Egalité hommes-femmes

Sous-estimées, souvent ignorées: les femmes actives au Pakistan

Les stéréotypes sexistes sont fréquents dans la presse pakistanaise et les femmes ont toujours du mal à être traitées sur un pied d’égalité dans la population active du pays. Un récent projet de l’OIT s’adresse aux journalistes pakistanais eux-mêmes, utilisant les médias pour faire évoluer l’opinion publique sur les femmes qui travaillent.

Feature | Bangkok, Thailand | 03 February 2014
Nida Fatima Zaidi, journaliste pakistanaise primée
BANGKOK (OIT Info) –Reporter à la télévision pakistanaise, Nida Fatima Zaidi couvre la plupart des grandes questions de société du pays. Pour elle, l’un des problèmes les plus difficiles est aussi l’un des plus personnels – l’égalité entre les sexes. «Les femmes, au Pakistan surtout, sont dépeintes par les médias dans deux rôles principaux, soit comme objets sexuels soit comme femmes au foyer», déplore-t-elle.

«La femme active, qu’elle soit ouvrière, carriériste, ou surdiplômée, la citoyenne productive qui contribue grandement à l’économie grâce à ses compétences est sous-estimée, ignorée et à peine reconnue», ajoute-t-elle. «Cela mine son identité d’ouvrière, de travailleuse qualifiée et de professionnelle.»

Après presque dix ans de reportage, Nida était lasse de mener cette «guerre invisible» des femmes actives. Elle était frustrée que l’essor du secteur des médias au Pakistan ces dix dernières années n’ait entraîné aucun changement des comportements à l’égard des femmes qui travaillent.

L’expansion de l’industrie des médias a aussi retenu l’attention de Frida Khan, la coordinatrice nationale du projet de l’OIT Promouvoir l’égalité hommes-femmes pour l’emploi décent (GE4DE), tout comme le fait que si peu de journalistes aient bénéficié d’une formation officielle en reportage, et encore moins appris à faire un reportage en tenant compte de la dimension de genre. Elle voit «dans le travail avec les médias une véritable occasion d’améliorer la situation des travailleuses au Pakistan.»

Des bébés pour les femmes, des attachés-cases pour les hommes

Le but de Frida était de «changer la manière dont les reportages sur les femmes ont perpétué une vision du monde où les hommes portent des attachés-cases et les femmes portent des bébés», en sensibilisant les journalistes et les rédacteurs en chef eux-mêmes pour que non seulement ils intègrent le point de vue des femmes dans leurs reportages mais aussi qu’ils prennent en compte une palette plus large et nuancée de sujets concernant les femmes pakistanaises qui travaillent ou veulent travailler.

En janvier 2012, avec un financement du gouvernement canadien, le projet GE4DE de l’OIT a commencé à proposer des programmes de formation pour les journalistes pakistanais. L’idée était de changer la façon dont le secteur de la presse qui se développe très vite couvrait les femmes qui travaillent, de contribuer à refaçonner l’opinion publique au sens large. La formation était suivie d’un concours des meilleurs sujets sur les femmes au travail.

Le premier obstacle à franchir pour mettre en avant les problèmes des femmes, c’est de combattre les personnes qui ne souhaitent pas faire remonter ces problèmes”, Nida Fatima Zaidi, journaliste.
GE4DE était le plus grand projet de développement média en termes de nombre de professionnels des médias concernés de toute l’histoire du Pakistan: 673 journalistes en provenance de 41 districts pakistanais ont été formés. La formation ne s’adressait pas qu’aux reporters mais aussi à des secrétaires de rédaction et des rédacteurs en chef, pour s’assurer que les articles sur les femmes au travail n’étaient pas seulement commandés et rédigés mais réellement publiés.

Pour Nida, qui a pris part à la formation, l’intégration des responsables des médias était un élément fondamental du programme. «Quand vous essayez de faire un article sur les problèmes des femmes, la réponse réflexe habituelle de tout un chacun dans cette société patriarcale est très dissuasive», rappelle-t-elle. «Le premier obstacle à franchir pour mettre en avant les problèmes des femmes, c’est de combattre les personnes qui ne souhaitent pas faire remonter ces problèmes».

Dans le concours qui a suivi la formation,le documentaire de 20 minutes de Nida a remporté le premier prix dans la catégorie médias électroniques. Le film était consacré à la contribution économique des femmes; il suivait deux femmes exerçant deux métiers très différents, l’une ouvrière d’usine en ville et l’autre employée d’une ferme en zone rurale, qui ont un problème commun, à savoir que même en travaillant aussi dur que les hommes la valeur de leur contribution n’est pas aussi reconnue.


La place de l’égalité hommes-femmes dans un journalisme de qualité

Avant que la formation ne commence, GE4DE a commandé une étude sur l’opinion des médias et a découvert que de nombreux journalistes n’étaient pas familiarisés avec les concepts de genre au travail ou de situation des femmes qui travaillent. Aoun Sahi du journal «The News on Sunday» était l’un d’eux. «Au début, j’étais réticent à réfléchir sérieusement aux questions de genre au Pakistan», a-t-il confié. «[Mais] quand j’ai appris que moins d’un pour cent de la main-d’œuvre féminine bénéficiait de conditions de travail décentes, cela a modifié mon point de vue sur l’égalité hommes-femmes et sa place dans un journalisme de qualité.»

Les femmes n’ont aucun rôle dans la plupart des activités économiques ou dans la prise de décision et cela peut être considéré comme un frein majeur au développement au Pakistan. Leurs voix doivent être entendues sans préjugé,” Aoun Sahi, journaliste.
L’article d’Aoun sur l’importance d’intégrer les femmes dans les inspections du travail a remporté le premier prix dans la catégorie presse écrite. Il écrivait:

«Cela n’a aucun sens que les femmes qui représentent 50 pour cent de la population soient tout simplement tenues à l’écart de la scène économique. Il faudrait surtout qu’elles accèdent aux postes d’influence, à responsabilités, pour encourager les autres femmes à suivre leurs traces et mettre un terme à la domination masculine.»

En plus de s’intéresser à des récits individuels, l’article d’Aoun a aussi mis l’accent sur une tendance essentielle à long terme: l’effet néfaste que la sous-représentation ou la mauvaise représentation des femmes dans les médias et dans la population active aura sur le développement du Pakistan à long terme.

«Les femmes n’ont aucun rôle dans la plupart des activités économiques ou dans la prise de décision et cela peut être considéré comme un frein majeur au développement au Pakistan. Leurs voix doivent être entendues sans préjugé», a-t-il déclaré.

«Je veux que les femmes qui travaillent prennent conscience de leur force et ne restent pas en retrait pour laisser les hommes décider de leur sort.»

Le directeur régional de l’OIT pour l’Asie et le Pacifique, M. Yoshiteru Uramoto, a déclaré que «l’approche adoptée par le projet GE4DE faisait partie d’une stratégie plus vaste de l’OIT qui vise à s’attaquer aux problèmes persistants du monde du travail, notamment les inégalités entre hommes et femmes, avec de nouveaux outils comme le pouvoir et l’influence qu’exercent les médias.»