public
Autres langues English

BIT en ligne: L'expédition du porte-avions Clémenceau vers l'Inde pour son démantèlement a attiré l'attention sur les conditions de travail dans les chantiers de démolition de navires. Quelle est la situation là-bas?

Paul Bailey:
La sécurité des travailleurs n'a clairement jamais été une priorité essentielle sur les chantiers de démolition de navires dans la région et les ouvriers ont rarement accès à un équipement minimum et personnel de sécurité tel qu'un casque, des gants et des lunettes pour les activités de découpe de l'acier. Nombreux ont été tués et des milliers d'autres blessés en travaillant dans des conditions souvent pénibles. Des navires de la taille du Titanic sont amenés à terre et découpés par des travailleurs qui sont souvent exposés à des toxines mortelles, des gaz explosifs, des chutes de plaques d'acier et autres dangers.

BIT en ligne: L'amiante fait partie de ces toxines mortelles...

Paul Bailey:
C'est vrai. En moyenne, un bateau qui est démantelé contient de 5 à 6 tonnes d'amiante. Presque tout sur un navire de ce type sera recyclé, y compris l'amiante. Il n'y a aucun danger à recycler des produits sains, mais nettoyer et reconditionner l'amiante des bateaux sans dispositif de protection est inacceptable. Dans le cas du Clémenceau, la question a créé une véritable controverse. Alors qu'une bonne partie de l'amiante a déjà été enlevée, diverses estimations situent l'amiante restant entre 45 et 1000 tonnes. La question est celle de la destination de cet amiante et de la façon dont il sera traité. Une formation de sécurité et un équipement de protection appropriés seront-ils fournis?

BIT en ligne: Les activités de démantèlement se sont presque entièrement déplacées vers le Sud et le Sud-Est de l'Asie, quelles en sont les raisons?

Paul Bailey:
Avant que le Bangladesh, la Chine, l'Inde et le Pakistan ne deviennent les leaders mondiaux de la démolition de navires, ces derniers étaient démontés là même où ils avaient été construits: dans les pays industrialisés. Mais des coûts élevés et des restrictions environnementales ont conduit les propriétaires des bateaux à chercher ailleurs un moyen de s'en débarrasser. Il existe aussi des raisons techniques: de fortes marées et des plages étroites en Inde et au Bangladesh signifient qu'il n'y a pas besoin de recourir à de coûteuses cales sèches.

BIT en ligne: Quel est l'impact économique du démantèlement de navires dans la région?

Paul Bailey:
Les pays d'Asie du Sud ont adopté une solution qui alimente aussi les économies locales. Avant la démolition de navires, le Bangladesh par exemple importait toutes ses ferrailles d'acier. Aujourd'hui, les épaves de bateaux satisfont 80% de ses besoins. Mais l'acier n'est pas la seule valeur importée dans les cales béantes de ces navires. Alignées le long des rues qui bordent les chantiers de démantèlement se trouvent diverses boutiques vendant de tout, depuis des douches et des toilettes jusqu'à des bouilloires et des générateurs prélevés sur les bateaux après qu'ils ont été mis au sec. Les propriétaires des chantiers estiment à environ 200 000 les Bangladeshis qui bénéficient indirectement de ce commerce mené sur leurs côtes. En Inde, la plus grande nation de démontage de bateaux, le chiffre atteint un demi million.

BIT en ligne: Et l'industrie devrait encore se développer…

Paul Bailey:
La demande pour les services de démolition de navires est en passe d'augmenter significativement dans les années à venir. L'Union Européenne (UE) a approuvé un boycott sur les navires à coque simple en 2004 alors que l'Organisation Maritime Internationale (OMI) a déjà mis en place un programme avancé d'élimination progressive. Ces navires seront finalement démontés; les démanteler dans l'un des chantiers de démolition asiatiques est la méthode la plus pratique et la plus rentable. Néanmoins, nous avons un long chemin à parcourir avant que toutes les mesures de sécurité nécessaires soient en place, mesures qui permettront un démantèlement plus respectueux de l'environnement.

BIT en ligne: Que peut-on faire pour que le démantèlement de navires devienne un travail décent?

Paul Bailey:
Bien que le problème puisse paraître insurmontable, il existe un certain nombre de mesures pratiques qui peuvent être prises, y compris fournir une formation aux travailleurs, un équipement de sécurité et des lieux d'hébergement hygiéniques. Les travailleurs ne seront pas à même de régler le problème tout seuls. Nous avons besoin d'un partenariat global entre les propriétaires des bateaux, les démolisseurs, les employeurs, les syndicats et bien sûr les inspecteurs gouvernementaux qui verront si les normes sont respectées. C'est une nouvelle fois un test pour la mondialisation et le travail décent.

BIT en ligne: Quel est le rôle de l'OIT et d'autres agences internationales?

Paul Bailey:
Des représentants du gouvernement, des organisations d'employeurs et de travailleurs des nations qui pèsent le plus dans le domaine de la démolition de navires, Bangladesh, Chine, Inde, Pakistan et Turquie, ont adopté les Principes directeurs de l'OIT sur la Sécurité et la santé dans la démolition des navires: Principes directeurs pour les pays d'Asie et la Turquie ( Note 1) en 2004. Ces mesures se fonderont sur d'autres développements positifs récents qui ont pris la forme d'instruments internationaux dont le but est d'assurer un environnement de travail moins dangereux et plus décent pour ceux qui sont employés dans l'une des activités les plus dangereuses au monde.

Dans la mesure où l'amiante et d'autres substances toxiques présentes sur les navires sont concernés, l'OIT apporte différentes solutions basées sur ses normes internationales, y compris des Conventions, recommandations et recueils de pratique. Les conventions de l'OIT n° 139, 148, 162 et 170 sur le cancer professionnel, le milieu de travail, la sécurité dans l'utilisation de l'amiante et des produits chimiques ont été ratifiées par 116 États membres de l'OIT.

BIT en ligne: Quelles sont les prochaines étapes?

Paul Bailey:
La prochaine étape verra l'OIT mener des consultations avec les autorités nationales des pays concernés, y compris un processus d'évaluation et d'audit, ainsi que l'identification de domaines dans lesquels une assistance technique peut être fournie pour aider à la mise en œuvre. Un projet, financé par le Programme des Nations Unies pour le Développement, est actuellement en cours au Bangladesh et des activités préparatoires ont été entreprises en Inde.

Les connaissances de base sur de meilleures méthodes de démolition de navires sont maintenant disponibles à travers les différents modules de principes directeurs internationaux sur le désamiantage des bateaux, en particulier les Principes directeurs de l'OIT sur la Sécurité et la santé dans la démolition des navires: Principes directeurs pour les pays d'Asie et la Turquie. L'heure est maintenant à l'application pratique et à la formation sur leur utilisation.

L'OIT, l'OMI et le Secrétariat de la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontières de déchets dangereux et leur élimination ont aussi essayé de développer une approche intégrée de la régulation dans cette région. Un groupe de travail mixte sur le démantèlement des navires a tenu sa deuxième réunion en décembre dernier. Le groupe a discuté du développement d'un instrument juridique obligatoire sur le recyclage des bateaux qui fournirait des réglementations globales sur la conception, la construction, le fonctionnement et la préparation des navires, de manière à faciliter un recyclage sûr et respectueux de l'environnement. En parallèle au développement d'un nouveau traité international sur le démantèlement des navires, la possibilité d'établir un fonds international de recyclage des navires est à l'étude pour augmenter les capacités des chantiers de démolition des navires.


Note 1

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