Entretien avec Zakari Koudougou, Secrétaire régional d’UNI Africa

Le Bureau des Activités pour les Travailleurs (ACTRAV) a encouragé plusieurs activités à l’appui d’actions syndicales pour tenter d’organiser les travailleurs dans des sociétés multinationales, en ayant recours à la Déclaration sur les entreprises multinationales (EMN) de l’OIT et à ses normes. En septembre 2011, une réunion a rassemblé des affiliés à UNI Africa, qui ont discuté des stratégies pour organiser les travailleurs dans les différents pays où opère le géant des télécommunications MTN (le seul opérateur de télécommunications africain d’envergure mondiale). L’atelier s’est tenu à Johannesburg, avec une forte représentation des centrales de la confédération affiliées à la CSI-Afrique et une représentation locale de haut niveau du Bureau de l’OIT à Pretoria; et avec la participation d’Anna Biondi, directrice-adjointe d’ACTRAV et point focal pour les EMN, ainsi que de Kristi Drew, de la Commission syndicale consultative (TUAC) auprès de l’OCDE, qui a exposé la toute dernière révision des Principes directeurs de l’OCDE. Voici un entretien avec Zakari Koudougou, secrétaire régional d’UNI Africa, qui conduisait la délégation de l’UNI lors de cet atelier de Johannesburg.

Communiqué de presse | Abidjan, Ivory Coast | 4 septembre 2012

ACTRAV INFO: L’an dernier, UNI Africa, CSI-Afrique et ACTRAV ont organisé un atelier sur la Déclaration de l’OIT sur les EMN afin de soutenir votre travail sur l’organisation des travailleurs au sein de la multinationale des télécommunications, MTN. Cela s’est-il avéré utile et pouvez-vous nous dire où vous en êtes aujourd’hui?

Cette rencontre a été très utile. C’était très intéressant d’avoir, réunis autour de la même table, des syndicalistes, des responsables nationaux, des confédérations et le BIT, ainsi que la Commission syndicale consultative (TUAC) auprès de l’OCDE, pour la réunion sur les EMN et tout spécialement sur les multinationales africaines. Les participants ont discuté de questions d’intérêt commun telles que le règlement des conflits, les progrès à accomplir en vue de la réalisation des Principes directeurs de l’OCDE et des conventions fondamentales de l’OIT sur la liberté syndicale et la négociation collective. Nous avons relevé avec satisfaction la participation de fonctionnaires du BIT conduits par Anna Biondi, qui ont exposé sur un mode interactif les conventions de l’OIT; ce qui a été d’une grande utilité pour les dirigeants syndicaux présents à cette réunion.

ACTRAV INFO: Selon vous, quels ont été les résultats de cet atelier?

L’objectif de la réunion était d’élaborer un plan de travail pour l’amélioration des relations professionnelles dans les pays d’Afrique où opère MTN et d’insuffler un nouvel élan au réseau syndical dans l’entreprise. Je suis heureux d’annoncer que nous avons atteint nos objectifs. Nous avons à présent mis en place un réseau de communication qui relie entre eux les syndicats de MTN dans tout le continent grâce à la création de réseaux en ligne. Nous avons également rédigé un projet d’accord mondial qui doit être examiné à la fois par l’UNI et par MTN et nous espérons qu’une table ronde sera organisée pour pouvoir sceller officiellement cette alliance cette année ou au début de l’an prochain. Enfin, un autre résultat concret est que nous recrutons et organisons à présent les travailleurs de MTN en Côte d’Ivoire et en Guinée-Conakry.

ACTRAV INFO: D'une manière générale, quelles sont, selon vous les difficultés que rencontrent les travailleurs dans les multinationales qui opèrent sur le continent africain?

Le problème le plus important est le manque de respect de la liberté syndicale. La direction est habituellement très réticente à l’idée de laisser des syndicats se constituer et les travailleurs à s’organiser, et ce, quelque soit le type de société. Il n’existe pas de structures permanentes et solides pour le dialogue social. Les emplois précaires et le manque de relations d’emploi, l’informalité et l’absence d’emplois à proprement parler sont autant de facteurs qui affaiblissent la syndicalisation au sein des économies africaines. Les travailleurs sont également sérieusement menacés de perdre leur emploi s’ils veulent se syndiquer et les directions prennent de manière unilatérale des décisions concernant les conditions de travail et d’autres aspects.

ACTRAV INFO: Le mouvement syndical tente-t-il d’établir des passerelles entre les pays et dans la région afin de surmonter les obstacles liés aux relations professionnelles?

Oui! Au sein de l’UNI, nous créons actuellement ces réseaux, et l’on trouve plusieurs réseaux et alliances sur le continent. Citons, comme exemples de réussite, Shoprite dans le secteur du commerce qui est une multinationale sud-africaine de vente au détail, et France Telecom. Dans le secteur financier, nous sommes actuellement en négociation avec Barclays et avec Ecobank (basée au Togo) pour mettre en place un réseau syndical entre les pays. Il s’agit là d’exemples concrets où nous pouvons réussir à établir des alliances de syndicats de pays différents mais ayant le même employeur.

ACTRAV INFO: A une époque où existent de nombreuses initiatives privées, une responsabilité sociale de l’entreprise, l’ISO et d’autres normes, que pensez-vous des normes de l’OIT, en particulier des normes fondamentales du travail en matière de liberté syndicale et de négociation collective?

Nous pensons qu’il importe aujourd’hui plus que jamais que nous œuvrions de concert pour obtenir la ratification et la mise en œuvre des normes fondamentales du travail de l’OIT. Quand nous parlons de dialogue social, de travail décent et d’autres concepts d’ordre général, ils ne peuvent résulter que de la mise en œuvre des normes en question, notamment en matière de liberté syndicale et de négociation collective. Pour pouvoir poursuivre notre travail de manière positive, nous devons travailler avec nos membres pour veiller en permanence à ce que toutes les multinationales s’y conforment.

ACTRAV INFO: Comment l’OIT pourrait-elle vous apporter plus de soutien dans votre travail?

De plusieurs façons. Tout d’abord, au niveau mondial, il faut que l’OIT fasse entendre sa voix et soit de plus en plus présente dans les rencontres internationales, sinon, les problèmes des travailleurs ne seront pas mis au premier plan. Je pense par exemple au Forum économique mondial à Davos, au G20, à l’interaction au niveau mondial avec le FMI et la Banque mondiale. Mais nous avons aussi besoin que l’OIT joue un rôle plus important au sein de la famille des Nations Unies, avec d’autres organisations telles que l’ONUSIDA ou le PNUD.

Ensuite, nous attendons un soutien direct à nos membres; nous avons des besoins en matière de capacités et, par exemple, des programmes de formation plus nombreux par branche d’activité seraient extrêmement utiles; dans le cadre de la coopération technique, un appui à la mise en œuvre d’un certain nombre de plans d’action spécifiques s’avérera crucial pour des pays où les syndicats sont encore fragiles; et la mise à disposition de personnes ressources pour nos réunions et d’éléments d’information sur le travail décent et sur les conventions fondamentales est également la bienvenue.

Troisièmement, il faut que l’OIT puisse appeler les employeurs pour les exhorter à respecter les droits des travailleurs.

Enfin, nous sommes convaincus qu’il est très important de développer les réunions, tant bipartites que tripartites, auxquelles prendront part des dirigeants de multinationales. Le renforcement des capacités de gestionnaires est également requis pour les syndicats, de même que pour des représentants gouvernementaux dans certains pays, pour ce qui concerne le respect des droits des travailleurs dans une économie mondialisée.

ACTRAV INFO: Quelles sont les prochaines étapes après cet atelier?

Nous aimerions pour commencer remercier une nouvelle fois le BIT, et en particulier ACTRAV, pour être à nos côtés, conjointement avec la CSI-Afrique. Cette étape a réellement marqué d’une «pierre blanche», comme nous disons en Afrique, le travail de coordination entre les confédérations syndicales et les syndicats sectoriels. Nous poursuivons également notre réseau avec la CSI-Afrique à Lomé et nos équipes travaillent actuellement de concert.

Concernant la société MTN, nous sommes en mesure de mettre la dernière main à ce qui constitue le cœur du réseau. Rien que pour UNI Africa, nous avons eu plus de 17 participants pour tout le continent, soit un par pays. La prochaine étape sera la mise au point définitive d’un projet d’accord mondial sur lequel devra porter une discussion avec les multinationales. Nous aimerions pouvoir annoncer prochainement une réunion pour le lancement de l’Alliance MTN en Afrique. Il s’agit là d’étapes concrètes et je pense qu’ACTRAV peut être fier de la bonne évolution de notre coopération.